ENCYCLOPEDIE -DE--LA--LANGUE -FRANCAISE ABBAYE Origines -Temps des Mérovingiens
- Eléments de biographie :
"Vie de saint Martin" par l'historien romain Sulpice Sévère(vers 360-420)-
LETTRE-DÉDICACE A DESIDERIUS
Sévère à son très cher frère Desiderius, salut.
En ce qui me concerne, ô frère de mon âme, voici quelles étaient mes intentions au sujet du livre que j'avais écrit sur la Vie de saint Martin. Ce livre, j'avais résolu de le garder pour moi, d'enfermer le manuscrit original entre les murs de ma maison. Timide de ma nature, je voulais éviter les jugements des hommes.
Je craignais (ce qui arrivera, je crois) que mon style barbare ne déplût aux lecteurs. Je craignais d'être jugé par tous digne de blâme, pour avoir eu l'impudence d'usurper un sujet qui méritait d'être réservé à des écrivains de talent. Mais à tes instances réitérées je n'ai pu résister. Pouvais-je rien refuser à ton amitié, même aux dépens de ma réputation ?
Toutefois, si je t'envoie ce livre, c'est avec la ferme confiance que tu ne le communiqueras à personne, comme tu l'as promis. Mais je crains que tu ne sois pour lui une porte de sortie, qu'une fois lâché, on ne puisse le rappeler. Si cet accident lui arrive, et si tu vois qu'on le lit, tu demanderas en grâce aux lecteurs de considérer les choses plutôt que les mots, de ne pas s'émouvoir des expressions vicieuses qui pourraient frapper leurs oreilles, attendu que le royaume de Dieu dépend, non de l'éloquence, mais de la foi. Qu'ils se souviennent aussi que le salut a été prêché au monde, non par des orateurs (ce qu'assurément le Seigneur aurait pu faire également, si cela eût été utile), mais par des pêcheurs. Moi en effet, du jour où je me suis déterminé à écrire, considérant comme un sacrilège de laisser dans l'ombre les vertus du si grand homme, j'ai décidé en moi-même que je ne rougirais pas des solécismes. C'est que jamais je n'avais acquis une science bien grande de ces choses-là; et le peu de connaissances que j'avais pu recueillir jadis en effleurant ce genre d'études, je l'avais entièrement perdu depuis longtemps, faute d'habitude. Néanmoins, je préférerais nous épargner de si piteuses excuses : supprime donc le nom de l'auteur, si tu crois devoir répandre le livre autour de toi. Pour cela, efface mon nom dans le titre : ainsi la page, devenue muette sur mon compte, indiquera le sujet, ce qui suffit, sans indiquer l'auteur.
CHAPITRE PREMIER PROLOGUE
Bien des gens, follement adonnés au culte de la gloire mondaine, ont cru immortaliser leur nom en illustrant par leurs écrits la vie des hommes célèbres. Par là, s'ils n'arrivaient point à l'immortalité, ils obtenaient pourtant un peu de cette gloire qu'ils espéraient. Ils réussissaient ainsi, vainement d'ailleurs, à faire vivre leur mémoire, et, par le spectacle des grands hommes donnés en exemple, ils excitaient chez les lecteurs une vive émulation. Mais tous leurs travaux n'avaient nul rapport avec l'éternité de la vie bienheureuse. A quoi leur a servi la gloire de leurs écrits, destinée à disparaître avec le monde ? Et quel profit la postérité a-t-elle tiré de ces lectures des combats d'Hector ou des discussions philosophiques de Socrate ? Ces gens-là, non seulement c'est sottise de les imiter, mais encore c'est folie de ne pas les combattre résolument. Comme ils ne jugeaient de la vie humaine que par les actes présents, ils livraient leur espérance aux fables, leur âme au tombeau. C'est seulement dans la mémoire des hommes qu'ils croyaient devoir perpétuer leur nom. Et pourtant, le devoir de l'homme est de chercher la vie éternelle, plutôt qu'une mémoire éternelle : cela, non point en écrivant ou en combattant ou en philosophant, mais en vivant pieusement, saintement, religieusement. Telle a été l'erreur des hommes, propagée par la littérature : erreur si répandue, qu'elle a multiplié les émules de cette vaine philosophie ou de cet héroïsme fou.
C'est pourquoi je pense faire oeuvre utile, en écrivant la Vie d'un très saint homme, qui bientôt servira d'exemple aux autres. Ainsi les lecteurs seront attirés vers la vraie sagesse, vers la milice céleste, vers la vertu divine. En cela, je sers aussi mon intérêt personnel. Je pourrai attendre, non des hommes un vain souvenir, mais de Dieu une récompense éternelle. En effet, si je n'ai pas vécu moi-même de façon à pouvoir servir d'exemple aux autres, du moins j'aurai travaillé à faire connaître celui qui mérite d'être imité.
Donc, je vais commencer à écrire la Vie de saint Martin. Je dirai comment il s'est conduit, soit avant son épiscopat, soit pendant son épiscopat. Néanmoins, je n'ai pu parvenir à tout connaître : les faits dont il a été le seul témoin, on les ignore complètement, parce qu'il ne recherchait pas la louange des hommes, au point que, s'il l'avait pu, il aurait voulu cacher tous ses miracles. Même parmi les faits qui m'étaient connus, j'en ai omis beaucoup, parce que j'ai cru suffisant de noter les plus remarquables. Puis je devais ménager les lecteurs, en qui l'excès d'abondance aurait pu produire le dégoût. Mais je conjure ceux qui me liront d'ajouter foi à mes paroles, de croire que je n'ai rien écrit que de certain, d'avéré. J'aurais mieux aimé me taire que de dire des choses fausses.
CHAPITRE II PATRIE ET FAMILLE DE SAINT MARTIN
SA JEUNESSE ET SA VIE DE SOLDAT
Donc Martin était originaire de Sabaria, ville de Pannonie; mais il fut élevé en Italie, à Ticinum (Pavie). Ses parents occupaient un rang honorable selon le monde, mais ils étaient païens. Son père avait été d'abord simple soldat, puis était devenu tribun militaire. Martin lui-même suivit dans son adolescence la carrière de la milice armée; il servit dans la cavalerie de la garde impériale (alae scolares) sous l'empereur Constance, puis sous le césar Julien. Néanmoins, ce n'était pas de son plein gré; presque dès ses premières années, c'est plutôt au service de Dieu qu'il aspira. Sa jeunesse pieuse fut celle d'un enfant prédestiné. A l'âge de dix ans, malgré ses parents, il se réfugia dans une église et demanda à y être reçu comme catéchumène. Bientôt, chose étonnante, il se tourna tout entier vers l'oeuvre de Dieu. A douze ans, il rêva du désert; et il eût satisfait ces aspirations, si la faiblesse de l'âge n'y avait mis obstacle.
Cependant, l'esprit toujours hanté par les cellules de moines ou par l'église, il méditait, encore enfant, le projet qu'il devait réaliser plus tard en se vouant à Dieu. Mais, un édit des empereurs ayant ordonné d'enrôler dans la milice les fils de vétérans, il fut livré par son père, hostile à ces actes qui devaient assurer son bonheur. Il avait quinze ans, quand il fut arrêté, enchaîné, astreint aux serments militaires. Au service, il se contenta de prendre avec lui un seul esclave; et encore un esclave que son maître servait, par un renversement des rôles, au point de lui enlever souvent lui-même ses chaussures et de les nettoyer lui-même, au point de manger avec lui et souvent de le servir à table.
Pendant trois ans environ avant de recevoir le baptême, Martin fut sous les armes; mais il resta pur des vices où s'englue ordinairement ce genre d'hommes. Grande était sa bienveillance à l'égard de ses compagnons d'armes, admirable son affection; quant à sa patience et à son humilité, elles étaient surhumaines. Inutile de louer sa sobriété : elle était telle que, dès ce temps-là, on l'eût pris, non pour un soldat, mais pour un moine. Par là, il s'était si bien attaché tous ses camarades, qu'ils avaient pour lui une affection merveilleuse, mêlée de vénération. Et pourtant, il n'avait pas encore été régénéré dans le Christ. Mais il posait, pour ainsi dire, sa candidature au baptême, et cela par ses bonnes oeuvres : assister les malades, porter secours aux malheureux, nourrir les indigents, vêtir les gens nus, ne se réserver sur sa solde que le pain quotidien. Dès lors, il n'était pas sourd aux leçons de l'évangile : il ne songeait pas au lendemain.
CHAPITRE III CHARITÉ DE SAINT MARTIN : PRES DE LA PORTE D'AMIENS, IL DONNE LA MOITIÉ DE SON MANTEAU A UN PAUVRE
IL RECOIT LE BAPTEME
Un jour où il n'avait sur lui que ses armes et son manteau militaire fait d'une seule pièce, au milieu d'un hiver plus rigoureux qu'à l'ordinaire et si rude que bien des gens mouraient de froid, à la porte de la cité des Ambiens (Amiens), Martin rencontra un pauvre nu. Le malheureux avait beau prier les passants d'avoir pitié de lui, tous passaient outre. L'homme de Dieu, voyant que les autres n'étaient pas touchés de compassion, comprit que celui-là lui avait été réservé. Mais que faire ? Il n'avait rien que la chlamyde dont il était revêtu; il avait déjà sacrifié le reste pour une bonne oeuvre analogue. Alors, il saisit son épée, coupe le manteau par le milieu, en donne une partie au pauvre, se drape de nouveau dans le reste. Parmi ceux qui l'entouraient, quelques-uns se mettent à rire, le trouvant laid avec son habit tronqué. Mais beaucoup d'autres, plus sensés, gémissent profondément de n'avoir rien fait de semblable, alors qu'ils avaient plus de vêtements et qu'ils auraient pu vêtir le pauvre sans se mettre à nu.
La nuit suivante, comme il dormait, Martin vit le Christ, vêtu de la partie de sa chlamyde dont il avait couvert le pauvre. On l'invite à regarder attentivement le Seigneur, et à reconnaître le vêtement qu'il a donné. Puis, à la multitude des anges qui l'entourent, il entend Jésus dire d'une voix éclatante : « Martin, encore catéchumène, m'a couvert de ce vêtement », Vraiment, le Seigneur se souvenait ici de ses propres paroles. Il avait dit auparavant : « Tout ce que vous avez fait pour l'un des moindres de vos frères, vous l'avez fait pour Moi » (Mt 25,40). Maintenant, Il proclamait qu'en la personne d'un pauvre il avait été vêtu; et, pour confirmer le témoignage accordé à une si bonne oeuvre, Il daignait se montrer dans l'habit même qu'avait reçu le pauvre.
Cette vision n'enorgueillit pas le bienheureux. Il ne céda pas aux entraînements de la gloire humaine; mais il reconnut la Bonté de Dieu dans son oeuvre. Comme il avait dix-huit ans, il vola au baptême. Cependant, il ne renonça pas aussitôt au service militaire. Il se laissa vaincre par les prières de son tribun, qui était son compagnon de tente et son ami. Celui-ci, une fois écoulé le temps de son tribunat, promettait de renoncer au monde. Martin fut tenu en suspens par cette attente. Pendant deux années environ après qu'il eut reçu le baptême, il resta soldat, mais seulement de nom.
CHAPITRE IV SAINT MARTIN SOLLICITE SON CONGÉ DE L'EMPEREUR JULIEN
Cependant les barbares envahissaient les Gaules. Le césar Julien concentra son armée près de la cité des Vangions (Worms). Il commença par faire distribuer aux soldats les gratifications d'un donativum. Suivant la coutume, on les appelait un à un. Vint le tour de Martin. Alors, il jugea l'occasion favorable pour demander son congé; car il ne croyait pas pouvoir accepter sa part d'un donativum, avec l'intention de ne plus servir.
« Jusqu'ici, dit-il au césar, je t'ai servi; souffre que maintenant je serve Dieu. Ton donativum doit être réservé à qui va combattre. Moi, je suis soldat du Christ : combattre ne m'est pas permis ». Cette déclaration fit frémir le tyran. C'était, dit-il, par crainte de la bataille qui allait s'engager le lendemain, non pour motif de religion, que ce soldat refusait le service militaire. Mais Martin ne se troubla pas, et même, devant l'intimidation, il redoubla de fermeté : « On attribue, dit-il, ma retraite à la lâcheté, non à ma foi. Eh bien ! Demain, en avant des lignes, je me tiendrai sans armes; au Nom du Seigneur Jésus, protégé seulement par le signe de la croix, sans bouclier ni casque, je pénétrerai dans les bataillons ennemis, et cela sans crainte ». Là-dessus, on le fait jeter en prison, on le prend au mot et l'on ordonne qu'il sera exposé sans armes aux coups des barbares.
Le lendemain, les ennemis envoyèrent des ambassadeurs pour demander la paix, se livrant corps et biens. Peut-on douter que cette victoire ait été due au bienheureux, puisqu'il fut ainsi dispensé de se présenter sans armes au combat ? Sans doute, le Seigneur dans sa Bonté aurait pu sauver son soldat, même au milieu des glaives et des traits de l'ennemi. Mais, pour que les yeux du saint ne fussent pas souillés même par le spectacle de la mort d'autrui, Il lui épargna la nécessité de la bataille. Telle est bien la victoire que le Christ devait accorder en faveur de son soldat : la soumission des ennemis sans effusion de sang ni la mort de personne.
CHAPITRE V SAINT MARTIN EST ORDONNÉ EXORCISTE PAR SAINT HILAIRE DE POITIERS
IL QUITTE LA GAULE POUR ALLER AU PAYS NATAL CONVERTIR SES PARENTS
EN ROUTE, IL CONVERTIT UN BRIGAND
Après avoir quitté le service militaire, Martin voulut connaître saint Hilaire, évêque de la cité de Poitiers, dont on célébrait alors la foi à toute épreuve dans les choses de Dieu. Il resta quelque temps auprès de lui.
Le même Hilaire tenta de lui imposer l'office de diacre, pour se l'attacher étroitement et pour l'enchaîner au service divin. A bien des reprises, Martin refusa, criant qu'il en était indigne. Alors l'évêque, homme d'une profonde sagesse, comprit qu'il y avait un seul moyen de se l'attacher : c'était de lui imposer un office où il y aurait quelque apparence d'humiliation. Et il lui proposa d'être exorciste. Cette fois, Martin ne refusa pas de se laisser ordonner, dans la crainte de paraître avoir méprisé ces fonctions comme trop humbles.
Peu de temps après, il fut averti pendant son sommeil qu'il devait, dans l'intérêt de la religion, rendre visite à sa patrie et à ses parents, encore retenus dans le paganisme. Il partit avec le consentement de saint Hilaire, qui, multipliant les prières, avec des larmes, lui fit promettre de revenir. C'est tristement, dit-on, que Martin entreprit ce voyage, en attestant les frères qu'il souffrirait bien des maux. Prédiction que devaient ensuite justifier les événements.
Et d'abord, en traversant les Alpes, il s'égara et tomba sur des brigands. Comme l'un d'eux, brandissant une hache, allait lui fendre la tête, un autre retint le bras meurtrier. Pourtant Martin, les mains liées sur le dos, fut livré à l'un des brigands, chargé de le garder et de le dépouiller. L'homme conduisit son prisonnier dans un endroit écarté. Là, il commença par lui demander qui il était. Martin répondit qu'il était chrétien. L'autre lui demanda encore s'il avait peur. Alors, de son ton le plus ferme, Martin déclara que jamais il ne s'était senti si rassuré, sachant que la Miséricorde du Seigneur devait éclater surtout dans les éprouvés. Mais, ajouta-t-il, il plaignait bien plutôt son gardien, qui, exerçant le brigandage, était indigne de la Miséricorde du Christ. Puis, entrant dans des explications sur l'évangile, il prêchait au brigand la parole de Dieu. Pour abréger, le brigand devint un croyant. Il accompagna Martin et le remit dans le bon chemin, en lui demandant de prier pour lui le Seigneur. Ce même homme, on l'a vu dans la suite mener une vie irréprochable; et ce que je viens de raconter, c'est de lui-même qu'on le tient.
CHAPITRE VI APPARITION DU DIABLE
SAINT MARTIN CONVERTIT SA MERE
IL COMBAT L'ARIANISME
PERSÉCUTÉ PAR LES ARIENS, IL EST CHASSÉ DE SABARIA, PUIS DE MILAN, ET SE RETIRE DANS UNE ILE
IL PART POUR ROME, ESPÉRANT Y RENCONTRER SAINT HILAIRE QUI REVENAIT D'EXIL
Donc Martin poursuivit sa route. Il avait dépassé Milan, quand sur son chemin se présenta le diable, sous forme humaine. Celui-ci lui demanda où il allait. Martin lui répondit qu'il allait où le Seigneur l'appelait. « Eh bien ! Dit l'autre, partout où tu iras, quoi que tu entreprennes, le diable te combattra ». Alors Martin lui répondit par ces paroles du Prophète : « Le Seigneur est avec moi; je ne craindrai pas ce que pourra me faire l'homme » (cf. Ps 55,11). Aussitôt l'ennemi disparut à ses yeux.
Comme il l'avait espéré et résolu, Martin délivra sa mère de l'erreur du paganisme; et cela malgré son père, qui persévérait dans le mal. Martin n'en assura pas moins, par son exemple, le salut de nombreuses personnes. Cependant l'hérésie d'Arius avait pullulé dans le monde entier et surtout dans l'Illyricum. Contre la foi suspecte des évêques, Martin était presque seul à lutter résolument. Cela lui valut beaucoup de mauvais traitements; il fut même battu de verges publiquement, et enfin contraint de quitter la ville. Il revint en Italie. Mais il apprit que, dans les Gaules également, l'Église était troublée par le départ de saint Hilaire, condamné à l'exil par la violence des hérétiques. Il s'arrêta donc à Milan, où il aménagea pour lui une cellule de solitaire. Là encore, il fut en butte aux persécutions : Auxence, apôtre et chef des ariens, s'acharna contre lui, l'accabla d'outrages, le chassa de la ville. Aussi, croyant devoir céder aux circonstances, Martin se retira dans une île appelée Gallinaria, en compagnie d'un prêtre riche en vertus surnaturelles. Il y vécut quelque temps, de racines d'herbes. Un jour il mangea de l'ellébore, plante vénéneuse, à ce qu'on rapporte. Mais, quand il se sentit aux prises avec le violent poison qui le minait et avec la mort déjà proche, au danger imminent il opposa la prière, et aussitôt disparut tout le mal. Peu de temps après, il fut informé que l'empereur, regrettant son arrêt d'exil, autorisait saint Hilaire à retourner en Gaule; alors il voulut tenter de rencontrer l'évêque à Rome, et il partit pour la capitale.
CHAPITRE VII SAINT MARTIN REJOINT SAINT HILAIRE A POITIERS
IL VIT EN ANACHORETE PRES DE LA VILLE
SON PREMIER MIRACLE : IL RESSUSCITE UN MORT
Comme Hilaire avait déjà dépassé Rome, Martin suivit ses traces. Il reçut de l'évêque le plus gracieux accueil. Non loin de Poitiers, il installa pour lui-même une cellule de solitaire. A ce moment, s'adjoignit à lui un catéchumène, désireux de s'instruire par les enseignements d'un homme si saint; quelques jours plus tard, ce catéchumène tomba malade, avec de violents accès de fièvre. Martin, par hasard, était alors absent. Quand il revint, au bout de trois jours, il trouva un corps sans vie : la mort avait été si subite, que le malheureux n'avait pu être baptisé avant de quitter ce monde. Autour du corps s'empressaient tristement les frères pour lui rendre les devoirs funèbres, quand Martin accourut pleurant et se lamentant. Alors, tout à l'inspiration de l'Esprit saint, il les fait tous sortir de la cellule où était le corps. Une fois la porte fermée, il s'étend sur les membres inanimés du frère défunt. Il s'absorbe quelque temps dans la prière; il sent que, par l'intervention de l'Esprit, la Vertu de Dieu opère. Il se soulève un peu, les yeux fixés sur le visage du défunt, attendant avec confiance l'effet de sa prière et de la Miséricorde du Seigneur. A peine deux heures s'étaient écoulées, quand il voit le défunt remuer peu à peu tous ses membres et entrouvrir ses yeux clignotants à la lumière. Alors, d'une voix éclatante, Martin rend grâces au Seigneur; il remplit la cellule de ses clameurs. En l'entendant, ceux qui se tenaient devant la porte font irruption. Merveilleux spectacle : ils voient vivant celui qu'ils ont laissé mort.
Ainsi rendu à la vie, le catéchumène reçut aussitôt le baptême. Il vécut encore plusieurs années. Il fut le premier chez nous à éprouver la puissance des vertus de Martin ou à en témoigner. En tout cas, il aimait à raconter comment, sorti de son corps, il avait été conduit au tribunal du Juge. Là, il avait entendu prononcer contre lui la sinistre sentence qui le reléguait dans des lieux obscurs avec le vulgaire. Alors, deux anges avaient intercédé pour lui auprès du Juge, disant qu'il était l'homme pour qui Martin priait. En conséquence, ces mêmes anges avaient reçu l'ordre de le ramener sur la terre; ils l'avaient rendu à Martin et rétabli dans sa vie antérieure. Depuis ce temps-là rayonna le nom du bienheureux, qui déjà, passait pour saint aux yeux de tous, mais qui désormais passa aussi pour puissant et vraiment apostolique.
CHAPITRE VIII LE PENDU RESSUSCITÉ.
Peu après, comme Martin traversait le domaine d'un certain Lupicinus, personnage d'un rang élevé selon le monde, il est accueilli par les cris et les lamentations d'une foule. Tout ému, il s'approche et demande la raison des ces gémissements. On lui apprend qu'un jeune esclave de la maison s'est arraché la vie en se pendant. A cette nouvelle, il entre dans la chambrette où gisait le corps. Après avoir fait sortir tout le monde, il s'étend sur le cadavre et prie quelque temps. Bientôt, la figure du défunt s'anime, ses yeux languissants fixent le visage de Martin; lentement, avec effort, il se soulève, saisit la main du bienheureux, se dresse sur ses pieds. Puis il s'avance avec son sauveur jusqu'au vestibule de la maison, en présence de toute la foule.
CHAPITRE IX COMMENT SAINT MARTIN DEVINT MALGRÉ LUI ÉVEQUE DE TOURS
Vers le même temps, on demandait Martin dans l'Église de Tours pour y exercer l'épiscopat, mais, comme il n'était pas facile de l'arracher à son monastère, un certain Rusticius, citoyen de la ville, prétexta une maladie de sa femme, se jeta aux genoux du saint, et réussit ainsi à le faire sortir. Sur le chemin se tenaient en embuscade des troupes de citoyens, qui conduisirent leur prisonnier sous bonne garde jusqu'à la cité. Là, spectacle merveilleux : une multitude incroyable de gens étaient assemblés, non seulement des gens de Tours, mais encore des gens venus des villes voisines, pour apporter leurs suffrages. Chez tous, même désir, mêmes voeux, même sentiment : « Martin, disait-on, est le plus digne de l'épiscopat. Heureuse l'Église qui aura un tel évêque ! » Néanmoins, quelques assistants, et quelques-uns des évêques appelés pour ordonner le futur prélat, faisaient une opposition impie. Ils disaient que Martin était un personnage méprisable. Ils déclaraient indigne de l'épiscopat un homme de si piteuse mine, mal vêtu, mal peigné. Mais le peuple, plus sensé, railla la démence de ces évêques, qui, en croyant blâmer un homme illustre, faisaient son éloge. Et les opposants durent s'incliner devant le voeu du peuple, inspiré par la Volonté du Seigneur.
Parmi les évêques qui étaient là, le principal opposant fut, dit-on, un certain Defensor; aussi l'on remarqua qu'il fut stigmatisé alors par un texte prophétique. Par un effet du hasard, le lecteur qui devait lire ce jour-là n'avait pu traverser la foule. Les ministres du culte perdent la tête. En attendant l'absent, l'un des assistants prend le psautier et saute sur le premier verset qu'il rencontre. Or voici ce passage du psaume : « De la bouche des enfants à la mamelle, tu as tiré la louange à cause de tes ennemis, pour détruire l'ennemi et le défenseur, defensorem » (Ps 8,3). Cette lecture soulève les clameurs du peuple; les opposants sont confondus. On considéra que ce psaume avait été lu par la Volonté de Dieu, pour que Defensor entendît la condamnation de son oeuvre : de la bouche des enfants à la mamelle fut tirée la louange du Seigneur en faveur de Martin, tandis que, du même coup, Defensor était dénoncé comme ennemi et détruit.
CHAPITRE X FONDATION DU MONASTERE DE MARMOUTIER PRES DE TOURS.
Une fois évêque, ce que fut Martin, et combien grand, nous ne pouvons en donner une idée. En effet, il restait toujours l'homme qu'il avait été auparavant. Même humilité dans l'âme, même pauvreté dans les vêtements; et ainsi, plein d'autorité et de bonne grâce, il avait toute la dignité d'un évêque sans abandonner le genre de vie et la vertu d'un moine. Pendant quelque temps, il logea dans une cellule attenante à l'église. Puis, comme il ne pouvait supporter le dérangement que lui causaient ses visiteurs, il aménagea pour lui une cellule de moine à deux milles environ en dehors de la cité.
Cet endroit était si retiré et si écarté, qu'il n'avait point à envier la solitude du désert. D'un côté, il était entouré par les rochers à pic d'une haute montagne; de l'autre côté, la plaine était fermée par un petit coude de la Loire. On n'y avait accès que par un seul chemin, et très étroit. L'évêque occupait une cellule construite en bois. Beaucoup des frères étaient logés de même; la plupart avaient creusé le roc de la montagne qui surplombait, pour s'y faire des retraites. Il y avait là environ quatre-vingts disciples, qui se formaient à l'exemple de leur bienheureux maître. Personne n'y possédait rien en propre, tout était en commun. Défense de rien acheter ou de rien vendre, comme le font bien des moines. On n'y exerçait aucun art, excepté celui de copiste; encore ce travail était-il réservé aux plus jeunes, les anciens vaquant à là prière. Rarement on sortait de sa cellule, excepté quand on se réunissait au lieu de la prière. Tous mangeaient ensemble après l'heure du jeûne; on ne connaissait pas le vin, sauf quand on y était contraint par la maladie. La plupart étaient vêtus de poil de chameau; là, c'était un crime de porter des vêtements délicats. Ces austérités sont d'autant plus admirables, que beaucoup des moines étaient, disait-on, des nobles : élevés tout autrement, ils s'étaient astreints à cette vie d'humilité et de privations. Plusieurs d'entre eux, dans la suite, nous les avons vus évêques. En effet, quelle cité, quelle Église n'aurait pas désiré avoir un évêque sorti du monastère de Martin ?
CHAPITRE Xl LE FAUX MARTYR OU LE SPECTRE DÉMASQUÉ
J'arrive aux autres miracles de Martin, à ceux qu'il fit étant évêque. Il y avait, non loin de Tours et tout près du monastère, un lieu que l'on considérait à tort comme sacré, et où l'on croyait que des martyrs étaient ensevelis; un autel y avait même été élevé par les évêques antérieurs. Mais Martin ne voulait pas témérairement ajouter foi à des récits incertains. Il interrogeait les anciens de l'Église, prêtres ou clercs, leur demandant de le renseigner sur le nom du martyr; sur le temps de la passion : il éprouvait, disait-il, de grands scrupules, parce que la Tradition n'avait transmis là-dessus rien de certain ni de concordant. En conséquence, il s'abstint quelque temps d'aller en cet endroit, ne voulant ni interdire ce culte, parce qu'il hésitait à le blâmer, ni encourager par son autorité la foi populaire, dans la crainte de fortifier une superstition.
Un jour donc, prenant avec lui quelques-uns des frères, il se rend à l'endroit en question. Debout sur le tombeau même, il prie le Seigneur de faire connaître le nom ou le mérite du défunt. Alors, à sa gauche, il voit se dresser près de lui un spectre hideux, farouche. Il lui commande de révéler son nom et sa qualité. L'autre dit son nom, confesse sa vie criminelle : il était un brigand, il a été exécuté pour ses forfaits, il est honoré indûment par le vulgaire, il n'a rien de commun avec les martyrs, qui sont au ciel dans la gloire, tandis qu'il subit son châtiment dans l'enfer. Chose étrange, les assistants entendaient sa voix sans apercevoir personne. Alors Martin raconta ce qu'il avait vu. Puis il fit enlever l'autel qui avait été dressé en cet endroit. C'est ainsi qu'il éclaira le peuple et le délivra de cette superstition.
CHAPITRE XII MÉSAVENTURE D'UN CONVOI FUNEBRE
Un peu plus tard, comme Martin était en route, il rencontra par hasard le convoi d'un païen, que l'on conduisait au tombeau en observant les rites superstitieux en usage. Il aperçut de loin une troupe de gens qui s'avançaient; ne sachant ce que c'était, il s'arrêta un peu. Comme il y avait un intervalle d'environ cinq cents pas, il était difficile de distinguer ce qu'on voyait. Cependant, comme c'était une troupe de paysans et qu'au souffle du vent voltigeaient les toiles de lin jetées sur le corps, Martin crut aux rites profanes d'un sacrifice. En effet, les paysans gaulois avaient coutume, dans leur misérable folie, de promener à travers leurs champs des images de démons couvertes de voiles blancs.
Donc, la main levée vers les survenants, Martin fait le signe de la croix, en ordonnant à la troupe de ne plus bouger et de déposer son fardeau. Alors, on aurait pu voir un spectacle étonnant. Les malheureux, tout d'abord, devinrent raides comme des rochers. Puis, quand ils faisaient effort pour aller de l'avant, ne pouvant avancer, ils tournaient sur eux-mêmes en pirouettant d'une façon risible. Enfin, vaincus, ils déposèrent le corps qu'ils portaient. Frappés de stupeur, se regardant les uns les autres, ils se demandaient en silence ce qui leur était arrivé.
Cependant, le bienheureux s'était aperçu qu'il avait affaire à un cortège de funérailles, non de sacrifice. Alors, il leva de nouveau la main, leur rendant la liberté de s'en aller et d'emporter le corps. Ainsi, quand il le voulut, il les força de s'arrêter; et, quand il le trouva bon, il leur permit de s'en aller.
CHAPITRE XIII DESTRUCTION D'UN ARBRE SACRÉ
CONVERSION DE TOUTE LA POPULATION D'UN BOURG
Autre miracle. Dans un bourg, après avoir détruit un temple très ancien, Martin se disposait à faire abattre aussi un pin qui était tout proche du sanctuaire. Alors, le prêtre du lieu et la foule des païens s'y opposèrent. Ces mêmes hommes qui, par la Volonté du Seigneur, s'étaient tenus tranquilles pendant la démolition du temple, ne voulaient pas permettre que l'on coupât un arbre. Martin eut beau leur représenter énergiquement qu'il n'y avait rien de divin dans un tronc d'arbre; qu'ils feraient mieux de servir le Dieu dont lui-même était le serviteur; qu'on devait couper cet arbre, consacré à un démon. Alors, l'un des païens, plus hardi que les autres : « Si, dit-il, tu as quelque confiance en ce Dieu que tu dis adorer, nous couperons nous-mêmes cet arbre, à la condition que tu sois dessous pour le recevoir dans sa chute. Si ton Seigneur est avec toi, comme tu le prétends, tu échapperas ». Intrépide en sa confiance dans le Seigneur, Martin promit de faire ce qu'on demandait. Cet étrange marché rallia toute cette foule de païens, résignés à la perte de leur arbre, dont la chute devait écraser l'ennemi de leur culte.
Ce pin penchait d'un côté, et l'on ne pouvait douter qu'une fois coupé, il s'abattrait de ce côté-là. Martin fut placé et attaché à l'endroit, choisi par les paysans, où personne ne doutait que dût tomber l'arbre. Donc, les païens se mirent eux-mêmes à couper leur pin avec une grande joie, avec allégresse, sous les yeux d'une foule de gens qui de loin regardaient, étonnés. Peu à peu, l'on vit le pin vaciller, menacer ruine par sa chute. On voyait pâlir les moines, maintenus à distance : épouvantés par le péril tout proche, ils avaient perdu espoir et confiance, ne croyant plus qu'à la mort de Martin. Mais lui, confiant dans le Seigneur, attendait, intrépide. Quand le pin s'écroulant eut fait entendre son grand fracas, à cet arbre qui tombe, qui va l'écraser, il oppose sa main tendue pour le signe du salut. Alors le pin, comme ramené en arrière à la façon d'un tourbillon, s'abat du côté opposé, si bien que les paysans, qui se croyaient en sûreté sont sur le point d'être écrasés.
Alors, jusqu'au ciel s'élève une grande clameur. Les païens sont frappés de stupeur par le miracle, les moines pleurent de joie, tous s'accordent pour célébrer le Nom du Christ. On vit bien que ce jour-là le salut était venu pour cette contrée; car, dans cette multitude énorme de païens, il n'y eut presque personne qui ne demandât l'imposition des mains pour croire au Seigneur Jésus et abandonner l'erreur de l'impiété. Et vraiment, avant Martin, très peu de gens, presque personne, en ces régions avaient reçu le Nom du Christ. Or, ce Nom s'y répandit tellement grâce aux miracles et à l'exemple de Martin, que maintenant toute la contrée est remplie de nombreuses églises et de monastères. C'est que partout où il avait détruit des temples, il construisait aussitôt des églises ou des monastères.
CHAPITRE XIV SAINT MARTIN ARRETE UN INCENDIE
IL DÉTRUIT UN TEMPLE PAIEN AVEC LE CONCOURS DE DEUX ANGES
Vers le même temps, en opérant un miracle analogue, Martin montra la même puissance surnaturelle. Dans un bourg, il avait fait mettre le feu à un très ancien et très célèbre sanctuaire. Poussés par le vent, des tourbillons de flamme allaient atteindre une maison qui était voisine, même attenante. Dès que Martin s'en aperçut, il monta, en toute hâte, sur le toit de la maison, à la rencontre des flammes. Alors, on put voir un spectacle merveilleux : le feu aux prises avec la violence du vent et refoulé, une sorte de lutte entre les deux éléments. Ainsi, grâce à la puissance de Martin, le feu ne put exercer ses ravages que dans les limites fixées par lui.
Dans un autre bourg, nommé Leprosum, Martin voulut de même renverser un temple enrichi par la superstition. Il rencontra la résistance d'une multitude de païens, si bien qu'il fut repoussé, non sans recevoir des coups. Il se retira dans un lieu voisin. Là, pendant trois jours, couvert d'un cilice et de cendre, jeûnant toujours et priant, il invoqua le Seigneur : puisque la main de l'homme n'avait pu renverser ce temple, seule la Puissance divine pouvait le détruire. Tout à coup, se présentèrent à lui deux anges, armés de lances et de boucliers, comme dans la milice céleste. Ils lui dirent qu'ils étaient envoyés par le Seigneur pour mettre en fuite la multitude des paysans, porter secours à Martin, empêcher que personne s'opposât à la destruction du temple : l'évêque n'avait donc qu'à retourner, pour achever pieusement l'oeuvre commencée. Martin retourna donc au bourg. Sous les yeux d'une foule de païens qui cette fois se tenaient tranquilles, il fit raser jusqu'aux fondements l'édifice profane, réduire en poussière tous les autels et les statues. A cette vue, les paysans comprirent que la Puissance divine les avait frappés de stupeur et d'épouvante, pour les empêcher de résister à l'évêque. Presque tous crurent au Seigneur Jésus, criant à haute voix et confessant qu'on devait adorer le Dieu de Martin, en délaissant des idoles qui ne pouvaient défendre ni elles-mêmes, ni les autres.
CHAPITRE XV PRÉDICATION ET MIRACLES DE SAINT MARTIN AU PAYS DES ÉDUENS
Je vais rapporter ce qui s'est passé encore au pays des Éduens. Martin y faisait également renverser un temple quand une multitude furieuse de paysans païens se jeta sur lui. L'un des agresseurs, plus hardi que les autres, tira l'épée pour le frapper. L'évêque, rejetant son manteau, présenta au meurtrier son cou nu. Le païen n'hésita pas; mais il leva la main trop haut, ce qui le fit tomber à la renverse. Alors épouvanté, plein d'une frayeur divine, il implora son pardon. Voici un miracle analogue. Comme Martin détruisait des idoles, quelqu'un voulut le frapper avec un couteau : au moment même, le fer lui échappa des mains et disparut.
Mais le plus souvent, lorsque des paysans s'opposaient à la destruction de leurs sanctuaires, Martin par sa prédication apaisait si bien les esprits de ces païens, que bientôt, éclairés par la lumière de la vérité, ils renversaient eux-mêmes leurs temples.
CHAPITRE XVI GUÉRISON MIRACULEUSE D'UNE PARALYTIQUE A TREVES
Quant au don de guérir, Martin l'avait à un degré tel, que presque aucun malade ne s'est approché de lui sans recouvrer aussitôt la santé. C'est ce que l'on verra notamment par l'exemple suivant :
A Trèves, une jeune fille était immobilisée par une terrible maladie, la paralysie. Depuis bien longtemps, elle ne pouvait plus s'acquitter d'aucune des fonctions du corps pour les nécessités de la vie humaine. Déjà morte dans tous ses membres, elle palpitait à peine d'un souffle de vie. Triste, n'attendant plus que sa mort, ses proches l'entouraient, quand tout à coup on annonça l'arrivée de Martin dans la ville. Dès que le père de la jeune fille en fut informé, il courut à perdre haleine, pour demander la guérison de sa fille. Martin, par hasard, était déjà entré dans l'église. Là, sous les yeux du peuple, en présence de beaucoup d'autres évêques, le vieillard embrassa ses genoux en se lamentant : « Ma fille, disait-il, ma fille se meurt d'une terrible maladie : et ce qui est plus cruel encore que la mort même, elle ne vit plus que par le souffle, elle est déjà morte dans sa chair. Je te demande d'aller la voir et de la bénir, car je suis sûr que tu peux lui rendre la santé. » A ces mots, Martin resta confus, interdit. Il tenta de se dérober, disant que cela ne dépendait pas de lui, que le vieillard déraisonnait : lui, Martin, n'était pas digne que le Seigneur se servît de lui pour manifester sa Puissance. Mais le père insistait encore plus, en pleurant, en le suppliant de visiter la mourante. Enfin, sur les instances des évêques qui l'entouraient, Martin, descendit vers la maison de la jeune fille.
Une grande foule attendait devant la porte, pour voir ce qu'allait faire le serviteur de Dieu. Et d'abord, recourant aux armes qui lui étaient familières dans les choses de ce genre, il se prosterna sur le sol, et pria. Puis, regardant la malade, il demanda de l'huile. Quand il eut béni cette huile, il versa l'élixir du liquide sanctifié dans la bouche de la jeune fille, qui aussitôt recouvra la parole. Ensuite, il toucha l'un après l'autre tous les membres, qui, peu à peu, se ranimèrent, jusqu'au moment où, ferme sur ses pieds, devant le peuple, la jeune fille se leva.
CHAPITRE XVII GUÉRISON DE DÉMONIAQUES
A la même époque, un esclave d'un certain Taetradius, personnage proconsulaire, était possédé par un démon, qui le torturait par ses sorties lamentables. Prié de lui imposer les mains, Martin demanda qu'on le lui amenât. Mais l'esprit malin résistait. Par aucun moyen, on ne put le tirer de la chambrette où il était : il se précipitait avec rage sur ceux qui approchaient, et les mordait à belles dents. Alors Taetradius se jeta aux genoux du bienheureux, le suppliant de descendre lui-même vers la maison où était le démoniaque. Martin refusait, déclarant qu'il ne pouvait entrer dans la maison d'un profane, d'un païen; car Taetradius, en ce temps-là, était encore engagé dans les erreurs du paganisme. Celui-ci promit donc que, si l'on chassait le démon du corps de l'esclave, il se ferait chrétien. Alors Martin imposa les mains à l'esclave, qu'il débarrassa de l'esprit immonde. A cette vue, Taetradius crut au Seigneur Jésus; il devint aussitôt catéchumène, et peu après fut baptisé. Toujours il honora Martin comme l'auteur de son salut, et lui témoigna une merveilleuse affection.
Vers le même temps, dans la même ville, comme il entrait dans la maison d'un père de famille, Martin s'arrêta sur le seuil même, disant qu'il voyait dans l'atrium un horrible démon. Il lui ordonna de s'en aller. Mais le démon se jeta dans le corps du père de famille, qui s'attardait à l'intérieur de la maison. Aussitôt, le malheureux possédé se mit à mordre avec fureur, à déchirer tous ceux qu'il rencontrait. Alarme dans la maison, affolement des esclaves, fuite éperdue de la population. Martin se jeta au-devant du fou furieux, et d'abord lui ordonna de ne plus bouger. Comme l'autre grinçait des dents, ouvrait la bouche toute grande et menaçait de mordre, Martin lui enfonça ses doigts dans la bouche : « Si tu le peux, dit-il, dévore-les ». Alors le possédé, comme s'il avait eu dans la gorge un feu incandescent, écartait toujours les dents pour éviter de toucher les doigts du bienheureux. Le démon, par ce châtiment et ces tortures, se voyait contraint de fuir le corps qu'il avait envahi. Mais il ne pouvait pas sortir par la bouche. Alors, laissant derrière lui des traces immondes, il fut évacué par un flux du ventre.
CHAPITRE XVIII SAINT MARTIN FORCE UN DÉMON A DÉNONCER LUI-MEME SES MENSONGES
GUÉRISON D'UN LÉPREUX A PARIS
Entre-temps se répandit tout à coup dans la cité (de Trèves) un bruit alarmant : les barbares s'agitaient et allaient faire irruption. Martin se fit amener un démoniaque. Il lui ordonna de déclarer si la nouvelle était vraie. Alors, le démoniaque confessa qu'avec dix autres démons il avait répandu cette rumeur dans le peuple, espérant que du moins, par cette crainte, on chasserait Martin de la ville; d'ailleurs, les barbares ne songeaient à rien moins qu'à faire irruption. Ainsi, par cet aveu de l'esprit immonde, aveu fait au milieu de l'église, on fut délivré de la crainte qui troublait alors la cité.
Arrivé chez les Parisiens, comme il franchissait la porte de leur cité (Lutèce), escorté par une foule immense, Martin vit un lépreux d'aspect lamentable, dont tous avaient horreur : il l'embrassa et le bénit. Aussitôt le mal disparut. Le lépreux était guéri, il avait la peau nette, quand le lendemain il vint à l'église rendre grâces pour la santé qu'il avait recouvrée.
N'omettons pas de dire aussi que les franges, enlevées au vêtement ou au cilice de Martin, ont fait souvent des miracles sur des malades. Attachées aux doigts ou mises au cou des patients, ces franges ont fréquemment chassé leur mal.
CHAPITRE XIX GUÉRISON OPÉRÉE PAR UNE LETTRE DE SAINT MARTIN
IL GUÉRIT D'UN MAL D'YEUX SON AMI PAULIN (DE NOLE)
LUI-MEME, BLESSÉ DANS UNE CHUTE, EST SOIGNÉ PAR UN ANGE
Arborius, ancien préfet, homme d'honneur et de foi, voyant sa fille consumée par une violente fièvre quarte, prit une lettre de Martin qui lui avait été apportée par hasard, et la glissa dans le sein de la jeune fille au milieu d'un accès de fièvre : aussitôt la fièvre disparut. Ce miracle fit sur Arborius une telle impression que sur l'heure il voua la vierge à Dieu et lui consacra pour toujours sa virginité. Il se rendit auprès de Martin et lui présenta la jeune fille, témoin vivant de sa puissance, qui avait été guérie par lui, quoique absent. Il voulut que Martin lui-même, lui donnât l'habit de vierge et la consacrât.
Paulin, un grand homme qui dans la suite devait servir d'exemple, souffrait douloureusement d'un oeil, dont la pupille était déjà couverte d'un nuage épais. Martin lui toucha l'oeil avec une éponge, le délivra entièrement de la douleur, et lui rendit sa bonne santé d'autrefois.
Un jour, Martin lui-même fit une chute. Il dégringola du haut de l'étage supérieur, roula sur les marches raboteuses d'un escalier, et se fit maintes blessures. Il gisait comme mort dans sa cellule, torturé par d'intolérables douleurs, quand la nuit, il vit un ange laver ses plaies et appliquer sur les meurtrissures de son corps un onguent salutaire. Le lendemain, il était si bien rendu à la santé, qu'il paraissait n'avoir jamais eu aucun mal.
Mais il serait trop long de passer en revue tous les miracles. Que ceux-là suffisent : quelques exemples pris entre cent. En voilà assez : si nous avons raconté les plus remarquables pour ne rien enlever à la vérité, nous risquerions de fatiguer en en racontant trop.
CHAPITRE XX SAINT MARTIN A LA TABLE DE L'EMPEREUR MAXIME
Après de si grandes choses, en voici de plus petites. - Et encore, étant donné la décrépitude de notre temps, où tout est dépravé et corrompu, c'est un fait presque extraordinaire, que la fermeté d'un évêque n'ait pas cédé à la tentation d'aduler un empereur.
Donc, à la cour de l'empereur Maxime, homme d'un naturel farouche, enorgueilli par sa victoire dans les guerres civiles, s'étaient réunis de nombreux évêques venus des diverses parties de l'empire. Ils se faisaient tous remarquer par leurs flatteries honteuses à l'égard du prince, par leur indigne lâcheté, qui abaissait leur dignité d'évêques au rôle d'une clientèle impériale. Martin seul maintenait les droits de l'autorité apostolique. Malgré la nécessité où il était d'intercéder auprès de l'empereur pour quelques accusés, il commanda plutôt qu'il ne pria. Invité fréquemment à sa table, il refusait, déclarant qu'il ne pouvait partager la table d'un homme qui avait chassé deux empereurs, enlevant à l'un ses états, à l'autre la vie. En réponse, Maxime affirmait qu'il n'avait pas pris volontairement l'empire, mais que ses soldats l'y avaient contraint avec la Volonté de Dieu. Il avait dû ensuite défendre par les armes ce pouvoir qu'on lui avait imposé : d'ailleurs, Dieu ne semblait pas contraire à un homme qui avait remporté la victoire dans des circonstances si incroyables, et aucun de ses adversaires n'avait succombé, si ce n'est sur le champ de bataille. Vaincu enfin par les raisons ou par les prières, Martin vint à la table de l'empereur, qui fut ravi d'être arrivé à ses fins. Les convives, invités là comme pour un jour de fête, étaient de grands personnages, des viri illustres : Evodius, en même temps préfet et consul, le plus juste des hommes, et deux comtes tout-puissants, frère et oncle paternel de l'empereur. Entre les deux comtes, au milieu du lit, avait pris place le prêtre de Martin. Quant à Martin lui-même, il s'était assis sur un petit siège, à côté de l'empereur. Vers le milieu du repas, suivant l'usage, un serviteur présenta une coupe à l'empereur. Celui-ci ordonna de la donner plutôt au très saint évêque, pensant et espérant la recevoir ensuite de sa main. Mais Martin, après avoir fini de boire, tendit la coupe à son prêtre, estimant que personne n'était plus digne de boire immédiatement après lui, et croyant n'avoir pas le droit de préférer à un prêtre ou l'empereur lui-même ou les premiers des gens de sa cour. Cette conduite inspira à l'empereur et à tous les assistants une telle admiration, qu'ils approuvèrent l'évêque de les avoir ainsi dédaignés. On répéta avec enthousiasme, dans tout le palais, que Martin avait fait, au déjeuner de l'empereur, ce que dans les banquets des moindres gouverneurs n'avait fait nul évêque.
Au même Maxime, Martin prédit longtemps avant l'événement, ce qui lui arriverait s'il allait en Italie, où il désirait aller pour faire la guerre à l'empereur Valentinien : Maxime serait vainqueur au premier choc, mais il périrait peu après. C'est ce que nous avons vu arriver. En effet, dès l'arrivée de Maxime, Valentinien prit la fuite; mais, environ un an plus tard, ayant reconstitué ses forces, il fit Maxime prisonnier dans les murs d'Aquilée et le fit tuer.
CHAPITRE XXI LE DIABLE DÉMASQUÉ
SA VENGEANCE
Il est certain que Martin vit souvent jusqu'à des anges, qui même s'entretenaient avec lui. Quant au diable, il était distinctement visible aux yeux de l'évêque : soit qu'il gardât sa substance propre, soit qu'il prît les diverses figures que revêt l'esprit malin, sous toutes ces formes, Martin le reconnaissait. Sachant qu'il ne pouvait se soustraire à ses regards, le diable l'accablait souvent d'injures, parce qu'il ne pouvait le tromper par ses embûches.
Un jour, tenant à la main une corne de boeuf ensanglantée, le diable en rugissant fit irruption dans sa cellule. Il lui montra sa main rouge de sang, et, tout joyeux du crime qu'il venait de commettre : « Eh bien ! Martin, dit-il, qu'as-tu fait de ta puissance ? Je viens de tuer l'un des tiens ». Alors l'évêque convoque les frères et leur révèle la déclaration du diable. Il leur prescrit d'aller en courant de cellule en cellule, pour voir à qui est arrivé ce malheur. On annonce que personne ne manque parmi les moines; mais qu'un paysan, embauché moyennant salaire pour transporter du bois sur un chariot, est parti pour la forêt. L'évêque ordonne donc à quelques moines d'aller à sa rencontre. Non loin du monastère, on trouve le charretier presque inanimé. Cependant, dans son dernier souffle de vie, il indique aux frères la cause de sa blessure mortelle : les courroies de son attelage de boeufs s'étant relâchées, il les resserrait, quand un boeuf a secoué la tête et lui a donné un coup de corne dans le bas-ventre. Peu après, le malheureux rendit l'âme.
A vous de voir pourquoi le Seigneur a donné ce pouvoir au diable. Ce qui était étonnant chez Martin, c'est ce que montrent, non seulement l'histoire de l'accident raconté plus haut, mais bien d'autres analogues : ces accidents, il les voyait longtemps avant qu'on les annonçât, ou les apprenait par des révélations, et il en donnait connaissance aux frères.
CHAPITRE XXII SAINT MARTIN CHERCHE A CONVERTIR LE DIABLE
Fréquemment, le diable, cherchant par mille artifices malfaisants à se jouer du saint homme, se présentait à ses regards sous les formes les plus diverses. Il se montrait à lui métamorphosé, parfois avec le masque de Jupiter, ordinairement avec celui de Mercure, souvent aussi sous les traits de Vénus ou de Minerve. Contre le diable, sans jamais s'effrayer, Martin s'armait du signe de la croix et de la prière. On entendait le plus souvent des bruits de voix, la clameur des invectives lancées par une troupe d'effrontés démons : mais l'évêque, sachant que tout cela était faux et vain, n'était pas ému des accusations.
Quelques-uns des frères attestaient même avoir entendu le démon invectiver insolemment contre Martin : il demandait pourquoi l'évêque avait reçu dans son monastère, après leur conversion, des frères qui jadis, par diverses fautes, avaient perdu la grâce du baptême, et il exposait les griefs contre chacun. Martin, tenant tête au diable, répondait avec fermeté que les fautes antérieures étaient effacées par le retour à une vie meilleure, que par la Miséricorde du Seigneur devaient être absous de leurs péchés ceux qui avaient cessé de pécher. Le diable soutenait, au contraire, qu'il n'y avait point de pardon pour les criminels, qu'une fois tombé on ne pouvait attendre du Seigneur aucune clémence. Alors Martin s'exclama, dit-on, en ces termes : « Si toi-même, malheureux, tu cessais de poursuivre les hommes, si aujourd'hui du moins, quand le jour du jugement est proche, tu te repentais de tes méfaits, eh bien, j'ai tant de confiance dans le Seigneur Jésus Christ, que je te promettrais miséricorde ». Oh, la sainte pensée, que de présumer ainsi de la Clémence du Seigneur ! En cela, si Martin n'a pu produire une autorité, il a montré du moins sa charité.
Puisque nous parlons du diable et de ses artifices, il ne semble pas hors de propos, quoiqu'en dehors de mon sujet, de rapporter un autre fait. D'abord, c'est une partie des miracles de Martin. Ensuite, il sera bon de conserver le souvenir de ce fait merveilleux, comme exemple, pour mettre en garde contre les faits analogues qui, à l'avenir, quelque part, pourraient se produire encore.
CHAPITRE XXIII LA TUNIQUE D'ANATOLE
Un certain Clair, adolescent de haute noblesse, qui plus tard devint prêtre, et dont une mort sainte a fait maintenant un bienheureux, avait tout quitté pour se rendre auprès de Martin. En peu de temps, il s'éleva jusqu'à la perfection la plus éclatante de la foi et de toutes les vertus. Non loin du monastère de l'évêque, il avait aménagé pour lui une cabane et beaucoup de frères demeuraient près de lui. Un jeune homme, qui s'appelait Anatole, et qui se donnait pour moine en jouant à l'humilité et à l'innocence, vint trouver Clair et habita quelque temps en commun avec les autres frères.
Puis, avec le temps, Anatole se mit à prétendre que des anges conversaient fréquemment avec lui. D'abord, personne ne le croyait; pourtant, en alléguant certaines preuves, il réussit à convaincre beaucoup de frères. Enfin, il en vint à proclamer qu'entre lui et Dieu s'échangeaient des messages. Désormais, il voulait qu'on le considérât comme un prophète. Cependant, Clair restait toujours incrédule. Alors, Anatole le menaçait de la Colère du Seigneur et d'un châtiment immédiat, parce qu'il ne voulait pas croire un saint. Enfin Anatole s'écria, dit-on : « Eh bien, cette nuit, le Seigneur me donnera du ciel un vêtement blanc. Revêtu de ce vêtement, je descendrai au milieu de vous. Ce sera pour vous le signe qu'en moi réside une Puissance de Dieu, en moi qui aurai reçu en don un vêtement de Dieu. »
Grande fut l'attente de tous, à cette déclaration. Vers minuit retentit un bruit sourd, un trépignement de danseurs, qui semblait ébranler tout le monastère. Dans la cellule où était le jeune homme, on voyait sans cesse briller des éclairs; on y entendait des bruits de pas allant çà et là, le bourdonnement confus d'une multitude de voix. Puis, le silence se rétablit. Alors Anatole sortit, appela l'un des frères, nommé Sabatius, et lui montra la tunique dont il était revêtu. Stupéfait, Sabatius appela tous les autres. Clair lui-même accourut. A la lumière, tous examinèrent avec soin le vêtement. C'était une étoffe très moelleuse, d'une blancheur éclatante, avec des bandes de pourpre étincelantes; mais on ne pouvait distinguer la nature ni la matière du tissu. Cependant à l'oeil comme au toucher, on reconnaissait que c'était bien une étoffe. Enfin, Clair invita les frères à prier avec ferveur, en demandant à Dieu de leur montrer nettement ce que c'était. Le reste de la nuit se passa en hymnes et en psaumes.
Dès que brilla le jour, prenant Anatole par la main, Clair voulut l'entraîner vers Martin, bien sûr que l'évêque ne pouvait être trompé par un artifice du diable. Alors le malheureux de résister, de se récrier, disant qu'il lui était interdit de se montrer à Martin. Et comme on le forçait d'y aller malgré lui entre les mains de ceux qui l'entraînaient, le vêtement disparut. Peut-on en douter ? Telle était ici encore la puissance de Martin, que le diable, devant la perspective de mettre ses fantasmagories sous les yeux de Martin, ne pouvait les dissimuler ou les cacher plus longtemps.
CHAPITRE XXIV LE DIABLE APPARAIT A SAINT MARTIN SOUS LA FORME DU CHRIST
On l'a remarqué cependant, il y eut vers le même temps, en Espagne, un jeune homme qui, en multipliant les prétendues preuves, avait réussi à s'accréditer. Il s'enorgueillit au point de se donner pour Élie. Comme bien des gens l'avaient cru à la légère, il alla jusqu'à dire qu'il était le Christ. En cela encore, il fit tellement illusion, qu'un évêque, nommé Rufus, l'adora comme Dieu : ce qui plus tard, nous l'avons vu, le fit déposer de l'épiscopat. Bien des frères nous ont raconté aussi qu'à la même époque, en Orient, un individu se piquait d'être Jean. Nous pouvons donc conjecturer que, si des pseudo-prophètes de ce genre apparaissent, l'avènement de l'Antichrist est proche, l'Antichrist opérant déjà en eux le mystère de l'iniquité. Mais on ne doit pas omettre de raconter, semble-t-il, avec quel art, vers la même époque, le diable tenta Martin. Un jour, il lui apparut précédé et entouré d'une lumière étincelante, pour lui faire plus facilement illusion par le rayonnement d'un éclat emprunté. Revêtu d'un manteau royal, couronné d'un diadème de pierres précieuses et d'or, chaussé de brodequins dorés, le visage serein, la mine joyeuse, il ne ressemblait à rien moins qu'au diable. Tel, il se tenait debout, près de l'évêque priant dans sa cellule. Martin, au premier aspect de son visiteur, fut comme hébété. Longtemps, tous deux gardèrent un profond silence. Alors, le diable prit les devants : « Martin, dit-il, reconnais celui que tu vois : je suis le Christ. Descendant sur la terre, j'ai voulu tout d'abord me révéler à toi. » Martin se taisait toujours, ne répondait rien. Le diable osa répéter son impudente déclaration : « Eh bien ! Martin pourquoi hésiter à croire, puisque tu vois ? Je suis le Christ ». Alors l'évêque, éclairé par une révélation de l'Esprit, comprenant que c'était le diable, non le Seigneur : « Le Seigneur Jésus, dit-il, n'a pas annoncé qu'Il viendrait vêtu de pourpre, avec un diadème étincelant. Pour moi, je ne croirai pas à la venue du Christ, s'Il n'a pas l'aspect et la figure du jour de sa passion, s'Il ne porte pas les stigmates de la croix. » A ces mots, l'autre disparut aussitôt comme une fumée, emplissant la cellule d'une odeur fétide, indice indubitable que c'était le diable.
Ce récit, tel que je viens de le rapporter, je le tiens de la bouche de Martin lui-même. N'allez donc pas croire que c'est une fable.
CHAPITRE XXV VISITE DE SULPICE SÉVERE A SAINT MARTIN
En effet, comme j'avais depuis Iongtemps entendu parler de la foi, de la vie et de la puissance de Martin, comme je brûlais du désir de le connaître, j'entrepris avec plaisir un long voyage pour aller le voir. En outre, j'étais tout feu, tout flamme, pour écrire sa vie. Je me suis donc renseigné, en partie auprès de lui-même, autant qu'on pouvait l'interroger, en partie auprès de ceux qui l'avaient vu à l'oeuvre ou qui savaient.
A cette époque, il me reçut avec une humilité, une bienveillance incroyable. Il se félicita beaucoup et se réjouit dans le Seigneur de mon estime pour lui, estime si grande que j'avais entrepris un long voyage pour le voir. Un pécheur comme moi - j'ose à peine l'avouer, - il daigna m'inviter à sa table sainte; il versa lui-même l'eau sur mes mains; le soir, il me lava lui-même les pieds. Et je n'eus pas le courage de résister, d'aller contre sa volonté : j'étais tellement écrasé par son autorité, que j'aurais considéré comme un sacrilège de ne pas le laisser faire. Dans ses conversations, il ne me parla que de la nécessité de fuir les séductions du monde et les charges du siècle, pour suivre en toute liberté et sans entrave le Seigneur Jésus. Comme l'exemple le plus éclatant d'aujourd'hui, il nous citait Paulin, ce vir illustris dont j'ai fait mention plus haut : Paulin, qui avait rejeté le fardeau de richesses énormes pour suivre le Christ, et qui, presque seul de notre temps, avait mis complètement en pratique les préceptes évangéliques. Voilà, s'écriait Martin, celui qu'il faut suivre, qu'il faut imiter. Heureuse est la génération présente, d'avoir reçu une telle leçon de foi et de vertu. Selon la sentence du Seigneur, on a vu un riche, un grand propriétaire, vendre tout, donner tout aux pauvres; ce qui semblait impossible à faire, il l'a rendu possible par son exemple.
Et dans les paroles, dans la conversation de Martin, quelle gravité ! Quelle dignité ! Comme il était pénétrant, fort, prompt, à son aise, pour résoudre les questions sur les Écritures ! Je sais que sur ce point il y a beaucoup d'incrédules : je les ai vus, quand moi-même je le disais, ne pas me croire. Eh bien, j'atteste Jésus, notre espérance commune, que moi, de la bouche de personne, je n'ai jamais entendu des paroles si pleines de science, d'une éloquence si généreuse et si pure. Sans doute, à côté des vertus de Martin, c'est là une louange bien mesquine; mais l'étonnant, c'est qu'à un homme illettré n'ait pas manqué même ce mérite.
CHAPITRE XXVI PORTRAIT DE SAINT MARTIN
Mais il faut une fin à ce livre, un terme à ce récit.
Non que j'aie épuisé tout ce qu'il y aurait à dire sur Martin; mais, comme les poètes sans art qui se négligent à la fin de leur ouvrage, je suis vaincu par mon sujet et succombe sous le poids. Ce qu'il a fait, j'ai pu tant bien que mal l'expliquer avec des mots; mais sa vie intérieure, sa conduite de chaque jour, l'élan de son âme toujours tournée vers le ciel, jamais, je le déclare en toute vérité, jamais aucun discours ne l'expliquera.
Impossible de peindre cette persévérance et cette mesure dans l'abstinence et dans les jeûnes, cette puissance dans les veilles et les oraisons, ces nuits consacrées comme les jours à la prière, tous les instants remplis par l'oeuvre de Dieu, sans souci du repos ou des affaires, même de la nourriture ou du sommeil, si ce n'est autant que l'exigeaient les nécessités de la nature. Tout cela vraiment, Homère lui-même, si, comme on dit, il sortait des enfers, Homère ne pourrait l'exposer : tant il est vrai que, chez Martin, tout est trop grand pour être exprimé par des mots.
Jamais Martin n'a laissé passer une heure, un moment, sans se livrer à la prière ou s'absorber dans la lecture; et encore, même en lisant ou en faisant autre chose, jamais il ne cessait de prier Dieu. De même que les forgerons, se reposant au milieu de leur travail, frappent encore leur enclume; ainsi Martin, même quand il paraissait faire autre chose, continuait de prier. Ô l'homme vraiment bienheureux ! Sans malice, ne jugeant personne, ne condamnant personne, ne rendant à personne le mal pour le mal. Contre toutes les injures, il s'était armé d'une patience extraordinaire. Lui, le chef, l'évêque, il pouvait être outragé impunément par des clercs infimes. Jamais, pour cela, il ne les a déposés; jamais, autant que cela dépendait de lui, il ne les a exclus de sa charité.
CHAPITRE XXVII LES ENNEMIS DE SAINT MARTIN
CONCLUSION
Jamais personne n'a vu Martin s'irriter, ni s'émouvoir, ni s'affliger, ni rire. Toujours un, toujours le même, le visage resplendissant comme d'une joie céleste, il semblait en dehors de la nature humaine. Dans sa bouche, rien que le Nom du Christ; dans son âme, rien qu'amour, paix, miséricorde.
Souvent même, il pleurait sur les péchés de ceux qui se montraient ses détracteurs. Ces gens-là, tandis qu'il se tenait tranquille à l'écart, l'attaquaient avec leur langue empoisonnée, avec leurs dents de vipère. En vérité, nous en avons vu à l'oeuvre quelques-uns, qui enviaient sa puissance et la noblesse de sa vie : ils haïssaient en lui ce qu'ils ne voyaient pas en eux-mêmes et ne pouvaient imiter. Et par surcroît (chose horrible, déplorable, lamentable !), presque tous ses persécuteurs, si peu nombreux qu'ils fussent, ceux du moins qu'on citait, étaient des évêques. Inutile de nommer personne, bien que la plupart aboient contre moi-même. Il suffira de faire rougir ceux d'entre eux qui liront ceci et se reconnaîtront. S'ils se fâchent, ils avoueront par là qu'ils sont atteints par mes paroles, alors que peut-être j'avais songé à d'autres. Au reste, je ne refuse pas d'encourir, moi aussi, la haine de gens comme ceux-là en compagnie d'un tel homme.
J'ai pleine confiance que tous les vrais fidèles feront bon accueil à cet opuscule. Mais, si quelqu'un le lit sans y ajouter foi, il péchera lui-même. Pour moi, j'ai conscience d'avoir été poussé par la certitude des choses et par l'amour du Christ à écrire ce livre; j'ai conscience d'y avoir exposé des faits avérés, d'y avoir dit la vérité. Dieu, je l'espère, réserve une récompense, non pas à quiconque aura lu ce récit, mais à quiconque y aura cru.
Source : http://racines.simplenet.com/ortho/vies/martin/textes/vie.htm