ENCYCLOPEDIE -DE--LA--LANGUE -FRANCAISE

ABBAYE
 

 

 Vita Geraldi Auriliacensis (1)
.
VIE DE GÉRAUD D'AURILLAC
.
par Odon, Abbé de Cluny
     


La biographie ci-après est extraite du site : http://www-droit.u-clermont1.fr/Recherche/CentresRecherche/Histoire/gerhma/vgtrad.htm

Le texte n'a été retouché que dans sa présentation


 

Traduction du Père G. DE VENZAC, dans la Revue de la Haute-Auvergne, t. 43, 74e année, juill.-déc. 1972, p. 220-322.


LIVRE I



 

 

LETTRE DÉDICATOIRE

 

1

 

Au seigneur Abbé AYMON , en témoignage renouvelé de l'amitié que je lui dois pour tant de bontés de sa part, ODON, comme lui au service de ses frères , adresse dans le Christ tous ses souhaits d'une santé durable.

Ce petit travail sur le genre de vie et les miracles du bienheureux Géraud , que vous m'avez naguère, et avec une si vive insistance, engagé à composer, en utilisant au mieux toutes les ressources dont je pourrais disposer, eh bien ! je m'y mets, en dépit de mes appréhensions.

C'est que, si je m'exécute, j'ai peur de faire preuve de présomption, en me chargeant d'un travail au-dessus de mes forces ; mais par ailleurs, si je refuse de m'y employer, je redoute plus encore de faire montre de bien mauvais caractère.

Soit donc ! en me confiant au Christ, en pensant à Son obéissance et à Sa bonté.

Je te demande seulement de vouloir bien implorer pour moi Sa divine clémence, pour que, en considération de l'amour qu'eut toujours pour Lui Son serviteur Géraud , Il daigne diriger de telle sorte mon écrit qu'il ne soit ni tout à fait indigne d'un homme que la Providence destinait à tant de gloire, ni, pour moi, matière à offenser la vérité.

Et c'est justement pour échapper à ce dernier danger que j'omets certains faits dont tu vas peut-être regretter l'absence : je ne retiens pour mon récit que ceux-là seuls qui ont été portés à ma connaissance, toi présent, par des témoins absolument dignes de foi.

 

 

PRÉFACE

 

2

 

On voit très souvent mettre en doute l'authenticité des faits qui nous sont rapportés du bienheureux Géraud . Certains vont à l'extrême : " Non seulement inauthentiques, disent-ils, mais pures rêveries ! "

Il en est aussi qui, pour se trouver des prétextes à vivre dans le péché, mettent très haut notre saint, mais en déformant les choses : " Géraud ! mais il a eu haut rang et fortune, il a eu à sa portée tous les plaisirs, et pourtant c'est un saint !... " C'est évidemment leur vie à eux, toute livrée au plaisir, qu'ils voudraient pouvoir ainsi autoriser de son exemple à lui.

Ces façons de voir, nous voudrions, dans la mesure de nos moyens, les discuter ici un instant.

 

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* *

 

Car nous aussi, et longtemps, le récit de ses miracles ne nous trouva pas moins incrédule, cela pour la raison surtout qu'en certains endroits, on voit, sur je ne sais quels bruits, se produire tout à coup de ces grands concours de peuple, qui très vite aussi se dissipent comme un vain rêve.

Mais une occasion s'étant présentée de rendre visite à nos frères du monastère de Tulle, nous en profitâmes pour nous rendre à son tombeau.

Là, nous demandâmes à voir quatre de ceux dont il avait lui-même assuré l'éducation , savoir : le moine Hugues, le prêtre Guibert, et deux nobles laïcs, Guitard et un deuxième Guibert . C'est auprès d'eux, mais aussi d'un grand nombre d'autres personnes, que nous avons soigneusement mené notre enquête sur ses habitudes courantes et son genre de vie, prenant soin de les interroger, tour à tour, ensemble ou séparément, pour bien voir ce sur quoi ils étaient tous d'accord, ce sur quoi leurs dires ne concordaient pas tout en examinant à part nous si cette vie était bien telle qu'il fût normal d'y rencontrer des miracles.

L'enquête fut concluante en faveur d'une sainte vie. Dieu a bien voulu maintenant, dans sa bonté, nous en fournir d'abondantes preuves, et il ne nous est plus possible d'élever des doutes sur cette sainteté.

Une chose qui accroît encore notre admiration, c'est que, de nos jours, où la divine charité, aux approches de la venue de l'Antéchrist , voit se refroidir à peu près complètement sa ferveur, il semblerait que dussent disparaître aussi les miracles des saints .

 

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* *

 

3

 

Comment ne pas voir là l'effet de la promesse qu'on lit dans Jérémie : Je ne mettrai pas de terme à mes bienfaits envers mon peuple . Que nous soyons en présence d'un de ces bienfaits de Dieu, nous en avons d'ailleurs l'attestation de l'Apôtre quand il dit qu'en aucun siècle Dieu n'a permis qu'il n'y eût rien pour témoigner de Lui , et que Ses bienfaits ne cessent de combler de joie le cSur de hommes.

Si donc il plaît à Sa divine bonté, après avoir pour nos pères réalisé tant de merveilles, de manifester sa gloire en notre temps aussi, gardons-nous bien d'y refuser notre assentiment.

Mais que ces dispositions de la Providence soient prises pour le temps présent, et par le canal d'un homme d'aujourd'hui , le motif en parait assez évident : c'est que tout ce qu'ont pu dire ou faire les Saints d'autrefois, tout s'est effacé, comme il en va d'un mort que tout le monde a oublié .

Et si cet homme de Dieu, comme Noé en d'autres temps , a su vivre selon la loi divine, c'est que le Seigneur l'a mis au milieu de nous pour être Son témoin vivant aux yeux de ceux qui le verraient se conduire de la sorte, pour que cette existence, éclatante de justice et de piété , réveille, ainsi vue de tout près, leur cSur, et les porte à une généreuse imitation.

Ira-t-on déclarer dure ou impossible l'observation des commandements de Dieu, quand on les voit observer par un laïc, et d'un rang si élevé ? Or, rien ne contribue autant à une déplorable insouciance sur ce point, comme le fait de ne jamais se représenter la sentence qui nous attend après cette vie pour le bien ou pour le mal que nous aurons fait. Lécriture, elle, nous donne un tout autre conseil : celui de nous souvenir, dans tout ce que nous entreprenons, de nos fins dernières .

Si Dieu, qui dans le ciel récompense maintenant Son serviteur, le glorifie également sur terre sous les yeux de ceux qui méprisent Sa loi, en voici la raison : par ce qui se passe sous leurs yeux, porter les contempteurs de Dieu à bien comprendre intérieurement que ce n'est pas du tout folie de servir Dieu, puisque I1 le déclare Lui-même ceux qui Lui rendent gloire, Il leur rendra gloire, et ceux qui Le méprisent, I1 ne voudra pas les connaître .

 

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* *

 

Nous estimons aussi que cet homme de Dieu fut donné aux Grands pour leur servir d'exemple et de modèle. Cet exemple se présente à eux comme pris dans leur entourage et de leur rang. Ils se doivent donc d'étudier avec soin comment ils pourront l'imiter, de peur qu'au jour du Jugement il ne soit leur condamnation, comme le sera pour les Juifs la Reine du Midi .

 

4

 

Pour ce qui est de nous, prenant occasion des actions du Saint, nous avons joint, sur votre suggestion , chaque fois que l'opportunité s'en est offerte, notre monition personnelle pour rappeler ces mêmes Grands à leurs devoirs.

 

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Je dois dire en effet que le seigneur évêque Turpin , et mon très cher ami le révérend Abbé Aymon, un grand nombre d'autres personnes aussi, m'ont véritablement forcé, par leurs instances répétées, à entreprendre ce travail.

J'ai tenté, il est vrai, de me dérober, pour une raison très réelle, celle de mon peu de culture . Mais ils seraient très contents, me répondirent-ils, de me voir user pour mon récit d'un style tout simple.

Et par ailleurs, je me suis dit que, pour un homme qui personnellement fut si humble, ne convenait pas bien le style pompeux.

Mais je m'en suis rapporté essentiellement aux dires des témoins. Or, il nous ont raconté peu de miracles, la chose pourtant qu'apprécie grandement le commun des hommes, et en revanche ils se sont assez longuement étendus sur cette vie si réglée et sur ses Suvres de miséricorde, la chose qui compte aux yeux de Dieu"

I1 est écrit en effet qu'au jour du Jugement le Roi du ciel, à ceux et ils sont nombreux qui prophétisèrent, ou à ceux nombreux, eux aussi qui opérèrent des miracles, dira : " Je ne vous connais pas " . Ceux au contraire dont la vie pratiqua la justice et c'est la justice qui fut le plus éclatant mérite de Géraud , ceux-là l'entendront leur dire : " Venez, les bénis de mon Père " .

 

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* *

 

Et de fait, ce qu'on rapporte de Job, de David, de Tobie, et de bien d'autres, et qui maintenant leur vaut la béatitude céleste, n'en trouve-t-on pas de toute évidence l'équivalent dans les faits et gestes de Géraud ?

Tout bien considéré, la conviction s'est imposée à moi que Géraud mérita la société des saints, d'autant que son Rémunérateur céleste daigne au surplus, sur son intercession, opérer des miracles.

 

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& Mais voilà bien du temps donné à cette Préface apologétique

 

Le nom du Christ invoqué, abordons enfin notre sujet.

 


NOTA : LES TITRES DES PARAGRAPHES NUMEROTES EN CHIFFRES ARABES (CENTRES) SONT DU PERE G. DE VENZAC . LA NUMEROTATION EN CHIFFRES ROMAINS/LATINS (A GAUCHE) EST CELLE DE LA PATROLOGIE LATINE, QUI FAIT REFERENCE ...


LIVRE PREMIER

 

LE BON COMTE

 

I.1.

5. NÉ À AURILLAC

 

L'homme de Dieu que lut Géraud appartient par ses origines à cette partie des Gaules que les Anciens appelaient " Gaule Celtique " , plus précisément à la région qui se situe aux confins de l'Auvergne et du Quercy, et même de l'Albigeois, et c'est dans l'oppidum ou villa d'Aurillac qu'il vint au monde .

Son père avait nom Géraud , et sa mère Adeltrude .

Si la noblesse de sa naissance lui conféra un rang supérieurement brillant, c'est qu'entre les nobles maisons des Gaules, sa famille à lui révélait assez cette excellence aussi bien par la fortune que par la probité morale. L'honnêteté des mSurs, en effet, et l'esprit religieux, dont ses parents donnèrent toujours des preuves, furent chez eux, nous rapporte-t-on, comme une sorte de trésor héréditaire. Deux témoins issus de la même souche en sont une preuve qui se suffit largement à elle-même : à savoir Césaire l'évêque d'Arles , et le bienheureux Abbé Yrieix . Et comme le Seigneur protège la lignée des justes, que d'autre part la lignée dont est issu Géraud fut celle d'âmes à la recherche du Seigneur, rien d'étonnant qu'on voie la bénédiction de Dieu sur Cette lignée de justes . De fait, la fortune matérielle qui fut la leur, on en a déjà une indication par ces vastes domaines, aux nombreuses fermes, et dispersés un peu partout, qui échurent à ce même Géraud par droit de succession. Quant aux vertus qui firent l'ornement de son âme, et dont il avait puisé le germe en ses parents, il sut en lui les faire croître et grandir et resplendir ; mais en ceux dont il naquit, il faut bien d'une certaine manière que la grâce ait été non moins éclatante eux qui méritèrent de donner le jour à un enfant qui en fut si richement comblé.

 

 

I.2.

6. UN SONGE DE SON PÈRE

 

Quoi qu'il en soit, son père s'attachait si bien, dans le mariage même, à observer la chasteté, que, de temps à autre, il renonçait au lit conjugal, et couchait seul, en vue, selon le mot de l'Apôtre, de s'adonner, pour un temps, à la prière .

Or, une nuit, déclare-t-on, et alors qu'il dormait, il lui fut donné avis d'avoir commerce avec sa femme : un fils lui naîtrait car il lui fut mandé également, ajoute-t-on, de lui donner le nom de Géraud , et il lui fut dit, en outre, que cet enfant serait du tout premier mérite.

Il s'éveilla, et se trouvait tout heureux de sa vision. Il se rendormit ensuite. Or, il lui sembla voir sortir du pouce de son pied droit une sorte de rameau, qui peu à peu devenait un grand arbre, et qui, finalement, poussant de tous côtés ses branches, s'étendait dans toutes les directions . Il appelle alors, lui parut-il, ses ouvriers, et leur commande de l'étayer de piquets et d'échalas. Cependant, l'arbre avait beau croître démesurément, lui ne le sentait pas peser le moins du monde sur son orteil.

Assurément, les visions qu'on peut avoir en songe ne sont pas nécessairement illusoires. Et s'il faut ajouter foi à un songe on peut bien dire aussi que la vision qu'on nous raconte là s'accorde parfaitement avec la réalité des faits qui suivirent. En tout cas, il eut commerce avec sa femme, et, selon ce qu'avait prédit la vision, elle conçut un fils.

Peut-être cependant, puisqu'il s'agit de songe, y a-t-il place pour le doute. Mais, de la sainteté de Géraud , un autre signe, bien assuré celui-ci, suivit bientôt le premier.

 

 

I.3.

7. UN " SIGNE " PRÉNATAL

 

Alors que sa mère approchait de ses couches, plus exactement huit jours avant sa naissance, il arriva ceci : elle était au lit avec son mari, aucun des deux ne dormait encore, et ils causaient entre eux de je ne sais quoi, lorsque l'enfant fit entendre un petit cri que tous deux entendirent très bien. Tout surpris, et même stupéfaits, ils se demandaient ce que ce pouvait être. Il leur était cependant impossible de méconnaître que le cri s'était fait entendre dans le sein de la mère. Le père sonne donc la chambrière, et lui dit d'apporter de la lumière pour voir d'où a pu partir ce vagissement. "Mais il n'y a absolument pas d'enfant ici pour avoir poussé ce cri ! ", lui dit cette femme, non moins étonnée qu'eux. Or, à ce moment, l'enfant, pour la seconde fois, se fit entendre. Et au bout de quelques instants, une troisième fois encore, cri tout à fait analogue aux vagissements ordinaires d'un nouveau-né.

C'est donc trois fois qu'on l'entendit dans le ventre de sa mère, et le fait est certes assez extraordinaire pour qu'on puisse affirmer qu'il est contraire aux lois de la nature. Il n'est pas dû au hasard, mais à une disposition particulière de Dieu auteur et ordonnateur de la création. Par conséquent, peut-être faut-il voir dans ce cri un présage de ce fait que, dès la captivité dans cette vie mortelle, ses actions auraient déjà leur source dans la seule vraie vie.

Si le fruit, en effet, que la mère porte dans son sein a la vie, mais non la conscience, de même le genre humain tout entier, ici-bas, après le péché du premier homme, se trouve pour ainsi dire enfermé dans l'étroit réduit d'entrailles maternelles. Sans doute, par la foi, sa vie y connaît déjà l'espérance de la gloire des enfants de Dieu , mais cependant tout ce qui suppose une vie consciente, comme le simple fait de voir, et, plus encore, l'activité consciente au degré dont en put jouir le premier homme avant le péché ou dont sont doués les Saints après cette vie, lui n'a aucun moyen de l'exercer, en tout cas que difficilement et de façon très réduite.

Si donc Géraud encore dans le ventre de sa mère, se fit très distinctement entendre, c'est que, apportant à sa foi en la sainte Trinité une ardeur bien supérieure à celle du commun des hommes, il voulut, par ce tout petit cri, donner à comprendre l'heureuse renommée dont il allait remplir le monde.

 

 

I.4.

8. PORTRAIT DE GÉRAUD ENFANT

 

Une fois sevré, et parvenu à cet âge encore bien tendre où cependant se révèlent d'ordinaire les dispositions naturelles, on voyait poindre en lui je ne sais quoi de sympathique et d'attirant où un regard attentif pouvait lire d'avance la future sainteté de l'homme que nous connaissons. C'cst un fait d'expérience courante, en effet que, dans la prime jeunesse, sous l'influence de la nature corrompue les enfants sont généralement portés à la colère, à la jalousie, à satisfaire les désirs de vengeance, et autres tendances analogues. Chez Géraud enfant, au contraire, une sorte de douceur de caractère, jointe à cette pudique retenue qui confère tant de distinction à l'adolescence, firent le charme déjà même de son comportement en son bas âge.

Par une disposition providentielle de la grâce divine, on l'appliqua à l'étude des lettres, étant seulement bien entendu, aux yeux de ses parents, qu'une fois les Heures dites , on l'occupait tout aussitôt aux disciplines séculières, comme il est d'usage pour les jeunes gens de famille noble, à savoir le lancer des chiens de chasse le tir à l'arc, le lâcher, avec la force voulue, des faucons et éperviers . Mais, pour éviter que, entièrement pris par ce frivole programme, il ne perdît inutilement le temps propice à létude des Lettres, là encore intervint la volonté divine, et il lui survint une assez longue maladie un état général de fatigue de telle nature qu'elle lui interdit les exercices séculiers d'entraînement, sans toutefois l'empêcher de s'adonner aux études. Tout son corps se couvrit de menues pustules, mais qui persistèrent si longtemps, qu'on en vint à les juger incurables.

En raison de quoi, son père, avec l'accord de sa mère, décide de l'occuper plus strictement à l'étude des Lettres. Leur intention était évidente : au cas où leur fils se trouverait peu en mesure de pouvoir remplir des fonctions séculières, que lui fût donnée la formation voulue pour occuper des charges d'église . Telle fut la circonstance qui décida pour lui non seulement l'étude du chant , mais une première initiation à la grammaire .

Ce lui fut, dans la suite, de grand profit, car la pratique de cette science, en affinant encore sa vivacité naturelle d'intelligence, la rendit, où qu'il voulût l'appliquer, encore plus pénétrante. En lui d'ailleurs brillait une vive finesse d'esprit, qui le mettait à même d'aborder à peu près toutes les études qu'il lui plaisait.

 

 

I.5.

9. SON ÉDUCATION : LE PROFANE ET LE SACRÉ

 

Au terme de son enfance, et maintenant adolescent, une robuste constitution vint à bout des humeurs internes dangereuses pour sa santé. Il fut bientôt assez leste pour sauter par exemple sans effort par-dessus la croupe d'un cheval. Et à le voir ainsi sans cesse croître en force et en agilité, on se reprenait à le former au métier des armes.

Mais la douceur des écritures déjà s'était insinuée dans l'âme de l'adolescent, et c'est après cette étude qu'il soupirait avec le plus d'inclination. Aussi, bien qu'il excellât aux exercices militaires, c'est le charme des Lettres qui l'attirait : se laissant aller à sa répugnance, il ne se portait aux premiers qu'à contrecSur, tandis que les études le trouvaient toujours prêt. Il se disait dès lors, je pense, que, comme l'affirme l'Écriture, mieux vaut sagesse que force , et que c'est elle qui est la vraie richesse. Et comme on la découvre aisément quand on l'aime , elle tenait une telle place dans la pensée de notre adolescent que d'elle-même elle se dévoilait à lui pour être le doux entretien de sa méditation intérieure .

Aussi nul obstacle ne parvenait à empêcher Géraud de se livrer à ce goût si vif pour l'étude. Et le résultat, ce fut une connaissance à peu près complète de l'ensemble des Livres Saints, en même temps qu'une supériorité manifeste sur bien des clercs, si savants qu'ils se prétendissent en ce domaine.

 

 

I.6.

10. COMTE D'AURILLAC À LA MORT DE SON PÈRE

 

A la mort de ses parents, toute l'autorité passa naturellement entre ses mains. Or, bien loin, comme il arrive d'ordinaire aux jeunes gens, qui n'éprouvent qu'orgueil à se voir précocement les maîtres, bien loin d'en faire l'important, rien ne vint altérer la modestie à laquelle il s'était auparavant attaché. Son autorité avait beau croître et s'étendre, son humilité le gardait absolument de toute arrogance.

La protection et administration des biens dont il avait pris possession, nous l'avons vu, par droit héréditaire, l'occupaient nécessairement beaucoup, et, des douceurs spirituelles dont il avait déjà expérimenté l'avant-goût, il lui fallait passer aux amertumes des affaires temporelles. Quitter cette retraite intérieure lui coûtait beaucoup, et, dès qu'il lui était possible, il y retournait. D'ailleurs, alors qu'il pouvait paraître se précipiter pour ainsi dire des hauteurs de la contemplation au travers des affaires du siècle, en réalité, à la façon du chamois, qui, s'il saute d'un rocher, sait très bien, pour ne pas se tuer, se recevoir sur les cornes , tout de même, il avait recours à l'amour divin ou à la méditation de la Sainte Ecriture, et échappait de la sorte au désastre de la mort spirituelle.

Dès lors, je crois, soufflait sur lui cet esprit de ferveur qui jadis anima David et l'incitait à interdire tout sommeil à ses yeux jusqu'à ce que, débarrassé des tracas de sa journée, il eût en lui ouvert la porte au Seigneur, pour se livrer, dans cette intimité, à l'allégresse de la louange, et pour y goûter quelle est la douceur du Seigneur . Peut-être aussi, comme il est dit au Livre de Job, peut-être la pierre qu'est le Christ lui versait-elle ainsi des flots d'huile pour empêcher que des eaux trop abondantes ne vinssent éteindre en lui la lampe de l'amour .

Vers cette réfection spirituelle se portaient continûment sa pensée et ses désirs, mais, requis par le soin des affaires de sa maison aussi bien que de ses familiers, il lui fallait sacrifier tout loisir et se dépenser au service des autres.

 

 

I.7.

11. LE PROTECTEUR DES FAIBLES

 

Des soucis cuisants, il en trouvait dans les plaintes et réclamations qu'il lui fallait bien, fût-ce malgré lui, accueillir. Autour de lui, en effet, on se répandait en reproches : Comment, disait-on, comment un homme de son rang pouvait-il supporter de pareils attentats de la part de ces gens de rien qui venaient dévaster ses terres ? D'autant, ajoutait-on, que, s'étant bien rendu compte qu'il répugnait à toute idée de vengeance, ils n'en ravageaient qu'avec plus d'acharnement tout ce qui lui appartenait. N'était-il pas préférable, aux yeux de Dieu comme aux yeux des hommes, de recourir au droit de se défendre à main armée, de tirer l'épée contre des ennemis, de mettre un terme à l'insolence de ces furieux ? Ne valait-il pas mieux écraser leur audace par la force des armes que d'abandonner à leurs iniques agressions des paysans sans défense ?

Géraud écoutait : docile à la voix non de la colère, mais de la raison, il se laissait incliner du côté de la pitié et du secours à porter. Se confiant entièrement à la providence et à la miséricorde divines, il délibérait à part lui comment il serait fidèle, selon le précepte apostolique , à défendre la veuve et 1'orphelin tout en se gardant de toute souillure du siècle

 

 

I.8.

12. CONTRE LES AGRESSEURS ET LES PILLARDS

 

Il se fit donc dès lors un devoir de se porter à la répression de ces agresseurs, prenant toutefois, et surtout, bien soin de se dire tout prêt à la paix et à la réconciliation avec eux. S'il prenait ce soin, c'était évidemment, soit pour vaincre le mal par le bien , soit, au cas où ils refuseraient l'accord, afin que, aux yeux de Dieu, sa cause à lui fût considérée comme la plus juste.

Il lui arrivait, par cette bonté, de les gagner, et de les ramener à la paix. Mais si, par incurable perversité, tels ou tels répondaient par la dérision à ses dispositions pacifiques, alors, donnant libre cours à tout son mécontentement, il brisait les mâchoires de l'homme injuste, afin, selon le mot de Job , de leur arracher d'entre les dents leur proie. Il le faisait, non certes, comme il arrive trop souvent, emporté par la passion de la vengeance, ni séduit par le désir de la gloire du monde, mais enflammé d'ardent amour pour de pauvres gens incapables de pourvoir par eux-mêmes à leur défense. Il agissait de la sorte pour ne pas paraître s'endormir dans une lâche inaction, et négliger ainsi son devoir d'être tout au soin des pauvres. Car il est fait commandement d'arracher le pauvre, de délivrer l'indigent, de la main des méchants . C'est donc en toute justice qu'il ne voulait pas laisser le dernier mot au malfaiteur .

Parfois cependant, quand il se voyait contraint d'en venir à engager le combat, il lui arriva de donner l'ordre formel de tourner en arrière la pointe des épées, pour attaquer garde en avant. C'eût été-là, pour l'ennemi, chose simplement ridicule, si Géraud , puisant en Dieu sa force, n'avait été très vite la terreur insurmontable de ses adversaires. Eux aussi, ses hommes n'auraient vu là qu'une parfaite absurdité, s'ils n'avaient eu par expérience la preuve que Géraud , bien que mis en état d'infériorité, au moment critique de la bataille, par ses sentiments religieux, l'emportait finalement toujours. Alors, le voyant victorieux malgré cette étrange façon de se battre en y faisant intervenir la religion, la raillerie faisait place à l'admiration. Et même, assurés de vaincre, ils exécutaient sans hésitation tous ses ordres. Car on n'entendit jamais dire que soit lui soit les soldats qui lui donnèrent en guerre leurs loyaux services aient vu démentir par l'événement leur confiance en la victoire. Une chose non moins certaine, c'est qu'il ne porta jamais une blessure à qui que ce soit, pas plus qu'il n'en reçut lui-même de personne.

C'est que le Christ, comme il est écrit , était à son côté, pénétrant les intentions de son âme et voyant bien que c'était par amour pour Lui qu'il se montrait si bon, au point même de ne pas vouloir s'en prendre à la vie de ses ennemis, mais seulement rabattre leur insolence. En tout cas, qu'on n'aille pas se laisser troubler par le fait qu'un homme juste comme lui ait eu parfois recours à la pratique de la guerre, comme paraissant incompatible avec la religion. Quiconque voudra bien peser la question sans fausser la balance, se rendra compte que, sous ce rapport-là, la gloire de Géraud échappe à toute tentative de dénigrement. Plus d'un d'ailleurs parmi les Patriarches eux-mêmes, et des plus irréprochables, des plus longanimes, eurent énergiquement recours aux armes contre leurs adversaires : Abraham par exemple, qui, pour délivrer son neveu , mit en déroute une masse considérable d'ennemis ; quant au roi David, c'est même contre son propre fils qu'il lança ses troupes.

 

13. LE SOUCI DE JUSTICE

 

Si Géraud entrait en campagne, ce n'était pas pour s'emparer du bien d'autrui, mais pour protéger le sien, ou, mieux encore, pour protéger les droits de ses sujets. Il n'en était pas à ignorer ce buffle de l'Écriture symbole de tous les dépositaires de 1'autorité qu'on attache avec des courroies pour lui faire retourner et briser les glèbes de la vallée, savoir les oppresseurs des petites gens. L'Apôtre l'a dit : Ce n'est pas sans raison que le magistrat porte glaive : c'est qu'il a c11arge de défendre les droits de Dieu. Il est donc parfaitement normal que, laïc, il ait porté le glaive, à son poste, dans la bataille, pour protéger une population désarmée, comme il eût fait, pour parler comme l'Écriture , d'un troupeau inoffensif, contre les loups du soir. Et afin aussi, dans le cas de gens qu'une censure de l'église ne suffit pas à contraindre, afin de les réduire soit par la loi de la guerre soit par autorité de justice. Pas la moindre ombre, par conséquent, sur sa gloire, du fait qu'il se soit battu pour la cause de Dieu, puisqu'il est écrit que pour Dieu contre les insensés combat l'univers entier . Il est bien davantage à sa louange qu'il ait toujours vaincu au grand jour, sans tromper personne, sans jamais user de pièges, et que malgré cela il ait eu sur lui la protection divine au point, nous l'avons dit plus haut, de n'avoir jamais trempé son glaive de sang humain.

Ainsi donc, si comme lui on prend les armes contre l'ennemi, que, comme lui aussi, on cherche non son intérêt propre mais le bien commun . Car on en voit qui, pour la gloire ou pour le profit, s'exposent hardiment à tous les périls, et qui, pour l'amour de ce monde, acceptent volontiers d'en affronter les maux : ce sont, il est vrai, ses peines qu'ils trouvent, tandis que, si je puis ainsi parler, ils perdent ses joies qu'ils cherchaient. Mais, ces gens-là, c'est une autre affaire. Le comportement de Géraud , lui, est transparent, parce qu'il a sa source dans la simplicité du coeur.

 

 

I.9.

14. TENTATION CONTRE SA CHASTETÉ

 

L'antique séducteur du genre humain observait depuis longtemps la conduite de notre adolescent : remarquant chez lui je ne sais quoi de tout divin, il brûlait de jalousie, et en conséquence s'ingéniait de son mieux pour le prendre au piège des diverses tentations qu'il pouvait dresser contre lui. Mais le jeune homme savait déjà recourir à la prière et se remettre entre les mains de la divine bonté, pour repousser, par la grâce du Christ, les ruses du démon.

Dans sa haine insatiable, cependant, l'ennemi, s'étant par expérience rendu compte que ce n'était pas par la volupté charnelle qu'il parviendrait à le dominer, préféra se servir de malhonnêtes gens pour soulever contre lui, comme nous venons de le dire, les désordres de la guerre : ces gens-là pourraient se porter à l'attaque de cette citadelle de sainteté qui s'élevait dans son cSur et qu'il lui était, à lui, impossible d'aborder directement.

Mais pour en revenir cependant à son jeune âge, sa chasteté, que, dès son enfance, il aima chèrement, provoquait chez ce maître en fourberie le plus amer dépit. Car c'était pour lui chose inouïe et sans exemple qu'un jeune garçon ait pu sans peine échapper au naufrage de sa vertu. I1 se mit donc, sans trêve, à lui suggérer des pensées sensuelles, le plus efficace, peut-être le tout premier des moyens dont il dispose pour suborner le genre humain. Repoussé complètement, l'ennemi se désespérait : il ne pouvait même pas les faire pénétrer jusqu'aux portes de son cSur. I1 revint donc à sa vieille ruse, et eut recours au procédé de séduction dont il usa ordinairement, soit pour Adam, soit pour sa postérité, je veux dire : une femme.

Il le mit, raconte-t-on, en présence d'une jeune fille. Imprudent il arrêta son attention sur l'éclat de ce teint si frais, et se laissa bientôt toucher par le plaisir qu'il y prit. Ah ! si, plus sage, il avait su comprendre ce que recouvrait cette apparence ! Car qu'est-ce qui fait la beauté corporelle, sinon simplement ces brillantes couleurs ? Il détourne sa vue, mais 1'image que ses yeux ont transmise à son cSur y reste gravée. Le voilà à se tourmenter, à se laisser fasciner et aveugler par la flamme qui le brûle. Finalement, il cède, et envoie dire à la mère de la jeune fille qu'il viendra à la nuit.

Se mettant à son tour en chemin, il se précipitait, dans sa folie, vers la perte de son âme. Toutefois, à la manière des captifs qui dans leurs fers, se rappellent en gémissant leur liberté première Géraud poussait des soupirs, et repassait dans sa mémoire les douceurs familières de l'amour divin. Et, bien qu'à contrecSur, il priait Dieu de ne pas permettre qu'il succombât irrémédiablement à cette tentation.

On arrive à l'endroit convenu, et la jeune fille entre dans la chambre. Comme il faisait froid, elle se tint tournée vers le feu qu'on avait allumé. Sur Géraud cependant, s'était porté le regard de la grâce divine. Cette jeune fille lui parut alors tellement laide qu'il ne pouvait croire que ce fût la même qu'il avait vue auparavant : il lui fallut pour cela que le père le lui affirmât.

Il comprit qu'il y avait là une intervention divine, pour que la même jeune personne n'eût plus ainsi, pour lui, même beauté : il se tourne vers la miséricorde du Christ, soupire amèrement, et, tout troublé par cette aventure, monte à cheval. Sans retard, et rendant grâces à Dieu, il presse tout aussitôt son départ.

 

15. SA PÉNITENCE

 

Il se trouve qu'il faisait un froid absolument glacial. Il s'y laissa tout exprès griller toute la nuit, certainement pour se punir, par l'âpreté de cette température, d'avoir en quelque mesure cédé aux tièdes attraits de la volupté.

Mais, par ailleurs, il fait dire au père de la jeune fille de la marier tout de suite. Quant à elle, il l'affranchit, et lui fit don d'une petite propriété, avec droit de transmission par héritage. S'il fit ainsi presser le mariage, c'est peut-être parce qu'il redouta sa fragilité C'est pourquoi, au titre d'Suvre pie , il lui accorda aussi sa liberté, pour que lui fût promptement trouvé un bon parti.

Mais comment se peut-il que toi, qui devais un jour être cèdre du Paradis, tu aies connu pareille tempête ? Sans nul doute, pour t'apprendre ce que tu étais, livré à toi-même. Car ton illustre Patron, je veux dire le Prince des Apôtres, à qui dans la suite tu te donnas totalement, toi et tes biens , lui non plus ne se serait pas suffisamment connu sans l'assaut inopiné de la tentation. Maintenant que tu sais par expérience ce qu'est l'homme par ses seules forces, et ce qu'il est par la grâce de Dieu, ne refuse pas de compatir à la fragilité de ceux qui implorent ton pardon.

Par ailleurs, sachons, nous, que la tentation n'est pas une chose inconnue des Saints. A leur naissance, en effet, ils portent en eux les mauvais penchants de la nature corrompue, pour qu'ils trouvent sur leur route le combat, que le combat soit victorieux, et que leur victoire soit couronnée. Ce qui importe, c'est de voir si on consentira à la délectation du péché pour y succomber, ou bien si on la repoussera victorieusement, pour donner dans son cSur la première place à la délectation de la vertu, et ainsi chasser loin de soi le poison de la délectation coupable qu'on aura peut-être un instant absorbé par le contrepoison d'une ardente imploration.

Pour revenir à notre adolescent, mieux instruit par l'expérience du danger, et comme quelqu'un qui vient de glisser et de trébucher, il mettait maintenant plus de circonspection dans son comportement, évitant soigneusement que de ses yeux ne vînt à son cSur rien qui fût de nature à apporter en même temps, par cette fenêtre, la mort à son âme.

 

 

I.10.

16. SA PUNITION

 

Toutefois, s'il est bon, le Seigneur est juste aussi : la douceur de sa bonté avait préservé son serviteur Géraud de cette souillure, la sévérité de sa justice ne négligea pas de le punir pour son mauvais désir. Au bout de quelques jours à peine, le coupable se vit affliger d'un glaucome qui, pour toute une année et même plus, le rendit aveugle, afin que, de ses yeux, dont il avait mésusé il n'eût plus, pour un temps, même l'usage normal.

Cependant, ni sur les paupières ni sur les prunelles des yeux on ne distinguait la moindre marque du mal. Son entourage ordinaire était au courant de cette cécité, des regards pénétrants prenaient grand soin de la laisser ignorer aux gens de l'extérieur. Pour lui il s'humiliait sous la main de Dieu qui le frappait, et, comme s'il fût tout disposé à accepter ces coups, il n'en parlait jamais. Il ne refusait pas pour autant de se soigner, mais ne s'en mettait pas tellement en peine : il attendait simplement avec patience le moment et la manière dont son Maître, sa décision de le frapper une fois parvenue à ses fins, jugerait bon de mettre fin aux coups. Car il savait bien que pour un fils le fouet est d'usage . Quant au juge qui lit dans les cSurs, il nettoie dès cette vie, chez ses élus même les plus petites taches, pour qu'il n'y reste rien qui plus tard puisse offenser ses regards. Et voilà pourquoi, à Géraud aussi il infligea ce châtiment : afin de purifier pour le passé sa jeune âme et, pour l'avenir, de la garder plus pure.

Quand donc Dieu eut réalisé sur lui son dessein, il écarta le mal, et rendit à ses yeux la lumière.

 

 

I.11.

17. LA PRIÈRE ET LA PSALMODIE

 

Les sens ainsi durement macérés par l'épreuve, Géraud à présent menait une vie grandement louable, et, dans la voie d'un juste discernement spirituel, il ne se laissait entraîner, ni dans un sens ni dans l'autre, hors de la juste mesure . Il ne voulait se soustraire à aucune des affaires séculières dont il avait charge, il ne voulait pas non plus laisser les embarras terrestres l'empêcher de rendre à Dieu ses devoirs : alors, il s'entourait, dans sa vie privée, d'hommes particulièrement considérés et de clercs de parfaite réputation, pour célébrer avec eux, chez lui ou au dehors, tous ensemble ou chacun pour son propre compte, l'office divin.

C'était un dimanche : il devait, comme convenu, se rendre à un plaid, qui allait réunir un certain nombre de nobles personnages. Pour ne pas arriver en retard et les faire attendre, il prit soin d'être matinal et de partir avant le jour. Car il était très attentif à ne pas donner dans le travers de ces grands airs hautains qui vous rendent ou inaccessible ou inabordable, comme il est de mode aujourd'hui chez certains qui, au sortir pour ainsi dire du lit, courent manger et boire avant de s'occuper des amis, en dépit de l'Écriture qui dit : " Malheur au pays dont le chef se met à table dès le matin " . Pour Géraud , il n'en allait pas de la sorte. Il eût jugé tout à fait indigne, placé comme il était à la tête d'un grand nombre de sujets, de s'assujettir lui-même à la tyrannie des vices. C'est à jeun qu'il se rendait au plaid, pour n'être pas exposé à compromettre par l'intempérance la 3ustesse du jugement. Ce qu'il cherchait à si bien discerner, c'étaient les exigences de la cause du Christ, de la cause de la paix, de la cause du bien commun .

L'office de nuit achevé, s'il avait un voyage à faire, suivait aussitôt une messe chantée : c'est après s'être ainsi confié, lui et les siens, à la clémence divine, qu'il se mettait en route. Or, le dimanche dont nous venons de parler, comme il avait fallu partir avant l'aube, il n'avait pas eu la messe : il espérait l'entendre une fois le plaid terminé, il n'y en eut pas possibilité. Très contrarié, il s'adressait de côté et d'autre, partout où il pensait pouvoir trouver. Vainement ! Il appelle alors les clercs qui se trouvaient là, et ceux des hommes d'armes qui savaient psalmodier, et leur dit : ´ C'est ma faute à moi si ce saint jour s'écoule sans fruit aucun pour nous. Il reste de nous mettre à louer Dieu, si nous ne voulons pas paraître avoir passé à des riens le jour saint. " Cela dit, et prenant par le commencement d'une voix qui n'était pas d'un mortel , il récite avec eux tout le psautier.

Et il se fit désormais une règle de réciter le psautier presque chaque jour. Quand il avait achevé, on lui voyait la joie de quelqu'un qui vient de prendre part à un banquet spirituel, la joie qu'on manifeste d'ordinaire quand on voit tous ses désirs comblés.

 

 

I.12.

18. PORTRAIT PHYSIQUE DE GÉRAUD

 

I1 ne semble pas sans intérêt de dire ici quelque chose de sa personne physique. Bien qu'en effet la chair ne serve de rien , bien que trompeuse soit la grâce et vaine la beauté , cependant, comme elle est d'ordinaire, pour certains, foyer de concupiscence et d'orgueil, il faut proclamer à la louange de notre saint que, beau et bien fait comme il le fut, il ne se soit pas souillé à la boue de la volupté.

Géraud était de taille moyenne, et, comme on dit, euphormis , à savoir bien proportionné. Chaque partie du corps avait chez lui sa beauté propre, le cou cependant était d'une blancheur si délicate, et, pour ainsi parler, lui était un ornement si bien en rapport avec le genre de vie qu'il s'était donné, qu'il eut été difficile de penser qu'on pût voir rien de si aimable.

Cette distinction physique était encore rehaussée par le charme de ses qualités d'esprit. Aussi voyait-on sur son visage se refléter son âme. L'écriture, elle aussi, le fait observer : Le rire des lèvres, dit-elle, et l'air du visage révèlent l'intérieur d'un homme . Il avait déjà pressenti comme le Seigneur est doux , et suave l'embrassement de l'époux céleste ; et c'est pourquoi il ne pouvait souffrir que la pure beauté de son âme allât, sous les yeux de ce même époux, se laisser séduire par les plaisirs de la chair. Les siens aimaient bien pouvoir se jeter à son cou pour l'embrasser : il ne s'en fâchait point, c'est l'orgueil qui est intraitable, et l'orgueil ne pouvait prétendre à s'établir chez lui.

Sous le rapport de l'agilité, il était extrêmement rapide, et, pour la résistance, robuste. Tout cela, il est bon de le mentionner, pour qu'on voie bien comme est digne de louange l'homme qui, ayant matière à concevoir de lorgueil se réfugie dans l humilité et, inversement, comme sont blâmables ceux qui s'enflent de vanité sans avoir que peu ou pas sujet de le faire.

Du jour, il est vrai, où il s'adonna plus entièrement aux occupations de l'esprit, cette agilité corporelle diminua beaucoup.

Disons encore qu'il était pour tout le monde d'une grande amabilité dans ses paroles, et que, s'il s'agissait d'étudier ou d'organiser quelque chose, son avis était toujours d'une profonde pénétration.

Il évitait en conversation la bouffonnerie, mais il avait si bien sa manière à lui de dire les choses sérieuses, que même ses familiers y trouvaient plaisir. S'il lui fallait menacer, c'était le plus possible sans paroles blessantes ; et si on lui causait du tort, il ne gardait pas rancune . Quant aux faveurs quelles qu'elles fussent, il ne les prodiguait pas au hasard, mais, une fois accordées, il ne les reprenait pas sur un simple changement d'humeur. S'il avait dit oui, on était sûr que ce serait lait, à moins qu'après coup il n'y eût discerné un péché.

 

 

I.13.

l 9. SA SOBRIÉTÉ

 

I1 était soucieux de tempérance, et se surveillait, lui et aussi les siens, contre l'ivresse. A sa table, il n'admettait l'excès ni du manger ni du boire. Il ne forçait jamais ses invités à boire, et ne buvait lui-même pas plus souvent que le reste des convives . Il savait si bien, pour les repas, régler les choses, qu'on ne se levait de table ni ivre ni trop triste .

Ses hôtes, à qui il consacrait tous ses soins, il lui arrivait de les mener se restaurer dès le matin : lui, jamais avant la troisième heure du jour, et, les jours de jeûne, avant la neuvième . Il était fidèle à ce précepte de l'Écriture : Heureux le prince qui ne mange qu'à l'heure voulue, pour soutenir ses forces et non pas pour se livrer à l'intempérance . Quest-il en effet pour lui de plus recommandable à éviter que l'ivrognerie, puisque, outre qu'elle est la mort de l'âme, et que, au témoignage de l'Apôtre, elle interdit, au même titre que l'homicide, l'entrée au royaume de Dieu , il est reconnu que pour le corps aussi elle est la source de bien des maux. Les forces déclinent, les tremblements surviennent, les organes des sens se débilitent : bref, on se voit affliger d'une vieillesse prématurée. La vue, la parole, les traits du visage, tout se dégrade, et peu à peu dépérit aussi notre belle parure, la piété .

Aussi bien est-il impossible de s'emplir à la fois de vin et de l'Esprit-Saint, et nul moyen pour Jérusalem de se préserver des atteintes du feu de la fornication si elle refuse de s'employer à faire lever le siège à Nabuzardan, je veux dire au chef cuisinier .

 

 

I.14.

20. L'ACCUEIL AUX PAUVRES

 

On prévoyait toujours devant lui des bancs pour les pauvres ; parfois même, c'était des tables qu'on y préparait pour eux : il tenait à voir par lui-même ce qu'on leur donnait, et en quelle quantité, pour les sustenter. Et pas de limite fixée d'avance au nombre de gens à accueillir : s'il s'en présentait plus que prévu, pourvu seulement qu'on vît bien qu'ils étaient de la condition requise pour être admis, on introduisait tout le monde auprès de lui. A personne d'ailleurs on n'eût fermé la porte sans lui avoir fait l'aumône. Ses serviteurs veillaient à ce qu'il eût toujours sous la main de quoi donner à manger, pour pouvoir le donner lui-même. On y mettait aussi de quoi boire : il regardait, goûtait, puis il le leur passait, pour que fussent les premiers à boire ceux avec qui il partageait aussi son pain.

Pleinement convaincu qu'en leur personne c'est le Christ qu'il recevait, c'est à Lui aussi qu'en eux, avec grande révérence, il rendait honneur, et en eux toujours, il accueillait en sa demeure Celui, dit le Prophète , qui console en rendant ses forces à qui est las. Comme ils compromettent déplorablement la récompense qui les attendait, ceux qui, tout en faisant remettre une aumône à la porte, ne font pas entrer les pauvres auprès d'eux ! Car le Christ a dit : J'étais étranger, et vous m'avez accueilli ; or, en agissant de la sorte, ils semblent lui interdire leur demeure.

Puis, pour s'élever, comme l'a demandé le Seigneur , plus haut que la justice des Pharisiens, il faisait mettre à part la neuvième partie du revenu de ses terres. C'est sur ces réserves qu'en certaines de ses maisons on nourrissait les pauvres, et c'est par ce moyen aussi qu'on leur fournissait vêtements et chaussures. Quant aux pauvres qu'il rencontrait en chemin, il prenait toujours de l'argent en prévision du cas, et, soit de sa main, soit par un serviteur de confiance, il le leur faisait distribuer sur place, avec la discrétion voulue.

Lors de distributions d'argent faites au nom de quelque personnage, il lui arriva, mêlé aux nécessiteux, d'en recevoir comme eux, tout heureux et au comble de ses vSux de se voir ainsi assimilé aux pauvres. Toutefois il en faisait aussitôt don, cependant que par reconnaissance il offrait une bonne partie de son office divin à l'intention de ceux dont il avait reçu ce même cadeau.

 

 

I.15.

21. GÉRAUD À TABLE

 

Pendant le repas, on lui témoignait la plus grande déférence. Ce n'est ni le bavardage ni la bouffonnerie qui régnaient : la conversation portait soit sur un sujet imposé par les circonstances, soit sur tout autre qui respectât seulement les bienséances, soit mieux encore sur la parole de Dieu.

En tout temps en effet, il se mettait à table une fois seulement par jour, sauf cependant durant l'été, où il soupait avec quelques restes ou quelques fruits. A sa table on commençait par une assez longue lecture ; mais, pour s'accommoder aux séculiers, il faisait interrompre un instant, et demandait aux clercs d'expliquer ce dont il y était question à ceux, du moins, qu'il savait capables de répondre. Il faut savoir en effet qu'il avait chez lui des clercs de famille noble, de qui il réclamait l'honnêteté des mSurs non moins que les connaissances intellectuelles. Envers les jeunes gens en effet, il se montrait plutôt réservé, disant à combien de périls est exposé l'âge où l'adolescent cesse de ressembler, de la voix ou du visage, à sa mère, pour prendre peu à peu la voix ou la figure du père, et que, si on savait à cet âge se préserver de ces périls, on pouvait facilement dans la suite vaincre les sollicitations de la chair.

& Il interrogeait, disions-nous, au su jet de la lecture : ceux à qui il s'adressait le priaient de prendre plutôt lui-même la parole

il s'y prêtait finalement, et leur faisait part, à sa manière habituelle, de ce que lui inspirait, non pas une érudition solennelle, mais une science habillée de simplicité. Naturellement, comme, en cette conjoncture, il ne manquait pas d'habitués de la plaisanterie et de la facétie, il les modérait, non pas en manifestant un mécontentement qui les eût blessés, mais en répondant sur le même ton plaisant. Ce qu'il n'acceptait jamais, cependant, c'était qu'on vînt devant lui étaler sa vanité.

Il savait que tous les chrétiens sans exception sont invités à manger leur pain en observant chacun de son côté le silence . Sur la fin du repas, toutefois, le lecteur reprenait toujours la lecture. De la sorte, Géraud passait la plus grande partie de son repas soit à parler de Dieu soit à écouter Dieu lui parler dans la lecture qu'on lui faisait.

Ils devraient bien retenir l'exemple qu'il leur donne, ceux qui sourds aux reproches du Prophète , font jouer de la cithare et du luth à leurs festins. Cette musique les enchante, le son des instruments les transporte. Ils ne songent certes pas à en faire une louange pour Dieu , puisqu'à travers ce vacarme ils n'entendent même pas les cris du pauvre. Eh bien ! véritable est la parole qu'a dite le Christ, la Vérité même, à savoir que la bouche parle de l'abondance du coeur . Ces gens qui ne s'entretiennent que des choses du siècle, et rarement, ou peu, de Dieu, que peuvent-ils aimer en dehors de là ? et qu'est-ce qui peut bien abonder de leur cSur ?

 

22. GÉRAUD ET LE JEÛNE

 

Que ne songent-ils, comme Géraud , à la fin qui les attend ; que ne suivent-ils le précepte de 1'Apôtre , de tout faire, qu'on mange ou qu'on boive, pour la gloire de Dieu.

Trois jours par semaine, et tous les jours par temps de Jeune, il s'abstenait de viande. Si cependant quelque fête annuellement célébrée tombait en un de ces jours, il levait l'abstinence, mais prenait soin de la reprendre au premier jour libre, en compensation de celle qu'il avait passée, alors que pourtant, en raison de cette fête, il avait déjà invité un pauvre en plus de ceux qu'on accueillait à l'accoutumée. Si le jeûne prévu tombait un dimanche, il ne s'en dispensait nullement, et ne profitait pas de cette coïncidence pour l'omettre : il s'acquittait en toute rigueur de ce jeûne le samedi qui précédait.

Que s'il semblait choquant de voir chez un saint cette levée de l'abstinence , celui qui s'en affecterait doit se souvenir que tout est pur aux purs , savoir à ceux qui prennent leur nourriture sans le faire par sensualité, sans regarder à la nature de l'aliment qu'il prend, mais plutôt au besoin qu'il en a, ou au contraire à la convoitise avec laquelle il le prend et cela c'est la conscience qui, intérieurement, en juge . Cette façon de voir, le prophète Elie, et Ésaü, l'appuient de leur exemple . Il était donc permis à un laïc, un si saint laïc surtout, d'user de ces permissions. Mais ce n'est pas permis à ceux à qui leur profession religieuse l'interdit. Si l'arbre du paradis terrestre apporta la mort, ce n'est pas qu'il fût pernicieux de soi, mais qu'il avait fait l'objet d'une interdiction de principe...

 

 

I.16

 

23. LA SIMPLICITÉ DE SES HABITS

 

Mais poursuivons...

Ses vêtements ordinaires de laine ou de lin ne suivaient pas la mode qu'ont osé de nos jours inventer les fils de Bélial, qui ne veulent d'aucune règle, il garda toujours l'ancien usage, voulant que le tissu ni ne marquât un luxe prétentieux, ni ne pût être taxé de rusticité grossière. Quant aux vêtements de soie ou de quelque autre étoffe précieuse, ni sous le prétexte de quelque grande fête, ni parce que se trouvait là quelque haut seigneur, il veilla à n'en jamais porter d'une richesse alors inaccoutumée.

Le ceinturon dont on se sert pour fixer à la taille le fourreau de l'épée, il eût passé vingt années s'il eût pu le faire durer tout ce temps sans penser à le changer ou à le remettre en état. Ne parlons pas, par conséquent, du baudrier, ou des ceintures d'apparat, ou des agrafes, ni du harnais de ses chevaux, puisqu'il ne pouvait souffrir non seulement de porter sur soi de l'or, mais aussi d'en posséder. Ce n'est pas dans l'or qu'il vit sa puissance, ce n'est pas dans la multitude des richesses, mais en Dieu, qu'il mit sa gloire.

Alors qu'on le voit couramment, même chez des gens qui font profession de religion : pour tout ce qui a trait aux soins corporels et à la tenue extérieure, ils se laissent ingénument et inlassablement tourmenter par cette préoccupation, consacrant tous leurs efforts étant donné que leur façon de vivre leur ôte, auprès de ceux qui en sont témoins, toute considération à la mendier par l'effet, du moins, que peuvent produire de riches habits. I1 leur vaudrait mille fois mieux s'occuper des soins à donner à leur âme, qui, elle, pourrait ainsi toujours croître en beauté.

 

 

I.17.

24. GÉRAUD RENDANT LA JUSTICE

 

Les pauvres, et les victimes d'une injustice, avaient toujours libre entrée auprès de lui. Et nul besoin, pour recommander leur cause à son attention, de lui apporter un présent. Car plus il les voyait dans une étroite indigence, plus c'était là pour eux le meilleur moyen de plaider à ses yeux leur infortune.

Le renom de cette bonté se répandait non seulement aux alentours, mais même en pays éloignés. Et comme tout le monde savait que sa bienfaisance s'étendait à tout le monde, beaucoup venaient lui demander la solution de leurs difficultés.

I1 ne dédaignait pas de s'occuper ainsi, soit directement, soit par ses gens, des affaires des pauvres, et, dans toute la mesure du possible, de leur accorder son appui. Souvent, en effet, apprenant que des gens se faisaient une guerre sans merci, le jour où leur affaire devait passer devant lui, il faisait célébrer des messes à leur intention. Et s'il ne voyait pas de moyen humain de porter remède, il implorait en ces cas-là le secours divin.

Une chose qu'il ne pouvait souffrir, c'était qu'un seigneur, sur le premier caprice de colère venu, pût s'emparer des terres d'un de ses hommes : il faisait alors évoquer l'affaire, et, partie par persuasion, partie d'autorité, il calmait la colère de cet homme déchaîné.

Un trait suffirait à montrer que son souci de justice se faisait sans cesse plus ferme et plus exigeant : dès qu'un pauvre se trouvait dans la dépendance de plus puissant que lui, il avait grand soin, tout en soutenant le plus faible, de fléchir le plus fort sans léser ses droits.

Bref, dans sa soif si sincère de justice, il ne souffrait de la voir offenser ni chez ses sujets ni chez des étrangers.

 

 

I.18.

25. LE PAYSAN CHEZ LES BRIGANDS

 

Mais la soif, aussi bien que la faim, de la justice, occupait en lui sa juste place et s'y manifestait avec éclat. En effet, ni sa simplicité et sa bonté n'excluaient la rigueur de cet ardent souci, ni cette rigueur ne nuisait à ]a bonté de sa simplicité. Ce qui est sûr, c'est que comme Job, dont il est dit que c'était un homme simple et droit notre saint, lui aussi, bien que s'occupant très activement des intérêts des pauvres, ne ferma cependant jamais les yeux lorsqu'ils étaient coupables et qu'il fallait les punir. Il ne l'ignorait pas en effet, à tels et tels est confiée de par Dieu la mission, puisque le crime ne saurait rester impuni, de lui infliger le châtiment temporel qu'il mérite. C'est la raison pour laquelle le roi David, au moment de mourir, donna l'ordre de châtier Joab et Seméi.

Des brigands avaient installé leur repaire dans une forêt, et de là tombaient sur les passants et sur les habitants du voisinage pour les piller et massacrer. Géraud l'apprit : il prend immédiatement des dispositions pour les capturer. Or, il se trouva qu'un paysan, qu'ils avaient terrorisé, s'était rendu chez eux. Mais les hommes d'armes qui s'emparèrent d'eux, de crainte que Géraud ne les fît relâcher, ou bien encore ne leur reprochât de les amener devant lui impunis, leur arrachèrent sur place les yeux à tous. Ce qui fait que le paysan en question fut comme eux privé de la vue. Il s'en alla vivre au pays de Toulouse. Longtemps après, le seigneur Géraud apprit qu'il n'avait pas fait partie de la bande : il fut très contristé, et demanda s'il vivait encore, et où il était passé. On sut qu'il s'était rendu dans la province de Toulouse : il lui envoya cent sous, et demanda à l'homme chargé de les lui porter de solliciter en son nom son pardon.

 

 

I.19

26. INDULGENCE DE GÉraud POUR LES PRÉVENUS

 

Et tout de même, quelle douceur il mettait à consoler les affligés, quelle compassion il témoignait souvent pour les coupables ; il suffira d'un exemple pour le faire voir.

Un prêtre avait eu contestation avec des voisins : la querelle s'échauffa au point qu'ils en vinrent à lui arracher un Sil. Le seigneur lui parla longuement pour le réconforter, et lui recommanda la résignation. Mais, se disant que de simples paroles de consolation lui paraîtraient bien minces, il lui fit attribuer, par un acte en forme une église qui relevait de lui. Très peu de temps s'écoula, et l'un des hommes qui avaient fait violence au prêtre fut arrêté par les gens de justice, et mis en prison. Croyant lui faire plaisir, on annonça aussitôt la chose au seigneur. Et le voilà, de fait, qui, immédiatement, comme s'il était impatient de sévir, court en hâte à la prison. Or, d'autres affaires lui étaient survenues, qu'il fallait absolument régler pour le lendemain. Pour cette raison, il donna l'ordre de laisser là le prévenu jusqu'à ce qu'il en eût terminé. Le soir tard, et les gens de justice partis de leur côté, il fait dire secrètement au gardien de porter à manger et à boire à l'homme. Et comme il était pieds nus, de lui donner des chaussures et de le laisser partir.

Le lendemain, alors que de toutes part affluaient vers le seigneur les gens en procès, il fit dire qu'on lui amenât le prévenu : le gardien de la prison s'était donné pour la nuit des remplaçants ; ces gens déclarent, tout tremblants, que le prisonnier s'est évadé Lui alors, pour tenir cachée la conduite qu'il avait tenue, se donna l'air d'adresser des menaces au gardien. Mais il ne tarda pas à ajouter : " C'est très bien ainsi " car le prêtre leur avait déjà pardonné leurs sévices.

 

 

I.20.

27. COMPLICE DE LEUR ÉVASION

 

De même encore, on avait emprisonné deux hommes qui s'étaient rendus coupables à son égard d'un méfait considérable. On les lui présenta. Les accusateurs le pressaient de les condamner sur-le-champ à être pendus. Lui se dérobait, ne voulant pas remettre ouvertement ces gens en liberté. Car, pour ces gestes de bonté, il s'arrangeait toujours pour que sa bonté ne parût pas passer la mesure. Il se tourna vers les accusateurs, et leur dit : " Si, comme vous l'affirmez, ils doivent mourir, commençons, selon l'usage, par les faire restaurer. " Il leur fait alors apporter pour manger et pour boire, et, pour leur permettre de prendre ce repas, leur fait ôter les chaînes. Une fois restaurés, il leur donne son couteau à lui, et leur dit : " Allez chercher vous-mêmes l'osier qu'il nous faut pour vous pendre, et apportez-le. " Pas très loin de là, il y avait un bois où le taillis poussait très épais. Ils y pénètrent, et, faisant semblant de chercher leur arbrisseau, ils s'enfoncent toujours plus avant, bientôt disparaissent, et de la sorte échappent à la mort qui les attendait. Ceux qui étaient présents comprirent très bien qu'il était de connivence et n'osèrent pas se mettre à leur recherche à travers ces fourrés.

Pour autant qu'on puisse en juger par l'analogie des conditions sociales, ceux des malfaiteurs qui s'étaient endurcis dans le crime, il les châtiait de diverses peines, ou bien il les faisait marquer au fer rouge. Quant à ceux qui avaient perpétré quelque méfait non par malice invétérée mais pour une raison ou pour une autre, il les renvoyait. Ce qu'on peut affirmer, c'est qu'on n'a jamais entendu dire qu'on ait, lui présent, condamné qui que soit à mort, ou à la mutilation.

 

 

I.21.

28. Fioretti I : LA PAYSANNE AU LABOUR

 

Comme on le voit, de l'ensemble de sa vie, nous ne retenons le détail que d'un petit nombre de traits, qui peuvent suffire pour bien mettre en lumière tels actes de bonté, que nous connaissons de source certaine. C'est pour la même raison que nous voulons ajouter ici quelques anecdotes, menues par elles-mêmes, mais qui prouvent bien que, chez lui, profond était ce souci de bonté.

Celle-ci par exemple.

Un jour qu'il faisait route par la voie publique, une brave campagnarde, dans un petit champ qui bordait la chaussée, labourait. Il lui demanda pourquoi elle, femme, se mêlait ainsi d'un travail d'homme. Son mari, répond-elle, est malade depuis déjà quelque temps, la saison des semailles va passer, or elle est toute seule, elle n'a personne pour l'aider. ému de pitié devant cette détresse, il lui fait compter autant de pièces d'argent qu'il semblait rester de jours où il fût encore possible de semer, pour lui permettre de louer pour tout ce temps un homme qui lui cultivera sa terre, et, quant à elle, de laisser là ce travail d'homme.

Farder la vérité, c'est, dit saint Augustin, offenser la nature, et Dieu son auteur se détourne de tout ce qui y est contraire. Ce que je viens de raconter est peu de chose, mais ce sentiment d'homme juste, et pleinement accordé avec les lois de la nature, y met de la grandeur.

 

 

I.22.

29. LES PETITS POIS

 

Une autre fois où il se trouvait aussi en route, un campagnard tout auprès, fauchait ses pois chiches. Les jeunes hommes qui précédaient leur seigneur, en prirent et se mirent à les mâchonner. Il s'en aperçut, poussa en avant son cheval, et d'une traite arriva auprès de l'homme, pour lui demander si ses garçons ne lui avaient pas volé des pois. " Non, maître, dit-il, c'est moi qui leur en ai donné. " Le seigneur, alors : " Bien, bien ! Dieu vous le rende. "

 

 

I.23.

30. LES CERISES

 

Une autre fois encore, et tout pareillement, ses serviteurs avaient préparé à manger à l'ombre de cerisiers : les branches pendaient chargées de fruits déjà mûrs ; avant son arrivée à lui, lesdits serviteurs avaient coupé de ces branches. Le paysan de l'endroit vint protester : il le paya, à prix d'argent.

On dira peut-être que ces faits ne valent pas d'être racontés. Mais, par ces petites choses, c'est l'âme d'un homme que guide la crainte de Dieu que nous pensons ainsi mettre en lumière, pour donner indirectement à comprendre que cet homme, qui ne négligeait pas les petites choses, ne pouvait pas en venir aux chutes en matière plus grave Est-ce que le sentiment que la veuve exprima par ses deux pièces de menue monnaie ne fut pas loué par le Seigneur ?

 

 

I.24

31. LAISSEZ-PASSER POUR DES SERFS FUGITIFS

 

Envers les gens qui étaient ses sujets, il était si bienfaisant, il était si complaisant, qu'il faisait en cela l'étonnement de ceux qui en étaient témoins Aussi lui faisaient-ils souvent le reproche de se montrer faible et pusillanime, en laissant des gens de rien, pour sa faiblesse bien connue, lui causer des torts. Or, il était très rare, alors que les maîtres ont d'ordinaire la colère facile, de le voir, si peu que ce fût, s'irriter contre ceux qui lui adressaient ce reproche.

Il lui arriva ainsi un jour de rencontrer un groupe assez important de ses colons qui, abandonnant leur colonie, se transféraient dans une autre province. Les ayant reconnus, il leur demanda où ils partaient ainsi avec tout leur matériel. Parce qu'il les avait traités injustement, répondirent-ils, alors qu'il les avait comblés de bienfaits. Les hommes d'armes de son escorte engageaient leur maître à leur faire donner le fouet et à les forcer de réintégrer leurs chaumières, qu'ils venaient d'abandonner. Il n'en voulut rien faire. C'est que, il le savait, lui et eux n'avaient au ciel qu'un même Seigneur, qui, lui, au contraire, avait coutume, selon l'Apôtre, de renoncer aux menaces, et qui n'avait pas l'habitude de lever contre l'orphelin la main de sa puissance. En conséquence, il les laissa partir où ils pensaient devoir se trouver mieux, et leur donna toute autorisation de s'y établir

Une chose que je n'ai pas pu sans rougir entendre récemment forger par quelqu'un, c'est qu'il n'aurait absolument pas été dans ses habitudes de remettre au débiteur son gage : c'est tout à fait faux, car on a le témoignage de personnes qui l'ont souvent vu renoncer, non seulement à une majoration du gage, mais à la dette elle-même.

 

 

I.25.

32. CADEAUX ET CRÉANCES

 

Ses paysans, ou même ses clercs, qui l'aimaient tendrement et comme un père, lui apportaient fréquemment des pains de cire : il les recevait comme il eût fait de riches cadeaux, avec force remerciements. Mais il ne voulait pas qu'on brûlât de cette cire-là à son usage personnel ; il recommandait de l'employer uniquement pour les luminaires à entretenir devant l'autel, ou devant les saintes reliques, qu'il faisait toujours prendre avec lui dans ses déplacements. Et pour le cas où on n'avait pas sous la main d'autre cire que celle-là pour son service, ses domestiques, soit pour l'éclairer lui, soit pour leur travail à eux, faisaient provision d'écorce de bouleau ou de torches de pin.

Mais alors, puisqu'il mettait tant de soin à éviter que des présents qui lui étaient faits gracieusement fussent affectés à des usages privés, comment admettre qu'il ait pu exiger en rigueur la rentrée de ses droits de wadium ? Bien mieux, ce qu'on lui devait en droit strict, il en faisait souvent de lui-même remise à ses débiteurs.

Il renonçait pareillement, suivant le précepte de l'Apôtre, à user de menaces avec ses serviteurs. Il supportait, à l'occasion, même d'être volé, et fermait les yeux, selon le mot du même Apôtre , sur le pillage de ses biens.

 

 

I.26.

33. SAUF-CONDUIT POUR UN HOMME QUI VIENT DE LE VOLER

 

Un exemple, pour prouver ce que nous disons là.

Une fois, un voleur avait pénétré de nuit dans sa tente. A l'accoutumée, un cierge était allumé devant son lit. Lui, il se trouva qu'il ne dormait pas. Car il s'était fait une habitude, sur sa couche, de se rassasier à l'amour du Christ et à sa douceur, en s'appliquant à la prière.

Le voleur, cependant, promenait partout des yeux attentifs, tout occupé de découvrir quelque objet qu'il pourrait emporter. Il aperçoit par hasard un petit coussin, muni d'une taie de soie. Il avance la main, et le tirait à lui, quand le seigneur : " Qui es-tu ? ", lui dit-il. Pris de peur, et tout interdit, le voleur ne savait comment se tirer de là. Le seigneur lui dit : " Fais ce que tu as à faire, et sors avec précaution, si tu ne veux pas qu'on te surprenne. " Et c'est ainsi qu'il décida le voleur à sortir en toute liberté en emportant le produit de son larcin.

Qui voyez-vous autre que Géraud pour en avoir agi de la sorte ? Moi, en tout cas, ce geste me paraît plus digne d'admiration que s'il avait métamorphosé le voleur en bloc de glace raide comme pierre.

 

 

I.27.

34. LE MARCHAND DE VENISE

 

A quel point il veillait à ne pas tomber dans la faute contre laquelle l'Apôtre met en garde : " En affaires, ne lésez pas votre frère ", ici encore un exemple le mettra en évidence.

Un jour qu'il s'en revenait de Rome, et passait près de Pavie, il campa non loin de la ville. Des Vénitiens, comme aussi un grand nombre d'autres personnes, s'empressèrent de venir le voir. Car, sur tout ce parcours, il était maintenant bien connu, il était même hautement réputé chez tout le monde pour sa piété et pour sa libéralité.

A leur habitude, des marchands allaient et venaient au milieu des tentes, demandant si on n'avait pas quelque chose à acheter. Certains d'entre eux, parmi les plus considérés, se rendirent à la tente du seigneur, et ils demandaient aux serviteurs si le seigneur comte (car c'est de la sorte que tous l'appelaient) ne voudrait pas bien acheter, soit des manteaux, soit quelque sorte d'épices. Lui-même alors les fait appeler, et leur dit : " J'ai acheté à Rome ce qu'il me fallait ; mais je voudrais bien que vous me disiez si j'ai fait bonne affaire. " Alors il fait apporter devant eux les manteaux qu'il a achetés. L'un d'eux était d'une très grande valeur. Un Vénitien le remarque, et demande ce qu'on l'a payé. On lui dit la somme. " Je suis sûr, reprend-il, que, si c'était à Constantinople, il y coûterait encore davantage. " A ces mots, le seigneur fut tout saisi de crainte, dans l'horreur, eût-on dit, d'avoir commis une faute très grave. Ayant rencontré en chemin, plus loin, des Romées de sa connaissance, il leur fit remettre l'argent que, au dire des Vénitiens, le manteau valait de plus qu'on ne l'avait payé, en leur indiquant où exactement ils avaient trouvé le vendeur du manteau.

Pour d'autres sortes de péchés, il est assez habituel de voir les gens concevoir du repentir, et songer à s'amender ; il est rare rare est même trop dire de voir un autre que Géraud se désoler d'être tombé dans le genre de péché dont nous venons de parler. A n'en pas douter, c'est qu'il savait, lui, que tout péché offense Dieu, et ne consentait pas à offenser, même en la plus légère matière, Celui qu'il aimait de toute son âme.

 

 

I.28.

35. L'ASSISTANCE AUX INDIGENTS

 

I1 n'oubliait pas non plus que la justice des chrétiens doit surpasser celle des Pharisiens. Aussi, outre la dîme qu'il faisait très exactement acquitter sur toutes ses récoltes, il en faisait également mettre de côté la neuvième partie, qu'il distribuait au fur et à mesure des besoins des pauvres. Puis, quand besoin aussi s'en faisait sentir, on achetait des vêtements pour les pauvres, au fur et à mesure qu'il s'en présentait. De plus, il prenait constamment avec lui de l'argent, pour donner aux pauvres qu'il rencontrait en chemin, secrètement autant que possible, soit de sa main, soit par quelqu'un de connivence avec lui sur ce point.

Et comme le produit de ses champs et de ses vignes lui était amplement suffisant, on n'a pourtant jamais entendu dire que ses fermiers s'en soient à l'occasion approprié quelque chose ; et lui non plus jamais ne voulut acheter de terres, sauf un petit champ qui se trouvait enclavé dans une de ses propriétés, alors qu'au contraire les riches, sur ce point-là, prennent d'ordinaire si vite feu, sans tenir compte de la terrible malédiction du Prophète : Malheur à vous qui ajoutez sans cesse maison à maison, et sans cesse accumulez terre sur terre. C'est que Géraud , docile au précepte de l'évangile, se contentait de ses revenus.

Et de même que lui ne maltraitait personne, et ne commettait jamais d'injustice, de même l'ordonnateur du monde, le Seigneur, gardait en sécurité tout ce qui relevait de lui contre toute agression des gens sans aveu et des pillards. C'est qu'en vérité son domaine s'étendait sur tant de propriétés, en tant d'endroits de provinces diverses, que, comblé de biens comme il l'était, on pouvait le dire véritablement riche propriétaire. Et pourtant cette quantité considérable de terres ne lui inspirait nul orgueil, pour la raison, selon le mot du Psalmiste, qu'il ne désirait rien sur la terre hormis le Seigneur. Rien d'étonnant que le Seigneur lui ait fait don de ce surcroît, puisque c'est le royaume de Dieu, lequel prime le reste, qu'il lui demandait.

Quoi qu'il en soit, Dieu lui avait accordé un tel accroissement, il fut si continûment couvert et protégé, que le mot de Job semble s'appliquer parfaitement à lui : Tu l'as entouré d'un rempart, et ses biens sur la terre sont allés croissant.

 

 

I.29.

36. LE DOUANIER DE PLAISANCE

 

Pour qu'on voie bien comment il savait vaincre le mal par le bien, selon le précepte de l'Apôtre, nous en prendrons pour exemple le fait suivant :

...Plus loin, il arriva au port de Plaisance. Survint le clerc qui en avait la charge. Car, c'est l'usage dans ce pays-là, il comptait prélever sur les Romées un gros droit de passage. Or, se mettant, je ne sais pourquoi, en colère, il débitait des propos si furieux que, par ses invectives tout à fait injustifiées, il allait faire perdre patience à l'évêque de Rodez ainsi qu'aux autres nobles personnes du groupe. Par bonheur, l'homme de Dieu, se plaçant devant eux, car il craignait de voir s'élever une querelle, calma ses compagnons de voyage, et arrêta ainsi sur leurs lèvres la réponse sans aménité qu'ils auraient faite. Quant au clerc, il l'adoucit par quelques mots aimables, et lui remit quelques menus cadeaux.

 

 

I.30.

37. - AUTRE FUGITIF

 

Cest donc à juste titre que tout le monde laimait, car de son côté il aimait tout le monde.

Racontons à ce sujet comment il se comporta envers un colon qui avait abandonné sa terre : exactement comme sil se fût agi dun ami.

Au cours du même voyage, en effet, il rencontra ce fugitif, qui avait quitté son municipe quelques années auparavant. Les gens chez qui il vivait alors le traitaient comme un personnage de haut rang et riche. Les serviteurs du seigneur Géraud le rencontrèrent donc et le lui amenèrent tout tremblant de peur. Lui le prit à part et lui demanda comment il se portait. Il sut par lui que, dans ce pays-là, il était fort considéré. « Eh bien ! répondit-il, ce nest pas moi qui vais te faire déconsidérer. » Il recommanda alors à ses hommes de ne pas aller divulguer ce quil avait été dans son pays dorigine. Puis, sous les yeux des voisins de cet homme, il lui fit quelques petits présents, et, soit en sentretenant avec lui, soit en prenant son repas avec lui, il lui marqua des égards très particuliers, avant de prendre en paix congé de lui.

Qui donc, en dehors de Géraud, en eût agi de la sorte ? Mais lui le fit parce que, au lieu dêtre lesclave de lavarice, il sétait entièrement voué à la miséricorde.

 

 

I.31.

38. LE BON SAMARITAIN

 

Toujours dans ce même voyage...

Un homme originaire de la région de Bourges s'était, non loin de Rome, fracturé la hanche. Abandonné par ses compagnons, il était resté seul avec sa femme. Un nommé Boniface, un des hommes d'armes du seigneur Géraud , le trouva par hasard, et, au récit de sa détresse, l'amena audit seigneur Géraud . « Voici, maître, lui dit-il, j'ai trouvé à votre goût, et je vous l'amène, certain de vous faire plaisir, c'est cet homme que voilà, il a grand besoin d'assistance. » L'homme de Dieu fut tout heureux de le prendre désormais sous sa garde : il le fit convenablement soigner, puis le ramena jusqu'à la ville de Brioude. Là, il lui fit en outre remettre dix sous, pour lui assurer les ressources nécessaires à son rapatriement.

Ces faits, et autres du même genre, attestent chez lui cette disposition à compatir que le souffle de Dieu insufflait si profondément en lui.

 

 

I.32.

39. FIDÈLE A SES SERMENTS

 

Sachons-le toutefois : il faut que la récolte de blé croisse de pair avec l'ivraie, et que la mauvaise herbe qu'on a semée par-dessus le grain de blé le mette tout ce temps à la gêne. Et voilà pourquoi il fallut que le perfide Caïn exerçât Abel le juste à la patience. Géraud lui aussià l'exemple de Job dont on va jusqu'à nous montrer en lui le frère des dragons et le compagnon des autruches ,fut fréquemment en butte aux agressions de certains seigneurs des provinces voisines. C'est que la République chrétienne connaissait alors une période de troubles graves, et l'insolente audace des marquis avait fait passer sous leur autorité les vassaux du Roi. Or, par de nombreux cas d'expérience, preuve était faite que, pour parler comme l'Écriture, le Tout-Puissant prenait parti contre les ennemis de Géraud . Ainsi, ils le trouvèrent toujours à tel point invincible, que les mauvais coups qu'ils tentaient de monter contre lui, se retournaient au contraire sur eux, selon qu'il est écrit : Qui creuse pour son prochain une fosse, y tombera lui le premier.

Guillaume, duc d'Aquitaine, malgré sa valeur morale, et bien que digne d'éloges à bien des égards, une fois parvenu à une exceptionnelle puissance, tâcha d'obtenir de Géraud pas par menaces, seulement par prières qu'il abandonnât le service du Roi pour se donner à lui. Lui ne voulut absolument pas d'une amitié dont le comte s'arrogeait illégalement l'octroi. Il lui confia toutefois son neveu, du nom de Raynal, accompagné d'un important contingent d'hommes d'armes. Guillaume ne lui en tint pas rigueur : il n'oubliait pas que son propre père Bernard l'avait lui-même, alors adolescent, confié par amitié audit seigneur Géraud. Aussi, pour le bon souvenir qu'il gardait de leurs années de vie commune, il lui portait depuis lors la plus extrême considération. Quand il y avait raison pressante, il venait s'entretenir avec lui. Mais parfois, sous le charme et l'agrément de son amabilité Guillaume, à force de prières, obtenait de lui qu'il restât plus longtemps avec lui. Souvent même, des affaires à régler l'amenant à se déplacer, il l'entraînait plus loin avec lui.

 

 

I.33.

40. DU PILLAGE EN TEMPS DE GUERRE

 

C'est ainsi qu'une fois il lui fallut se porter en armes contre certaine région, et y rester un long temps. Géraud y était avec lui. Or, à la longue, l'argent des soldes, qu'avaient apporté les bêtes de somme de Géraud , s'épuisa peu à peu. Et sa troupe, courant après le butin, sous couvert de pourchasser les ennemis de Guillaume, ravageait tout ce pays. Craignant pour leur vie, les habitants abandonnaient leurs biens, et prenaient la fuite : impossible de trouver quelqu'un qui eût pu vendre des` vivres à ses serviteurs. Rien à acheter ; il leur était d'autre part interdit de toucher à quoi que ce fût qui provenait des pillages : il lui fallut, par suite, au cours de cette expédition, supporter d'assez étroites privations. C'est qu'il ne pouvait souffrir d'accepter quoi que ce fût de la main des pillards, ne voulant pas, pour partager avec eux, se faire le complice de leur péché.

Mais il suivit jusqu'au bout son ami, et ces désagréments ne le firent pas abandonner. Certains se moquaient de lui : eux se gobergeaient avec le produit de leurs pillages, lui et les siens manquaient de tout. Beaucoup, il est vrai, jugeant plus sainement les choses, louaient sa sainteté, déplorant tout haut de se sentir incapables de l'imiter.

C'est de cette époque que date le surnom qu'il mérita désormais : tout le monde l'appellera communément Géraud le Bon.

 

 

I.34.

41. GÉRAUD DÉCLINE UN MARIAGE DANS LA MAISON D'AQUITAINE

 

Il était si hautement estimé dudit Guillaume qu'il voulut lui donner sa sSur en mariage : leur mère Ermengarde le désirait vivement elle aussi, car elle portait à Géraud une sainte affection. Mais le Christ, Fils d'une Vierge, depuis longtemps lui avait inspiré un profond amour de la chasteté, et il s'y était dès sa jeunesse tellement attaché qu'il ne consentit pas à s'en laisser détourner même dans la perspective d'une aussi glorieuse union.

A quel point il avait en horreur les souillures de la chair, on peut s'en faire une idée si on songe qu'il lui était impossible d'éprouver sans s'en affliger l'effet des rêves nocturnes. Lorsque, au cours de son sommeil, il lui arrivait de connaître cette misère de la nature humaine, un chambrier de confiance, en prévision du cas, lui mettait toujours à part, en lieu approprié, des vêtements de rechange, du savon et un récipient d'eau. Il entrait là, et, comme il ne se fût pas permis de se montrer tout nu, le serviteur aussitôt fermait la porte et s'en allait. Fervent de pureté intérieure, il se gardait à tel point de l'impureté du corps que, même survenue dans le sommeil, il la lavait non seulement dans l'eau, mais aussi dans les larmes.

Ce comportement devait parfois paraître stupide : ce ne pouvait être qu'aux yeux de ceux dont l'âme souillée n'exhale que l'ordure des vices. Que la souillure soit naturelle ou volontaire, ils ne se soucient guère de laver leurs impuretés. Géraud , lui, savait qu'il est écrit : Mets toute ta vigilance à la garde du cSur. Et aussi : Qui néglige les petites choses, peu à peu ira à sa chute.

Comme je voudrais, lecteur, que tu sentes quelle haute estime il faut lui accorder pour avoir, comblé comme il le fut des biens de ce monde, et porté au faîte des honneurs de la terre, ainsi gardé sa chasteté ! Que pouvait-il réaliser de plus glorieux ? On ne peut lui demander rien de plus grand ni de plus beau. Le bienheureux Martin le déclare : Rien ne se peut égaler à la virginité.

 

 

I.35.

42. CONFLITS AVEC LE COMTE DE POITIERS

 

De son côté aussi, le comte Adhémar insistait vivement pour qu'il se mît sous son autorité : tout ce qu'il essaya pour lui arracher cette décision fut inutile. Mais ce n'est pas au seul dit Adhémar c'est tout pareillement au duc Guillaume, comblé de tout plus que quiconque en ce temps-là, qu'il n'estima pas devoir faire hommage. Il avait, Je pense, présent à l'esprit l'exemple de Mardochée, qui se refusa à fléchir devant l'orgueilleux Aman et lui rendre les honneurs que Dieu a voulus pour les rois. Mais, alors que l'amitié qui le liait à Guillaume semblait assurer entre eux la paix, par contre, afin qu'à un homme qui ne vivait que dans le Christ ne fît pas défaut la persécution, Satan monta contre lui le susdit comte Adhémar.

A la vérité, il eut beau multiplier les agressions de toute sorte il ne parvint pas à se le soumettre. Un jour pourtant, comme Géraud avait fait halte pour la nuit dans un pré avec un petit nombre de, soldats, Adhémar, y envoyant un espion, sut par là très exactement où il se trouvait et avec combien d'hommes. Tout heureux de l'occasion favorable qui se présentait de se saisir de Géraud , il rassembla son corps de troupe et le porta sur les lieux qu'on lui avait indiqués. Géraud , à ce qu'on raconte dormait au milieu des siens quelque part dans le pré. Mais Celui qui garde Israël ne sommeille pas non plus pour l'homme juste. Si, comme le dit l'Écriture, Dieu déroba aux yeux le prophète Jérémie, une intervention divine cacha de même Géraud , si bien qu'ils firent tout le tour du pré, puis reprirent par le milieu, sans pouvoir le trouver. Adhémar alors, devant l'échec de sa tentative, et fort dépité de voir son mauvais coup déjoué, battit en retraite.

Et le juste, pour parler comme l'Écriture, par l'innocence de ses mains, ajouta encore à la grandeur de sa gloire dans le Seigneur.

 

 

I.36.

43. LE CHÂTEAU D'AURILLAC ASSIÉGÉ

 

Car les satellites du comte Adhémar s'emparèrent aussi de son château. A cette nouvelle, Géraud prit avec lui le peu de soldats qu'il se trouvait avoir sous la main, et se porta en hâte vers sa citadelle. Mais Adhémar, de son côté, avec une troupe importante, se préparait à rejoindre ceux qui l'avaient occupée. Il n'en était plus très loin, mais, comme Géraud l'avait devancé pour venir investir la place, il fit stopper ses hommes, qui volaient plus qu'ils ne couraient, et leur dit : « Commençons par voir quelle quantité de combattants Géraud peut bien avoir autour de lui, puisqu'il a eu l'audace de nous devancer pour venir investir la place. Il ne se serait pas jeté dans ce dangereux cas, s'il n'avait pas le renfort d'un certain nombre de paysans. » Ayant dit, il envoya en reconnaissance un groupe de cavalerie légère. La nuit était tombée : malgré cela, les éclaireurs n'hésitent pas un instant, ils y courent, et explorent soigneusement l'état des choses du camp de Géraud . Seulement, et comme il arrive ordinairement de nuit, apercevant plus ou moins bien, de loin, des pierres blanches, ils les prirent pour les tentes des assiégeants. Ils rentrent immédiatement, affolés et livides, auprès d'Adhémar, et lui racontent qu'ils ont repéré un camp d'une énorme étendue. Au retour, en effet, ils avaient rencontré une bonne femme à qui ils avaient raconté l'affaire, et c'est par elle que dans la suite l'homme de Dieu fut mis au courant de la vision qu'avaient eue ces fameux explorateurs. Adhémar, en tout cas, démoralisé ainsi que sa troupe par ce signe den-haut, retourna à ses affaires.

Dès le lendemain, les occupants du château, ne pouvant plus compter sur le moindre secours de la part d'Adhémar, demandent la paix à Géraud , sous réserve qu'il les laisse se retirer avec les honneurs de la guerre. Géraud , en homme de Dieu, le leur accorda aussitôt. Mais ses hommes furent très mécontents : ils ne pouvaient admettre qu'on ne leur enlevât pas au moins les armes. C'est pourtant la bonté de Géraud qui eut le dernier mot : il leur interdit de bouger, et laissa aux ennemis toute liberté de passer pour s'enfuir par une porte de service. Il fit mieux : il y posta, à droite et à gauche, deux soldats en armes, avec mission d'empêcher que personne s'empare des bagages des hommes qui évacuaient la place.

Voilà comment Géraud chassa l'ennemi, et resta vainqueur, sans effusion de sang. Et voilà aussi comment le Christ, à sa manière à Lui, ajouta à la renommée de son glorieux soldat par les adversités mêmes qu'il lui envoya.

 

 

I.37.

44. AGRESSION AVORTÉE DU COMTE DE TURENNE

 

Godefroy, le célèbre comte de Turenne, réunit un jour de la troupe pour une expédition inopinée contre cet homme de Dieu, et soit le provoquer au combat, soit dévaster les terres de son ressort. Mais il lui arriva une chose : il se blessa à l'épée même dont il venait de s'armer, tellement qu'il dut renoncer à poursuivre le chemin qu'il avait entrepris. Il comprit finalement que sa blessure était la punition du tort qu'il allait faire à l'homme de Dieu, et il renonça à ses mauvais desseins, en s'apercevant qu'un mot de Moïse s'appliquait très bien à son cas : Fuyons devant Israël, car le Seigneur combat pour eux contre nous.

 

 

I.38.

45. LE CHÂTEAU D'AURILLAC ENVAHI PAR SURPRISE

 

I1 arriva pourtant que le frère du susdit Adhémar fit un jour clandestinement irruption dans la place qui, sur la hauteur, domine le monastère. Mais, sachant, par l'expérience que d'autres avaient pu en faire, que Dieu combattait pour Géraud et lui donnait toujours de l'emporter sur ses ennemis, il n'osa pas s'attarder dans la place. Du moins, faisant main basse sur tout ce qu'on pouvait emporter avec soi, il se hâta de fuir.

Peu de temps après, devant le blâme que d'honnêtes gens lui exprimaient au sujet de cet exploit, il restitua tout, et, venant se présenter à l'homme de Dieu, il lui demanda pardon pour la sottise qu'il avait faite.

Déjà en effet, aux yeux de tous ceux qui le connaissaient, Géraud jouissait d'un tel prestige que quiconque lui eût porté tort, eût cru avoir commis une sorte de sacrilège, et eût été convaincu que cela ne lui porterait pas bonheur. De fait, bien que les fils des ténèbres aient suscité bien des ennuis à ce fils de la lumière nous en avons raconté quelques-uns, il y en eut bien d'autres, malgré cela partout où ce lui fut possible, il ne négligea jamais son devoir dé protéger les pauvres gens. Quand on lui causait du tort, en effet il accordait facilement son pardon, si bien qu'on eût pu croire qu'il avait plus à cSur de pardonner que ses ennemis de se réconcilier. Il portait toujours peine d'abord pour les pauvres gens, son âme ressentait pour eux grande compassion, et il se désintéressait plus facilement de son sort à lui que du leur.

Un médecin digne de ce nom, s'il gît à terre blessé, penserait aux soins à donner aux autres blessés : Géraud tout pareillement, quand on lui faisait un mauvais coup, n'oubliait pas pour autant de donner sa protection à ceux qu'il voyait sans ressources.

 

 

I.39.

46. CLÉMENCE ENVERS LES AGRESSEURS

 

I1 était, pour ses ennemis, à ce point invincible qu'ils voyaient tout au contraire retomber sur eux les mauvais coups qu'ils tentaient de monter contre lui. On en a la preuve dans plusieurs des faits racontés ci-dessus, en voici maintenant un autre exemple.

Adelhelm, frère du comte Adhémar, ne se contenta pas des torts qu'il avait causés audit seigneur Géraud lors de son irruption dans le château d'Aurillac, torts, nous l'avons vu, qu'il lui avait si volontiers pardonnés : sa perversité restait déchaînée, et sans trêve l'excitait à aller s'en prendre à notre saint. Il réunit donc une troupe de satellites, et tenta de pénétrer dans le château alors que le seigneur Géraud se trouvait assister à la grandmesse. Les hommes qui étaient dehors, l'ayant vu de loin se jeter en avant au pas de course, fermèrent immédiatement la porte. A l'intérieur de la place, il y eut grand vacarme de cris, et les soldats qui assistaient à la messe avec leur seigneur, voulaient aller voir ce qui se passait. Lui les arrêta d'un mot, et leur interdit de sortir avant la fin de la fonction divine. Pendant ce temps, les satellites d'Adelhelm parcouraient les alentours du château, mais ils ne trouvèrent à prendre que sept chevaux. Ils les emmenèrent. Et voyant que leur coup de main avait échoué, ils se hâtèrent, tout penauds, de battre en retraite. On raconte aussi que l'homme de Dieu, après avoir défendu à ses soldats de bouger, prenant un psautier, fut d'un bond à la tribune, et là se mit à chanter je ne sais plus quel passage des psaumes...

Quant à ce tyran qui était venu affliger le cSur du juste, il ne lui fut pas donné de rentrer chez lui dans l'allégresse. Je vais dire une chose étrange, elle serait même presque incroyable, si elle n'était rapportée par un témoin tout à fait digne de foi : c'est que, de leurs chevaux à eux, il en périt, en un très bref laps de temps, une soixantaine. Adelhelm lui-même mourut quinze jours après, et dans des circonstances effrayantes : un violent coup de vent, à l'endroit où il gisait, balaya soudain tout. Le témoin, présent devant nous, est Malbert, le moine bien connu qui à Limoges prêche si souvent au peuple la parole de Dieu. On lui avait confié la garde, à Turenne, du trésor de Saint-Martial de Limoges, qu'on avait emporté en ce lieu par crainte de la gent païenne. Les voleurs des chevaux, eux, à la vue de ces fâcheux événements, rendirent ses bêtes à l'homme de Dieu.

 

 

I.40.

47. COMMENT GÉRAUD CAPTURE ET APPRIVOISE LE « LOUP » ARNAL

 

Malgré tout, il se voyait bien parfois obligé d'user des moyens que sa puissance mettait à sa disposition, et de faire courber la tête aux mauvais sujets par la force des armes.

Il en fut ainsi pour certain triste sire, du nom d'Arnal. Cet homme avait en sa possession un petit bourg fortifié, qu'on appelle Saint-Cernin : de ce repaire, tel un loup du soir, il se jetait sur les domaines de Géraud . Celui-ci, au contraire, homme de paix s'adressant à quelqu'un qui haïssait la paix, allait jusqu'à lui faire des cadeaux, à lui faire don d'armes de guerre, pour essayer d'adoucir par les bons procédés cette nature sauvage. L'homme, dans sa grossièreté bornée, attribuait tout cela non pas à de la bonté, mais à de la lâcheté, et s'acharnait toujours plus effrontément sur lesdits domaines. Géraud , comprenant enfin que cette sottise de dément ne se laisserait brider que par les coups, rassemble un corps de troupe et se porte contre la petite forteresse.

Un succès inespéré lui permit d'arracher cette bête féroce de son gîte sans la moindre perte de vie humaine. Il était là, devant lui, tout honteux. Au lieu de reproches humiliants, il fit appel, tout autant qu'il le fallut, à sa raison. L'autre, tout tremblant, répondit en termes très humbles et suppliants. Alors l'homme de Dieu lui dit : " Eh bien ! tu as compris, maintenant, que tu n'es pas assez fort pour tenir contre moi ? Alors, calme tes emportements, cesse désormais de donner cours à tes mauvais instincts, sinon tout te retombera, et encore plus rudement, sur la tête. Toi, personnellement, ajouta-t-il, je vais te rendre la liberté, sans souci ni d'otage, ni de serment quelconque de ta part. Je ne veux même pas t'enlever quoi que ce soit de tes biens, en compensation des pillages à quoi tu as pris l'habitude de te livrer. "

Et c'est ainsi qu'après l'avoir dompté par la force, il relâcha cet homme, qui par la suite se garda soigneusement d'oser s'en prendre aux domaines de Géraud .

 

 

I.41.

48. À LA GARDE DE DIEU !

 

Nous l'avons dit plus haut, il voyait peu à peu ses adversaires abandonner la partie, sous la terreur d'une crainte sacrée. Car, bien qu'à l'exemple de Job il fût le frère des dragons et le compagnon des autruches, les bêtes des champs le laissaient en paix. Sa propriété personnelle était Postomia, mais dans la suite il lui échut un si grand nombre de vastes domaines, qu'il avait la possibilité d'aller et venir jusqu'à la grande montagne du Gréon en faisant étape uniquement dans des chapelles à lui ; et, malgré cette extension, il ne se voyait point obligé de confier la garde de telle ou telle de ses fermes à quelque vassal doté de solides moyens.

Sauf toutefois pour une modeste terre qu'on appelle Taladiciacus. L'endroit, en effet, se trouvait situé tout à fait à l'écart de ses autres terres, avec, pour voisins, de fort méchantes gens. Ses intendants le poussèrent à en confier la garde à un certain Bernard. Ce fut contre son gré, et même contre sa volonté expresse. Il s'y résigna pourtant, et dit en riant de son mieux : « Voilà qui est bien ! C'est pour m'apprendre qu'il vaut mieux se fier à Dieu qu'à un homme ».

Si nous avons tenu à rappeler ce petit fait, c'est pour qu'on voie bien que, chaque épreuve que Dieu lui envoya, il en fit objet non de tristesse mais d'humilité. On y voit aussi la preuve que cet homme vécut de la foi : il sut en effet toujours s'abandonner aux dispositions de la Providence divine ; il n'oublia jamais que sur la terre, comme le dit l'Ecriture, rien ne survient sans raison.

 

 

I.42.

49. SAINTETÉ ET FORTUNE

 

Par cet exposé sommaire de son activité extérieure et de son genre de vie ordinaire, on n'aura nulle peine à constater que cet homme eut toujours un très vif souci de justice, et que, fidèle au précepte de l'Apôtre, il vécut dans la modération des désirs, la piété, la justice.

Du moment donc qu'il s'appliqua de façon irréprochable à l'observation des préceptes de justice du Seigneur, il ne paraîtra extraordinaire à personne que, de son côté, la miséricorde du Seigneur se soit envers lui grandement signalée. Aussi, à ceux qui trouveront incroyable tout ce que propage maintenant la renommée au sujet de ce même saint homme, nous demandons instamment de reconsidérer son cas avec plus de soin et d'attention.

Un point peut faire difficulté, savoir, son haut rang dans le monde. Justement, il faut accorder que plus haute et plus louable est la vertu qui, ayant tout pour se repaître d'orgueil, incline au contraire humblement la cime de sa puissance. C'est qu'il n'est nul pouvoir qui ne vienne de Dieu. Et Dieu, selon l'Écriture, ne rejette pas les puissants, puisqu'il est puissant lui-même. Par conséquent, bien qu'il ait été comblé de la gloire du siècle, on ne doit pas trouver extraordinaire que Dieu glorifie aujourd'hui encore un homme qui a travaillé à la gloire de Dieu par l'observation de ses commandements. Ne trouve-t-on pas puissance et guerres chez le roi David, chez un Ezéchias, chez un Josias ? De même dans les temps modernes, on l'a aussi fait remarquer pour certains personnages, comme par exemple le roi d'Angleterre Oswald : Dieu les glorifie par des miracles pour avoir mis tout leur zèle à le glorifier lui-même par l'observation de ses commandements.

Pour tout dire, c'est à toutes les époques de la vie de la terre que Dieu daigne dans sa bonté opérer bien des choses qui vont à stimuler en nous le sens religieux dédaigné et négligé. C'est la raison pourquoi l'Apôtre a dit que Dieu n'a laissé aucun temps sans rien qui témoigne de Lui. Ce témoignage passe même parfois par des cSurs ingrats : ainsi par exemple, du temps de Moïse, que de miracles furent accomplis pour des gens dont il écrit que la faveur divine n'alla pas à la plupart d'entre eux. Et tels de ces miracles à peine croyables ont l'attestation de personnes véridiques et tout à fait autorisées, par exemple saint Jérôme concernant un individu d'abord redoutable bandit qui, dans la suite, converti au Christ, arrêta le soleil assez longtemps pour pouvoir achever un voyage, et puis pénétra corporellement, toutes portes fermées, auprès de ses disciples.

Si donc Dieu, qui fit des merveilles pour nos pères, daigne, de notre temps encore, opérer des miracles pour rendre vie au sens religieux si négligé, cela par le truchement d'un homme qui, comme aux jours de Noé, a été trouvé juste, doit-on le considérer comme incroyable ? Mais il nous faut, bien plutôt, Le glorifier, Lui qui, ne voulant laisser aucun temps sans un témoignage de sa bonté, et fidèle à sa promesse, ne cesse de combler son peuple de ses bienfaits.

Ce qui concerne les faits et gestes de notre saint après qu'il se fut totalement livré et consacré au service de Dieu, nous réservons pour le Livre suivant ce que nous avons à en dire. Pour le moment, mettons le point final à celui-ci en invoquant le nom de Dieu.

 

 
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