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Traduction du Père G. DE VENZAC, dans la Revue de la Haute-Auvergne, t. 43, 74e année, juill.-déc. 1972, p. 220-322.
III.
LIVRE III LA MORT D'UN SAINT
85. DÉCLIN DES FORCES DE GÉRAUD
Puisque, dans les pages qui précèdent, on a fait connaître par le détail le don des miracles dont fut doué de façon insigne cet homme digne de vénération que fut Géraud , il nous reste maintenant à exposer de notre mieux par écrit comment son âme spirituelle quitta le corps qui avait été sa demeure.
Il est bien connu, en effet, que cet homme, bien qu'il ait dompté par la sobriété et la frugalité son appétit physique, n'en fut pas moins vigoureux et fort. Même quand les forces physiques disparurent, le courage moral ne perdit rien de sa vigueur. Cependant, quand l'heure approcha où, en raison de l'âge, il allait falloir se désister du long service qu'il venait d'assurer, on le vit alors baisser, et perdre de sa vigueur habituelle. Mais de cela même, il se rendit parfaitement compte, loin que la baisse de ses forces s'étendît à la conscience (1) qu'il pouvait avoir de son déclin. Et voyant réunis autour de lui la plupart de ceux qui lui étaient le plus foncièrement dévoués, il leur dit, avec une sorte de profond soupir de l'âme, et d'une voix abattue : « Eh bien ! mes bons petits, mes chers compagnons, vous ne voyez pas que j'ai perdu mes forces d'autrefois ? Dites-vous bien que proche est l'heure fixée pour mon départ de ce monde, celle où mon âme, à l'appel de son Créateur, sera emmenée au lieu qui lui est destiné pour sa demeure et son refuge, tandis que retombera en poussière le corps périssable que la nature m'a donné. »
Les souffrances que lui causait son épuisement ne parvinrent pas à lui faire abandonner son abstinence habituelle (2). Chose admirable : même cette débilité physique dont les conséquences se font d'ordinaire tellement sentir chez les vieillards, chez lui, contrairement à la loi commune, n'arrivait pas à atteindre les facultés mentales, qui y sont cependant si étroitement liées. C'est que, chez lui, il n'y avait pas eu de mollesse sensuelle pour affaiblir l'énergie spirituelle. Les vertus dont nous avons parlé, et d'autres du même genre, alimentaient sa force d'âme, et par là même ôtaient à ses forces corporelles. Seulement, dans son mépris de soi, il se croyait sans vertus aucunes, et, par suite, il ne voyait pas très bien par où avait pu pénétrer chez lui cet épuisement de ses forces. A présent, la vigueur spirituelle, qui chez lui avait si singulièrement grandi, avait presque ruiné ses forces corporelles. C'est d'ailleurs le cas habituel chez les saints : l'influence divine eût eu chez eux moins de prise si elle n'avait d'abord amoindri les forces du corps (3). De là, chez Daniel (4), après sa vision de l'Ange, cette fatigue qu'il traîna longtemps. De là, chez Jacob, quand il lutta avec l'Ange (5), la claudication qui s'ensuivit. S'ouvrir à la grâce spirituelle, c'est du même coup affaiblir les énergies corporelles.
Et c'est là la raison pourquoi, chez Géraud , l'homme extérieur se délabrait alors que l'homme intérieur retrouvait chaque jour une nouvelle jeunesse.
III.1.
86. IL PRÉDIT L'AVENIR DE SON MONASTÈRE
Un jour qu'il était au château, qui domine la ville d'Aurillac, il regardait le bâtiment qu'il avait fait construire, et il pleurait à chaudes larmes. Un de ses familiers lui demanda pourquoi il pleurait ainsi. « C'est que, répondit-il, les projets que je fais depuis si longtemps pour cette maison, impossible de les réaliser. Là je voyais mon repos, là ma demeure (6). Tout ce qui est indispensable pour la vie courante des moines, j'ai pu sans peine, par la faveur divine, l'aménager ; une seule chose me manque, les moines : eux seuls, impossible d'en trouver ! Alors, comme un homme seul et sans famille, je me morfonds de chagrin... Je l'espère pourtant, Dieu tout-puissant, le jour où il lui plaira, daignera combler mes désirs. Je ne dois pas m'étonner si le pécheur que je suis doit longtemps attendre cette réalisation, alors que le roi David se vit interdire l'honneur de construire un temple au Seigneur (7), bien que le Seigneur ait ensuite lui-même accordé l'héritier qui devait après lui réaliser cette Suvre. A moi aussi, même si je ne le vois pas de mon vivant, la miséricorde du Christ m'accordera cependant ce que je désire tant, le jour où il lui plaira... Je voudrais que vous le sachiez bien : l'enceinte de ces constructions sera plus d'une fois trop étroite pour les foules qui s'y rassembleront. »
D'où savait-il cela ? il n'en dit rien. Mais ceux qui l'ont entendu de sa bouche, lorsqu'ils virent se produire en ce lieu, selon qu'il l'avait prédit, de grands concours de peuple, ne purent s'empêcher de penser que ce qu'il avait dit là, c'est Dieu qui le lui avait fait connaître. Sa bouche, il est vrai, se remplissait maintenant à-t l point de l'abondance du cSur (8) que la loi du Seigneur se faisait si bien et sans cesse entendre en lui (9).
Quoi qu'il en soit, à l'exemple toujours de David, il apprêta soigneusement tout ce qu'il pouvait prévoir qui serait nécessaire aux futurs habitants de cette maison, aussi bien pour les reliques des saints et les objets du culte ou ornements d'église, que pour les fonds de terres et revenus.
III.2.
87. CÉCITÉ ET CONTEMPLATION
Cependant pour parler comme l'Écriture (10), selon laquelle qui est saint doit se sanctifier encore , il fallait que cet homme de Dieu connût avant de mourir le dépouillement de la souffrance (11). Et il en fut de lui comme du bienheureux Job et de Tobie : puisquil était agréé de Dieu, la tentation devait l'éprouver ( 12). Pendant sept ans et plus, il fut privé de la vue. Son regard pourtant était si pénétrant qu'on n'arrivait pas à le croire affecté de cécité. Ce coup non seulement ne lui arracha pas de plainte, il en ressentit même une grande joie dans le Seigneur, pour avoir bien voulu le frapper de la sorte.
Il ne l'ignorait pas, en effet : si celui qui subit un châtiment n'est pas toujours le fils, il n'est pas non plus de fils de Dieu qui ne soit soumis aux châtiments ( 13). Et sa consolation fut que le juge d'En-Haut eût laissé Sa main le frapper, pour pouvoir punir ici-bas les péchés que la vie d'ici-bas ne saurait éviter. Et ainsi, assuré désormais de la miséricorde du Seigneur pour lui, il avait toute confiance qu'Il daignerait soustraire au châtiment éternel celui qu'il avait voulu accabler sous la souffrance ( 14).
S'il avait pu ajouter encore à ses exercices spirituels antérieurs, on peut dire que, plus le motif de sa cécité l'avait libéré des embarras extérieurs, plus il s'adonnait et s'appliquait à la prière. Et plus il lui était refusé de voir la figure de ce monde (15), plus aussi, de toute évidence, il se tournait vers la contemplation de la véritable lumière, celle du cSur. N'ayant plus le moyen d'agir à l'extérieur, il se livrait entièrement à son goût de la prière, à son assiduité pour la lecture (16).
III.3.
88. - DÉDICACE DE L'ÉGLISE DU MOÛTIER
Deux ans avant sa mort, il fit faire la dédicace solennelle de l'église. On mit dans les divers autels un si grand nombre de reliques des saints que ceux même qui sont au courant le trouvent prodigieux, et que ceux à qui ils ont l'occasion d'en parler l'estiment, ou peu s'en faut, incroyable (17). C'est que, tout au long de sa vie, notre vénérable Saint s'était attaché, s'y prenant de toutes les façons et chaque fois que s'en présentait l'occasion, à en réunir de partout. Il en demandait non seulement à Rome, mais en tous lieux. Il pouvait le faire, aimable comme il était, et de parole et de visage, puis large pour payer, mais, ce qui importe plus encore, sachant, pour l'accomplissement de ses devoirs, compter sur la grâce de Dieu. Il est certain qu'il lui arriva souvent, pour obtenir de ces reliques, de donner des tentures de prix, de solides chevaux, de fortes sommes d'argent. I1 put ainsi mettre par exemple à l'autel de droite une dent de saint Martial, avec des reliques du bienheureux seigneur Martin, et aussi de saint Hilaire : cette dent, personne parmi ceux qui la lui donnaient, ne parvint à l'extraire de la mâchoire du saint, malgré tous leurs efforts ; lui, après une courte prière, l'arracha tout de suite.
A propos de ce même autel le jour même de la dédicace, il se produisit un fait extraordinaire. Un tout jeune homme, profitant de l'affluence qui se pressait, s'empara du couvre-autel (18), pour le passer ensuite à son serviteur, et cela bien que certaines des personnes qui l'entouraient lui eussent dit de ne pas se permettre cette témérité. Il ne l'en vola pas moins. Pris aussitôt de vives angoisses, il vit d'abord ses mains peler, puis tout son corps progressivement s'excorier, tellement qu'il lui fallut plus de six semaines pour se rétablir.
Selon qu'il l'avait depuis longtemps décidé, ces lieux, de par sa donation, devinrent la pleine propriété des moines : cependant, il vint dans la suite y faire de brefs séjours.
III.4.
89. LES DISPOSITIONS DERNIÈRES
Tout le temps qu'il vécut encore, il se préoccupa tout particulièrement de laisser après lui dans la paix tous ceux qui de près ou de loin se rattachaient à lui. Les terres et les serfs qu'il n'avait pas légués au bienheureux Pierre, il les distribua entre certains de ses parents ou de ses hommes d'armes, ou bien à ses serviteurs. Pour plusieurs d'entre eux cependant, ce fut avec cette clause qu'après leur mort ce qu'ils auraient reçu ferait retour à Aurillac. Il n'affranchit pour le moment que cent de ses serfs. Il faut dire en effet qu'en d'autres circonstances, à diverses époques et en divers endroits, innombrables sont ceux qu'il émancipa. Un bon nombre, d'ailleurs, parmi eux, refusant la liberté par suite de l'affection qui les liait à lui, préférèrent rester pour lui dans le servage.
Ce fait suffit à montrer avec évidence la modération de l'autorité qu'il exerça sur eux, puisqu'on les voit préférer à leur liberté le servage pour lui. Certains des siens l'engageaient, du moment qu'il avait surabondance de domesticité, à en affranchir la plus grande partie. « La justice, leur répondit-il, demande que la loi séculière sur ce point soit observée, et par conséquent il ne faut pas dépasser le nombre qu'elle a fixé. »
Soit dit pour faire voir à quel point il devait tenir à la fidélité envers les commandements de Dieu, lui qui se montra si soumis à ceux de la loi, aux lois humaines.
III.5.
90 L'ÉVÊQUE DE CLERMONT AMBLARD À SON LIT DE MORT
Quand vint pour lui l'heure de quitter ce monde, il se trouvait séjourner à Cézernac (19), église qui lui appartenait et qui avait été dédiée à saint Cirice (20). Encore plus rempli de componction qu'à son ordinaire, il poussait de profonds soupirs, montrant bien que les désirs de son âme se portaient ailleurs, et ne trouvaient pas leur satisfaction dans le siècle présent. Parmi tous ces soupirs il versait aussi d'abondantes larmes, et levant de temps à autre les yeux vers le ciel, il suppliait d'être libéré de ce monde, en répétant sans cesse : Saints de Dieu, venez à mon aide. C'est là une prière qu'il avait sans cesse à la bouche, c'est l'invocation qui lui venait habituellement en présence d'un incident imprévu.
Bientôt on vit dépérir, sous l'effet d'une sorte de spasme, son énergie vitale, ainsi que les forces physiques diminuer, et l'équilibre général se rompre. Se rendant compte que sa fin approchait, il fit mander l'évêque Amblard (21), pour qu'il vînt assister de ses prières son trépas, et pour que son pasteur de la terre vînt remettre cette brebis, au moment où elle allait partir vers les pâturages du paradis, entre les mains du Christ, Pasteur de toutes les âmes.
Cependant, toutes les mesures à prendre soit en vue de ses funérailles, soit pour subvenir aux besoins de ceux qu'il laissait après lui, il les régla sain d'esprit et la mémoire intacte.
Le bruit se répandit très rapidement de tous côtés que l'homme de Dieu, Géraud , approchait de sa fin. On vit alors accourir tous dans l'affliction, pour un malheur qui semblait les atteindre tous des clercs et des moines en grand nombre, mêlés à des personnes de la noblesse, une masse de pauvres gens, et la population des villages, l'affliction des uns provoquant les larmes des autres. Eclatant en sanglots, laissant couleur leurs pleurs, chacun disait tout haut les regrets que leur laissait sa piété, sa charité, sa sollicitude pour les pauvres, la protection dont il entourait les gens sans défense, redoublant par là même, la lamentation générale.
A travers les larmes, les uns disaient : « Quel protecteur le monde va perdre ! » D'autres reprenaient : « O Géraud , qu'on a tant de raisons d'appeler le bon Géraud , qui va maintenant comme toi subvenir à l'indigent ; qui va comme toi nourrir les orphelins, se faire comme toi le protecteur des pauvres veuves ; comme toi consoler les affligés ! Oui, qui saura comme toi incliner sa haute puissance vers le pauvre ! qui, comme toi, saura examiner et régler les difficultés d'un chacun ! Père plein de bienveillance, quelle amabilité en vous, toujours, et quelle douceur ! Tu avais gagné toutes les sympathies, et, par le renom d'une si grande bonté, tu t'étais attaché le cSur de ceux même qui ne te connaissaient pas. » Ces regrets et d'autres du même genre, dont la vivacité du chagrin, :parmi les sanglots, grossit d'ordinaire beaucoup l'objet, se répandaient tellement en douloureuses lamentations, qu'on eût dit que ces larmes ne prendraient jamais fin.
Il en fut ainsi tous les jours jusqu'à ce qu'il arrivât au terme fixé par Dieu pour l'appeler au paradis. Lui cependant, même aux derniers instants de sa vie, ne pouvait renoncer à sa règle ordinaire de conduite : à tous ceux qui venaient réclamer un secours, il le faisait accorder quel qu'il fût.
III.6.
91. AFFLICTION DES POPULATIONS, PAIX ET SÉRÉNITÉ DU COMTE GÉRAUD
Heureux et bienheureux, pouvons-nous dire, quelqu'un qui, comme lui, sur la terre n'a pas vu s'éteindre l'amour qu'on avait pour lui et que ses Suvres méritaient, et dans le Ciel a été accueilli dans l'amour des saints. Oui, bienheureux, lui qui, malgré son très haut rang dans le monde, ne causa jamais un tort à persom1e, n'opprima jamais personne, et contre qui nul n'eut jamais à faire entendre la moindre plainte. Si donc on appelle Nathanaël vrai Israélite, pour la raison qu'en lui il n'y eut jamais de tromperie (22), c'est à juste titre qu'à Géraud aussi je puis donner ce nom d'Israélite, lui qu'à l'exemple de Job (23), toute oreille qui l'entend proclame bienheureux, à qui tout Sil qui le voit accorde son témoignage.
Chez tous, c'était la même affliction, lui seul persistait dans sa joie. C'est que, il le savait bien, pour qui met son espoir en Dieu, l'éclat de midi projette sur le soir pareille lumière (24), et tel est bien leur héritage quand arrive pour eux le sommeil de la mort (25). Ainsi, bien qu'en raison de sa condition mortelle la chair connût sans doute la crainte, l'esprit, lui, tout occupé de l'apparition imminente de la gloire céleste, exultait de joie, pour la raison que, Lobjet tant souhaité de cette espérance, il avait la ferme confiance qu'il allait le recevoir. Aussi bien est-il écrit (26) que jusque dans sa mort le juste a confiance, et on eût dit que cette confiance était profondément gravée en lui, qu'il n'avait nulle crainte de la mort. De là cette joie qui rayonnait en lui : rien en lui, et si peu que ce fût, ne se manifestait qui trahît la plus légère peur.
Pendant toute la durée de ce déclin de ses forces, il maintint au service de Dieu ce corps qui s'épuisait, cela jusqu'à refuser de l'église, fût-ce une fois par exception, l'office divin de nuit, et à assister, étendu au-devant de l'autel, à la messe du jour, puis à une deuxième messe à l'intention des défunts. Lors même que, de plus en plus perclus de tous ses membres, il lui devint impossible de marcher, même soutenu par quelqu'un, l'esprit malgré tout, dans sa ferveur intacte, le poussait encore à faire transporter à l'oratoire ce corps en ruines sur les bras de ses serviteurs. I1 désirait sans doute, se couvrant jusqu'aux pieds de la tunique de l'Suvre sainte, que la fin de sa vie fût le chant de louange de ses vertus (27).
III.7.
92. - LA M ORT
Le vendredi au point du jour (28), sentant son état s'aggraver, il demanda à ses chapelains de venir dire l'office de nuit en sa présence, tandis que l'Evêque avec ses clercs le célébrerait à l'église, et il se joignit à la psalmodie des chapelains, jusqu'à ce que, Matines achevées, on eût intégralement récité même les Heures du jour. Alors, à la fin de Complies, il s'arma du signe de la sainte croix, et ajouta l'invocation qui était chez lui une habitude de toujours : Saints de Dieu, venez à mon aide. Ce furent ses dernières paroles. I1 se tut, et ferma les yeux.
Ceux qui étaient là, voyant qu'il ne parlait plus, allèrent chercher l'Evêque. En même temps on le revêtit d'un cilice (29), et, tandis que tout le monde psalmodiait les prières pour l'âme qui sort de ce monde (30), un des prêtres s'en alla, à l'heure même, célébrer une messe, puis vint lui porter les saints mystères (31). On lui fit remarquer qu'il avait déjà trépassé. Mais le mourant, qui gardait encore sa connaissance, rouvrit les yeux, et, par cette réaction, fit voir qu'il n'avait pas encore quitté ce monde. Il reçut alors en pleine possession de soi le corps du Seigneur qu'il attendait en silence, et c'est ainsi que cette âme bienheureuse émigra aux cieux.
Comme s'il eût voulu laisser son cas en pleine lumière jusque par le moyen de la série numérique des féries de la semaine (32), on put remarquer qu'il avait mené à bon terme la belle et bonne tâche à lui confiée et c'est l'Suvre propre des six jours de la semaine (33) pour émigrer ensuite vers le véritable Sabbat, qui est aussi le vrai repos (34).
Lui nous n'en doutons pas , ce qu'il désirait, il le voit à présent ; ce qu'il espérait, à présent il le possède. Sa mort cependant laissa un grand nombre de personnes dans une profonde affliction. Leur chagrin même avait beau trouver quelque adoucissement dans la certitude qu'une vie comme la sienne les invitait à se réjouir plutôt qu'à s'affliger à son sujet : ils le pleuraient cependant à grands cris, à se voir ainsi désormais privés de la familiarité quotidienne d'un homme dont ils ne pouvaient espérer voir jamais le semblable. Ils s'attristaient, chose très humaine ; les Anges, on peut le croire, étaient, eux, dans la joie. Si en effet les Anges ont sujet de se réjouir pour un seul pécheur qui fait pénitence (35), combien plus pour un homme juste qui a vieilli dans la pratique de toutes les vertus ! Seulement la joie de son Seigneur, dans laquelle ces mêmes Anges l'ont fait entrer (36), c'est la foi qui la contemple ; tandis qu'elle échappe aux yeux du corps, qui, eux, voyaient seulement un cadavre qui venait de payer sa dette à la mort. Et l'âme, elle, ils ne pouvaient encore voir la gloire éclatante qui l'attendait dans les cieux.
Oui, il meurt, Géraud , mais, selon le mot de David (37), pas de la mort des lâches ! Et le sort qui l'attend, c'est au milieu des saints (38). S'il lui a fallu, à lui aussi, acquitter la dette que rappelle le Psalmiste (39) : Puisque hommes vous êtes, il vous faudra mourir, il faut lui appliquer cependant, tout pareillement, les mots qui précèdent : J'ai dit : vous êtes des dieux, tous fils du Très-Haut (40). L'Évangéliste l'affirme de son côté (41) : Nous sommes fils de Dieu, mais ce que nous sommes n'est pas visible encore.
Heureux donc saint Géraud , pour avoir su distinguer ce qui compte de ce qui est sans valeur. Car, dès qu'il eut goûté comme est doux le Seigneur (42), il ne s'abandonna jamais aux plaisirs de cette vie en mépris de ce même Dieu. Au contraire, cette vie, qui a tant de prix aux yeux des réprouvés, à ses yeux à lui fut sans valeur et la mort, qui pour eux est le malheur suprême, il y découvrit, lui un trésor inestimable. Oui, heureux est-il, pour avoir passé ses jours dans la douleur, ses années dans les gémissements (43) : il a maintenant éprouvé comme est grande l'immensité de la douceur que Dieu réserve à ceux qui le craignent (44). Cette bonté, Dieu en donne quelque idée, aux yeux même des enfants des hommes (45), par les divers miracles qu'il opère. Quelle différence avec les vedii (46), c'est-à-dire les mauvais riches ! Lui, en effet, les larmes furent son pain, les larmes lui firent bonne mesure pour sa boisson (47). Eux passent leurs jours dans l'abondance de tous les biens, et, selon le mot de l'Évangile (48), ils ont dès ici-bas leur consolation. Lui, de la terre, a passé, parmi les chants de joie, aux Tabernacles éternels (49) ; d'eux il est dit (50) qu'ils descendent en un instant au séjour des morts.
I1 reste que, fût-on en mesure de raconter de façon digne du sujet ce qui aurait trait à sa vie extérieure, en revanche, pour ce qui concerne les délices qui l'ont surabondamment comblé à la droite du Seigneur (51), il n'est personne parmi nous qui puisse je ne dis pas seulement les décrire avec des mots, mais même en avoir quelque sentiment, sauf peut-être celui qui en son cSur découvre ce que c'est que mettre ses délices en Dieu son sauveur (52).
III.8.
93. L'ACTION DE GRÂCES DE SAINT ODON POUR L'RUVRE DE DIEU EN SAINT GÉRAUD.
Cependant, puisque Dieu est admirable dans ses saints (53), en qui il nous est demandé de Le louer, par ces paroles de l'Écriture : Louez te Seigneur en ses saints (54), ces louanges, ô bienheureux Géraud , nous voudrions, en ton honneur, les faire monter de notre mieux vers Lui, Le louer pour t'avoir choisi, et pour t'avoir justifié (55), pour avoir en toi fait éclater sa miséricorde (56) ; pour t'avoir conduit par les voies de la justice (57) ; pour t'avoir donné de recueillir le fruit de ton labeur et enfin, pour ne t'avoir jamais abandonné, jusque dans ta vieillesse et tes vieux ans (58) ; mais, plus encore que tout cela, pour t'avoir compté parmi les fils de Dieu (59) et, de surcroît, comblé de gloire aux yeux de tous (60).
Oui, puisque pour les saints convient la louange (61), à la louange de Dieu nous te louons toi aussi, pour avoir, selon le mot de Jérémie (62), porté dès ton adolescence le joug du Christ ; pour n'avoir pas fait fi de la grâce de son appel ; pour n'avoir rien voulu accepter en échange de ton âme (63) ; pour n'avoir pas laissé sans fruit la promesse de son salut (64) ; pour n'avoir pas rejeté loin de toi le trésor intérieur que l'amour du Christ avait déposé en toi (65) ; pour n'avoir pas fui à l'heure de l'épreuve (66) ; pour ne t'être pas livré et abandonné aux joies extérieures de la vie présente ; pour n'avoir jamais cessé de faire le bien (67).
Toi cependant, Seigneur mon Dieu, par son intercession, pardonne notre présomption. Car, dans ce récit que nous venons de faire, nous redoutons d'avoir fait preuve de prétention, pour avoir tenté un travail pour lequel nous n'avions absolument pas les moyens voulus. Bien qu'en effet il soit digne de louange, puisqu'en lui c'est Toi que nous louons, nous n'en sommes pas moins, ô mon Dieu, indignes de Te la présenter, parce que la louange, dans la bouche du pécheur, perd tout son charme (68). Dès lors, que ce soit, comme il est écrit, Tes Saints qui Te bénissent, et Tes Suvres qui proclament Ton nom.
Mais nous savons que Tes yeux voient les misères de Ton Église (70), et qu'ils auront pitié de ses pierres terrestres (71). Nous Te supplions de faire que ceux qui méritent ce nom de pierres par la fermeté de leur vertu, daignent venir à notre secours, nous à qui notre perversité vaut de n'être que terre ; et que nous qui ne sommes pas revêtus du vêtement de la justice (72), nous puissions avoir recours à ces pierres pour pouvoir, par leurs mérites à eux, couvrir notre nudité (73).
Daigne donc Ton serviteur avoir pour nous la pitié dont Ton amour a si profondément imprimé en lui le sentiment et la vertu et que, du séjour éternel qui est maintenant le sien, parmi les dignitaires de la Cour céleste (74), il ait un regard de bonté pour cette vallée de larmes d'où il a pu sortir. Qu'il exauce les prières de chacun, et qu'il nous assiste tous auprès de Toi dans nos besoins par la faveur de notre Seigneur Jésus-Christ Ton Fils, qui étant Dieu a vie et gloire avec Toi en le Saint-Esprit, dans les siècles sans fin Ainsi soit-il.
III.9.
94. DEUIL GÉNÉRAL
Très vite comme il en va habituellement pour un personnage de ce rang éminent le bruit de son trépas se répandit de tous côtés. Et bientôt on vit accourir, même de très loin, une foule incroyable de gens, d'importants groupes de nobles, des masses innombrables de paysans et de pauvres, des moines en grand nombre aussi, et de véritables cortèges de prêtres. Profondément émus, comme ils l'eussent été pour un parent, tous pleuraient sa mort, et sous l'effet de je ne sais quel instinct secret du cSur, leur deuil se faisait plus intime encore et plus tendre du fait ils n'étaient pas sans le savoir qu'ils pleuraient un ami de Dieu.
III.10.
95. UN « SIGNE » APRÈS SA MORT
On avait, selon l'usage, dévêtu le corps pour le laver. Lorsque pour y procéder, Ragambert, et d'autres serviteurs avec lui, lui posèrent leurs mains sur la poitrine, ils virent soudain son bras droit s'étendre, pour, de la main, voiler sa nudité. Croyant à un hasard fortuit, ils ramenèrent sa main sur sa poitrine. De nouveau elle se plaça de manière à recouvrir les parties sexuelles. Saisis cette fois d'étonnement, pour mieux s'assurer du fait, ils replient de nouveau son bras, et ramènent cette main près de l'autre sur la poitrine : elle reprit immédiatement la première position. Les hommes qui faisaient la toilette funèbre furent frappés d'admiration autant que de crainte, et comprirent, maintenant, que tout cela n'avait pas pu se produire sans intervention divine. Le ciel voulait sans doute donner par là à comprendre que, pour la garde d'une pudique chasteté, cette chair, de son vivant, avait toujours observé la plus grande retenue. Ils se hâtèrent donc d'habiller le pauvre mort. Et dès qu'on l'eut vêtu, la main ne bougea plus.
III.11.
96. DE SAINT-CIRGUES À AURILLAC
Accompagnés d'une foule considérable, les siens apportèrent le saint corps à Aurillac, conformément à ses recommandations, et le placèrent sur la pierre funéraire (75), savoir à gauche dans la basilique, tout auprès de l'autel de Saint-Pierre (76), cet autel ayant par conséquent ce tombeau à sa droite, le tombeau lui-même se trouvant sur le côté (77).
Mais mettons le point final à ce livret. Sinon, à la rusticité ajoutant encore la prolixité, je risque d'indisposer. Si par contre mon lecteur y trouve, ici ou là, de l'agrément, qu'il n'en doute pas, c'est aux mérites de seigneur Géraud que tout sera dû. Ce qui aura déplu, c'est à ma maladresse qu'il faudra l'attribuer. Mais il saura trouver des raisons de me le pardonner : je lui en fais l'humble demande. Qu'il considère, en outre, que c'est pour obéir à un ordre exprès que j'ai été assez présomptueux pour faire ce travail, et que, dès lors, il veuille bien prier pour moi le Juge des cSurs.
III.12.
97. GÉRAUD « TÉMOIN » DE DIEU
Au bienheureux Géraud il suffisait déjà que le témoin fidèle (78) qui est aux cieux et qu'il s'appliquera toujours à satisfaire, le récompense maintenant en son royaume du paradis ; pourtant, l'éclatant degré de gloire dont il y est en possession, ce même témoin, le Christ, daigne le manifester extérieurement.
I1 est écrit, en effet (79), que Dieu se donne contre nous des témoins. Si quelqu'un observe ses préceptes, il devient, par le fait même, témoin de Dieu contre nous, car il est la preuve que, comme lui, nous pourrions nous aussi observer les commandements mais que nous ne le voulons pas. Pour ne parler que de mes semblables (80), nous n'avons plus que dégoût pour la lecture de tant d'écrits des saints, nous n'avons de même nul souci d'imiter leurs exemples, alors qu'au contraire les conversations oiseuses ou mondaines nous trouvent toujours infatigables. Mais, ce faisant, nous démontrons que nous sommes du nombre de ceux que censure la voix de l'Apôtre quand il dit (81) : a Ils se détourneront d'écouter la vérité, pour se tourner vers la fable. »
Pour secouer un peu cette paresse, pour tâcher de redresser des vices aussi difformes, LOrdonnateur souverain des siècles, le Christ, se donne contre nous Géraud pour témoin. Il fait plus : il lui confère sous nos yeux la gloire de multiples miracles. Son dessein est que, si nous fermons les yeux, comme je viens de le dire, aux exemples des saints, la gloire de celui dont nous parlons, en jetant son éclat de tout près, si je puis ainsi dire, vienne, elle du moins, attirer nos regards. C'est de nos jours qu'il a observé les préceptes divins ; mais on dirait que, dès qu'il a été mort, il est sorti de notre cSur (82), et que nous l'avons immédiatement relégué dans l'oubli ; sans vouloir un instant songer à la récompense que lui vaut la sainteté de sa vie, nous apportons à l'imiter la plus fâcheuse indolence. S'il daigne opérer des miracles à l'adresse, semble-t-il, des besoins de l'heure, c'est à l'effet de nous faire, par là du moins, comprendre la gloire intérieure qui est la sienne (83), de nous faire accorder toute notre attention, comme les ayant encore sous nos yeux, aux actions qui lui ont valu cette gloire, et de nous porter enfin à les imiter avec une persévérante application.
Ces miracles, et leur raison d'être (84), nous allons, Dieu aidant, les rapporter (85).
IV.
LIVRE IV SUR LE TOMBEAU
IV.1.
98. UNE GUÉRISON DE MAL CADUC
C'est le dimanche qui suivit sa mort que, dans un grand concours de foules, nous l'avons dit, on l'apporta à Aurillac. On passa la nuit à psalmodier en chSur autour du cercueil. Or, un homme de la noblesse, nommé Gibbon, dont la fille était sujette à des attaques du haut mal, lui dit de se mettre sous le catafalque : elle ne se ressentit, après cela, jamais plus de cette maladie. Elle est aujourd'hui mère de famille, et c'est elle-même qui témoigne que ce miracle l'a totalement guérie.
IV.2.
99. LA MAIN DESSÉCHÉE
Un homme du nom de Grimal (1), qui habitait la ville, se vit en songe en train d'essayer de soulever le couvercle du sarcophage du saint. A son réveil, il constata qu'à partir du coude jusqu'à l'extrémité, ses bras et ses mains étaient desséchés, et au point qu'il ne pouvait absolument pas s'en servir. Il resta près de quinze jours en cet état d'impuissance. Il vint alors prier au tombeau : il recouvra aussitôt la santé.
IV.3.
100. AUTRE GUÉRISON
La servante d'un nommé Lambert était épileptique. Il lui fut recommandé, en songe, d'aller prier au tombeau du Saint. Elle fit part de la chose à son maître. De crainte que ce ne fût là qu'imagination, et qu'il s'y ajoutât encore le ridicule pour le cas où la vision ne serait pas suivie de miracle, il le lui défendit. Même recommandation, une deuxième, une troisième fois, lui fut faite, toujours en songe. Même demande à son maître de lui permettre d'y aller. Il le lui accorda finalement. Cette femme alla passer la veillée devant le tombeau : elle s'en revint complètement guérie.
IV.4.
101. LA « ROUE » DE VERDURE Devant la crypte, et l'encerclant, on vit une certaine portion de terrain, en forme ronde, tout comme une roue, se couvrir de gazon.
Le sol, à cet endroit, était couvert d'herbe, alors que sur le pourtour extérieur c'était la terre nue et meuble. Ceux qui passaient par le cimetière (2), à la vue de cette surface gazonnée, alors que, tout autour, le sol était de terre nue, s'étonnaient, sûrs qu'ils étaient que ni homme ni bête n'avaient pu venir le piétiner ainsi. La chose resta quelque temps en l'état, puis tout s'effaça. Mais, Lété suivant, tout réapparut sur le même emplacement, en plus étendu même, mais comportant toujours, tout autour, une bordure de terre meuble, comme précédemment. Un troisième été encore, cette roue gazonnée reparut tout pareillement, toujours entourée d'une bande de terre nue, mais le gazon gagnait toujours davantage. Dans les années qui suivirent, poussant toujours devant lui, il sembla vouloir occuper tout le terrain.
Ceux qui cherchaient à s'expliquer le phénomène étaient convaincus qu'on était devant un prodige : d'après eux, cette roue de verdure était peut-être l'image de la renommée de Géraud , renommée dont la puissance miraculeuse était dans sa plus verte fraîcheur. Ce renom, en se répandant toujours plus parmi les populations arides et stériles en fait d'Suvres saintes stérilité symbolisée par la bordure de terre poudreuse va les féconder, pour ainsi dire, par son exemple, en les incitant à entreprendre de bon cSur, par dévotion pour lui, un long et dur pèlerinage, en vue de lui porter leur offrande, et, souvent, pour en revenir dans des sentiments et des dispositions améliorés. Cela, à la manière de cette roue qui gagnait sans cesse du terrain et occupait peu à peu cette bordure d'aride poussière.
En était-ce là le sens ? L'Ordonnateur du Monde le sait. Ce qu'on peut affirmer, c'est que rien sur terre n'arrive sans raison (3).
IV.5.
102. LE SONGE DU CLERC DE RODEZ
A Rodez vivait un clerc d'excellente réputation Cet homme si tant est qu'on doive se fier à un songe eut une vision qui consistait en ceci :
Sur une sorte de haut lieu, brillait une lumière du plus vif éclat. Quatre degrés permettaient de monter vers cette éclatante lumière. Devant le premier de ces degrés se trouvait une sorte d'antepodium (4) de fer. Le second degré en avait un de bronze. Le troisième, en argent, le quatrième, en or. Il vit se présenter sur le premier degré deux hommes de visage comme aussi bien d'extérieur magnifiques. Deux autres les suivaient, qui entre eux deux en menaient par la main un troisième. Il fut dit au clerc qui avait cette vision que les deux premiers étaient saint Paul et saint Martial, et les deux qui les suivaient, saint Pierre et saint André, et enfin, que le troisième qu'ils conduisaient avec eux était saint Géraud. Il faut dire que ce clerc ne l'avait jamais connu de son vivant. Mais lorsque, dans la suite, il raconta quelle taille, quel visage il lui avait vus, ceux qui avaient connu le Saint identifièrent sans peine les traits ainsi décrits.
Donc, ils arrivèrent au premier degré. Là, ils psalmodièrent une sorte de psaume. Après quoi, saint Pierre dit une oraison, à laquelle ils répondirent : Amen. Ils réitérèrent, une deuxième, une troisième et une quatrième fois. Ils restèrent là : le bienheureux Pierre se dirigea seul vers le lieu d'où partait la brillante lumière que nous avons dite. Il se prosterna à terre, et resta ainsi quelque temps, à adorer. Puis il se leva, et se prosterna encore, jusqu'à trois fois. Une voix alors se fit entendre, du sein, semble-t-il, de cette éclatante lumière, lui demandant ce qu'il voulait. Il répondit : « Seigneur, j'implore votre miséricorde pour votre serviteur Géraud » (5). A ce moment quelqu'un, je ne sais qui, se mit à lire le récit de la vie de notre Saint, dans une sorte de manuscrit qu'il avait entre les mains. La lecture dura quelque temps, mais notre clerc n'en saisit que les mots suivants : ...Celui qui pouvait transgresser tes commandements et ne tes a pas transgressés ; faire te mat, et ne l'a pas fait... (63. La voix dit ensuite à saint Pierre : « Fais pour lui ce que tu désires. » Et on lui tendit une sorte de sceptre, en signe du pouvoir qu'il aurait de décerner à saint Géraud les honneurs qu'il voudrait. Le clerc entendit la voix de celui qui remettait ce sceptre, mais vit seulement le sceptre.
Le bienheureux Pierre revint tout joyeux vers ceux qui l'attendaient. On vit alors apparaître, à l'endroit où ils se trouvaient, une sorte de sentier en pente qui se prolongeait jusqu'au ciel. Le bienheureux Pierre prit par la main Géraud l'ami de Dieu et, au moment de gravir les degrés que nous avons dits, il entonna à haute voix Te Deum laudamus. Et c'est en chantant de la sorte qu'ils montèrent avec lui vers le ciel...
...Mais ultérieurement il se produisit un autre prodige, à son tombeau celui-ci, et que tout le monde a pu voir.
IV.6.
103. UN PÈLERIN DE LIMOGES
Six ans après son départ de ce monde, le sarcophage, qui était enfoui jusqu'à mi-hauteur dans la terre qu'on avait tassée là en la piétinant, commença à s'élever graduellement au-dessus du sol, sans toutefois que la terre dans laquelle il était plongé parût, elle, s'exhausser ou s'abaisser. Les gens du pays n'avaient encore rien remarqué, lorsqu'un jour un clerc qui arrivait du Limousin demanda aux moines si le sarcophage de seigneur Géraud avait continué de monter. Il ajouta qu'un songe l'avait averti de se rendre à son tombeau, où le sarcophage était maintenant bien visible. Les moines vinrent avec lui au tombeau. Ayant enlevé le drap qui le recouvrait (7), ils trouvèrent tout dans l'état exactement que le clerc avait pu voir en dormant.
Déjà l'exhaussement était sensible. Mais aujourd'hui on peut constater qu'il est nettement plus accentué. Si on y réfléchit, il est impossible de ne pas voir là quelque intervention divine.
IV.7.
104. LES MIRACLES AU TOMBEAU DE SAINT GÉRAUD
C'était en la solennité de la Circoncision du Seigneur. Un vassal nommé Adralde avait fait allumer chez lui un de ces bûchers de sorciers dont le feu doit durer toute la nuit (8). Au plus noir de cette même nuit, les démons jetèrent dans le feu ceux qu'on avait mis là pour le surveiller. Et ils furent tellement mis à mal que l'un d'eux en mourut, un second en resta infirme, et la santé tout à fait compromise.
Il passa le reste de sa vie à mendier, ce qui le conduisit un jour à Aurillac, où il trouva à vivre un certain temps. Or, des forcenés s'étant soulevés contre l'autorité du lieu, les moines sonnèrent la cloche d'alarme et commencèrent d'instantes prières solennelles. Lui, tout paralysé, suppliait les gens qui l'entouraient de le porter au tombeau du seigneur Géraud . C'est ce qu'ils firent. Et il priait le Saint de lui être secourable. Au bout d'un moment, il se lève guéri : il a retrouvé l'usage de tous ses membres, il avait instantanément recouvré la santé.
Désormais les miracles commencèrent à se multiplier, et le bruit des prodiges opérés par le Saint à retentir toujours plus assuré et toujours plus loin. Si par hasard on voulait les mettre en doute, il est facile de s'en assurer de visu, car ils se renouvellent assez fréquemment chez les malades, et on trouvera là une garantie pour l'authenticité de ceux qui ont eu lieu antérieurement. Oui, c'est assez fréquemment que la miséricorde divine daigne ainsi les renouveler chez des malades affligés de misères diverses. Ces cas, pour éviter d'être long, nous les avons laissés de côté. Nous en avons toutefois, très brièvement, raconté un certain nombre, en vue de répandre la gloire de notre Saint : nous n'avons pas voulu donner à penser que nous les passions inconsidérément sous silence (9).
IV.8.
105. ...SUBVENITE, SANCTI DEI... ( 10)
Tout le monde le sait, notre Saint, de son vivant, réunit à Aurillac de nombreuses reliques des saints. C'était là, chez lui, nous l'avons dit plus haut, un de ses goûts les plus prononcés, et, pour en arriver à ses fins, il eut le concours d'une faveur toute spéciale de la grâce divine. Au nombre des reliques de saints qu'il avait apportées ici, se trouve un certain lignum Domini (11) auquel des expériences répétées ont fait attribuer une propriété singulière : si on l'emporte avec soi en montant à cheval, le cheval ne tarde pas à périr, et si on fait dessus un faux serment, c'est l'épilepsie qui vous attend assez nombreux sont les cas de mal caduc survenus pour ce péché.
Les gens de ce pays-là avaient pour la plupart des mSurs fart barbares : Lexemple personnel et le prestige du Saint les ont, semble-t-il, quelque peu adoucies.
Un détail encore : s'ils ont à conclure une alliance en forme ou à prêter quelque serment solennel, ils font apporter cette relique par un des moines, ou un clerc mais qui feront le chemin à pied ( 12).
IV.9.
106. JEAN, FILS DU VICOMTE D'AUVERGNE
D'aucuns, je le sais, discourent à la légère sur la gloire de saint Géraud , prétendent que ce don de guérison doit être rapporté, non à ses mérites à lui, mais à la vertu de ces diverses reliques. A y bien réfléchir, nous estimons, nous, que si c'est bien par l'instrument de ces saintes reliques qu'est accordé le bienfait de la santé recouvrée, on n'a pas pour autant à nier qu'y coopère la vertu aussi du bienheureux Géraud . Ce qui le donne à croire, ce sont les circonstances mêmes des cas qui se produisent : c'est lui ordinairement qui apparaît aux malades, et c'est principalement devant son tombeau qu'est accordée la faveur de la guérison.
Ce fut le cas d'un fils de Jean, vicomte d'Auvergne : il l'y apporta sourd, muet et, en outre, une des mains paralysée. Il se prosterna devant le tombeau, et entra en prière. A la minuit, du sang sortit des oreilles de l'enfant, et sa main se redressa : il la passa même, bien guérie, au cou de son père, et ses premiers mots furent pour demander du pain. Pénétré d'une vive reconnaissance pour cette guérison de son fils, le vicomte emplissait l'église de ses exclamations. Il fit don au saint tombeau d'un alleu qui lui appartenait.
Si nous le mentionnons nommément, c'est parce que, opéré au bénéfice de personnalités éminentes, ce miracle est venu à la connaissance d'un grand nombre de gens. Les cas tout différents ou simplement les divers cas d'une autre catégorie, les gens du pays en prirent d'abord note, mais, comme le nombre ne faisait qu'augmenter indéfiniment, on ne se donna plus la peine de les compter.
IV.10
107. LA TABLE DE SAINT GÉRAUD
Dans la cité d'Aurillac il y avait, devant la porte de l'église, une pierre (13) dont il se servait habituellement pour monter à cheval. Si les malades, par dévotion pour lui, vont la baiser, il arrive souvent qu'ils recouvrent la santé. Aussi les gens du lieu ont-ils depuis transporté la pierre à l'intérieur de l'église, où ils l'ont recouverte d'une pièce d'étoffe, comme on fait pour un autel.
Non loin du bourg que les campagnards appellent Mulsedon (14), l'homme de Dieu dont nous parlons possédait une maison. Or, des habitants de la petite ville s'entendirent entre eux pour aller prendre, pour leur repas à eux, la table du seigneur, qui se trouvait toujours dans ladite maison. Ainsi fut fait. Ceux qui l'en emportèrent la déposèrent au hasard, sur le devant d'une maison. Un particulier, sur le coup de midi, voulut s'y étendre pour y faire un somme : il perdit aussitôt la vue et devint fou. Jusqu'à un chien, qui, marchant dessus, y eut les pattes paralysées. Personne ne sachant encore de quoi il sagissait, quelqu'un vint deL même s'y étendre : lui aussi devint immédiatement aveugle. On comprit finalement que tout venait de ce que la table où le Saint avait si souvent pris ses repas en était comme consacrée : on la transporta donc, tout près de là, à l'église Saint-Martin, et on la recouvrit d'une pièce d'étoffe. On peut l'y voir aujourd'hui encore, attachée à la charpente du toit.
Une table encore de saint Géraud : celle qui se trouvait à sa villa Vaxia (15)... Un prêtre avait invité ses voisins. Le repas se fit à cette table. Comme il arrive d'ordinaire dans les bons repas, la conversation était bruyante, et les convives se renvoyaient l'un à l'autre les plaisanteries, quand tout à coup une frayeur intense s'empara de tout le monde : les rires cessèrent, et on se transporta ailleurs pour la fin du repas. On porta cette table à l'oratoire qui fut construit à l'endroit où les porteurs du corps de saint Géraud le posèrent un instant pour changer le drap (16). Les troupeaux qui se trouvent de passer par là, s'il leur arrive de paître sur l'emplacement où le cercueil, comme nous venons de le dire, avait été déposé par les porteurs, y prenaient aussitôt mal, et plus d'une bête périssait. Ce qui arrivait ainsi aux animaux, les gens du lieu en comprirent bien la raison, et ils construisirent ledit oratoire. Ce qui est sûr, c'est que les malades, en grand nombre, y obtiennent leur guérison. Ajoutons une autre merveille, qui serait presque incroyable si elle n'était garantie par l'usage quotidien : une source, depuis lors, coule en cet endroit, peu abondante, suffisante cependant pour étancher la soif des voyageurs qui passent par là.
IV.11.
108. UN NEVEU DÉNATURÉ
N'ayant aucune confiance en Rainald [son neveu (17)], notre Saint se l'était, de son vivant, lié par serment, nous l'avons dit plus haut. Rainald, violant le serment prêté, ne cessait avec son monde de s'attaquer aux serviteurs que le Saint avait donnés au monastère. Au cours des brigandages auxquels il se livrait contre eux, il arrivait souvent à ses victimes de crier le nom de seigneur Géraud .
Or, une nuit, ce Rainald crut voir l'homme de Dieu, debout près de lui, lui réclamant la foi du serment qu'il lui avait prêté, et l'avertissant en même temps de mettre fin désormais aux mauvais traitements qu'il infligeait à ses serviteurs. A son réveil, il raconta la vision à sa femme. Elle l'engageait à se rendre à cet avertissement et à garder désormais le serment prêté. Saisi de repentir, il s'en va aussitôt faire à ses gens le même récit, leur recommandant, assez mollement il est vrai, de ne pas tracasser lesdits serviteurs. Mais ses hommes ne tardèrent pas longtemps à reprendre leurs pillages accoutumés. Et Rainald ne s'y opposait guère : il était, en vérité enclin au mal, et, bien que proche parent d'un Saint par le sang, il était tout à fait étranger à sa sainteté.
Alors notre Saint lui apparut une nouvelle fois, mais cette fois avec des menaces, et en lui reprochant en termes très vifs le mal qu'il lui rendait pour le bien qu'il lui avait fait. Là-dessus, lui donnant un coup sur la tête, il joignit à ce geste la menace d'un mort prochaine.
IV.12.
109. A LA RECHERCHE DU TOMBEAU DE SAINT GÉRAUD
Dans la province qu'on appelle Alémanie (18), un homme de la noblesse était possédé du démon. Ses parents et ses soldats le menaient du tombeau d'un saint à un autre, pour obtenir de la grâce divine, par leur intercession, qu'il en fût délivré. Mais le Distributeur de tous biens (19), dans les plans de qui il entrait de glorifier son élu, lui réserva ce miracle.
Or, dans cette province, on n'avait pas même entendu prononcer jamais le nom du Bienheureux. Mais tandis que les parents présentaient ainsi leur malade aux divers tombeaux des saints, les démons s'écrièrent à plusieurs reprises qu'ils ne lâcheraient pour rien au monde cet homme, sauf intercession du bienheureux Géraud .
Les parents du démoniaque s'en allaient donc de tous côtés cherchant çà et là à découvrir en quelle province se trouvait ce bienheureux Géraud . Je ne sais qui des Romées ? un pèlerin quelconque ? leur indiqua et la province et l'endroit précis. En hâte ils se rendirent à Aurillac.
Dès que le possédé se trouva devant le tombeau, les démons par sa voix, se mirent à crier : « O Géraud , pourquoi te moques-tu de nous ? pourquoi profites-tu de ta puissance pour nous tourmenter ainsi ? » I1 tombe aussitôt à terre, et les vomit, avec un flot de sang. Depuis lors, et pour le reste de sa vie, il demeura hors de leurs atteintes (20).
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