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| Origines -Temps des Mérovingiens | ||||||
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Source : Cette traduction a été effectuée en l'honneur du 75ème anniversaire de la fondation bénédictine de Suisse Romande. Le R.P. Abbé André KOLLY, O.S.B. en est le troisième Abbé, après Dom Bonaventure SODAR et Dom Raymond CHAPPUIS. Le présent travail a été achevé par Fr. Paul de CORNULIER, OSB, en la fête de sainte Scholastique, le 10 février 1999 à l' Abbaye Saint Benoît de Port-Valais 1999. Tous droits réservés.
Le pape saint Grégoire le Grand vécut de 540 à 604. Il est docteur de l'Eglise, sa fête a lieu le 3 septembre. Né à Rome dans une famille patricienne, il devint préfet de la ville. En 575, ayant renoncé à ses charges et à sa fortune, il devint moine et se retira dans un monastère qu'il fonda et établit sous la règle bénédictine. Après une ambassade à Byzance pour le compte du pape Gélase II, il fut élu pape et eût à organiser la défense et l'organisation de Rome lors de l'invasion des lombards ainsi qu'à négocier avec eux, pour éviter un plus grand malheur à la ville. Ce fut lui qui envoya saint Augustin de Cantorbéry en Grande-Bretagne pour évangéliser ce pays. Il tourna l'Eglise vers les jeunes nations barbares qui s'étaient implantées dans les ruines de l'ancien empire Romain d'Occident. On doit à saint Grégoire de nombreuses lettres, homélies, dialogues et traités de pastorale. Il est à l'origine d'une réforme liturgique et le chant dit "grégorien" porte son nom.
Il nous a rapporté la vie de saint Benoît de Nursie (480-547) au livre II de ses dialogues sur les miracles des pères d'Italie, dont on trouvera ci-après une traduction.
1. Un beau jour, alors que je me sentais oppressé par le tumulte des affaires séculières, car nous sommes bien forcés de nous y plonger pour les résoudre, ce qui, certes, ne relève pas du devoir de notre charge, je me retirai dans un endroit secret confident de mes peines, où tout ce qui me déplaisait dans mes occupations m'apparaîtrait ouvertement, et où toutes les affaires qui m'infligent une continuelle douleur pourraient librement se rassembler devant mes yeux.
2. J'étais là depuis longtemps, assis et prostré dans mon silence : arrive alors mon très cher fils le diacre Pierre ; depuis la fleur de sa jeunesse, il s'est attaché à moi comme à sa famille, par des liens amicaux, et il est devenu mon compagnon pour scruter la parole sacrée. Voyant que mon cur se consumait de tristesse, il me dit : "Est-il donc arrivé quelque chose de nouveau, que tu sois tenaillé par le chagrin plus qu'à l'ordinaire ?"
3. A quoi je répondis : cette peine, Pierre, dont je souffre quotidiennement m'est toujours ancienne par un long usage, et toujours nouvelle parce qu'elle augmente.
6. Parfois, pour augmenter encore ma douleur, me revient en mémoire la vie de ceux qui ont quitté de tout leur cur le siècle présent : regardant le sommet où ils sont parvenus, je prends encore davantage conscience des bas-fonds où je gis. La plupart ont plu à leur Créateur en menant une vie retirée, et pour que l'usure des affaires humaines ne ternisse pas leur fraîcheur d'âme, le Dieu tout-puissant n'a pas voulu qu'ils soient employés aux labeurs de ce monde.
7. Mais maintenant, je me ferai mieux comprendre si je distingue questions et réponses en mettant devant le nom de chacun.
Pierre : Je n'en connais pas beaucoup en Italie dont la vie ait brillé par les miracles.
8. Grégoire : Si je me contentais de raconter les seuls exemples d'hommes parfaits et éprouvés que moi, pauvre petit homme, j'ai appris de témoins bons et fidèles, le jour tomberait, je pense, avant que ne cesse mon récit.
Introduction ; I - Le vase brisé.;
II - La Tentation ; III - Le Vase
de verre brisé par un signe de Croix ; IV
- De la conversion d'un moine instable ; V- La
source jaillie du rocher; VI- L'outil perdu et
retrouvé ; VII Son disciple Maur marche
sur les eaux ; VIII - Les embûches de Florentius;
IX - La pierre soulevée à la prière
du Saint ; X - La cuisine en feu ; XI
- Un moine enfant tombe d'un mur et se relève aussitôt,
indemne. ; XII - Des moines qui avaient mangé
hors du monastère. ; XIII - Un pieux laïc
se laisse aller à manger en route ; XIV
- La supercherie de Totila démasquée. ; XV - Totila (suite) : Prophéties faites à
Totila ainsi qu'à l'évêque de Canuse.
; XVI - Benoît et le clerc tourmenté
par le démon. ; XVII - Benoît prédit
la ruine de son monastère. ; XVIII - Le
recel de la fiasque de vin. ; XIX - Le cadeau
dissimulé.
1. Il y eut un homme de sainte vie, Benoît, béni
par la grâce et par le nom. Dès le temps de sa jeunesse,
il portait en lui un cur digne de celui dun vieillard
: dépassant son âge par ses murs, il ne livra
son âme à aucune jouissance, mais alors quil
vivait encore sur cette terre et quil avait la possibilité
den user librement pour un temps, il méprisa demblée
le monde avec sa fleur comme un sol aride. Issu dune très
bonne famille libre de la province de Nursie, on lenvoya
à Rome pour sy livrer à létude
libérale des lettres. Mais il saperçut que
cétait loccasion pour beaucoup de tomber dans
labîme des vices : aussi pour ainsi dire
à peine avait-il mis les pieds dans le monde quil
les retira, de peur que, pour avoir pris quelque contact avec
ladite science, il ne soit en contrepartie précipité
tout entier dans labîme. Méprisant donc létude
des lettres, il se mit en quête dun genre de vie sainte.
Aussi se retira-t-il, savamment ignorant et sagement inculte.
2. Je nai pas pris connaissance de
toutes ses actions, mais le peu que je raconte, je le tiens de
quatre de ses disciples : Constantin, un saint homme, qui lui
a succédé dans le gouvernement de son monastère,
Valentinien qui, pendant de longues années, fut à
la tête de celui du Latran, Simplicien qui fut le troisième
à diriger la communauté après lui ; Honorat,
enfin, qui gouverne encore le petit monastère où
il vécut tout dabord.
1. Ayant donc abandonné létude des lettres, il avait décidé de gagner le désert, et sa nourrice qui laimait passionnément fut seule à le suivre. Comme ils étaient arrivés à un endroit quon appelle Effide et que plusieurs personnages fort honorables les retenaient charitablement, ils séjournèrent dans léglise saint Pierre. La dite nourrice ayant demandé à ses voisines un crible pour purifier le grain, elle le laissa imprudemment sur la table : il vint à tomber, se brisa, et le voilà en deux morceaux ! A son retour, dès quelle le vit dans cet état, la nourrice se mit à pleurer à chaudes larmes en voyant que le crible quelle avait emprunté était maintenant brisé.
2. Cest alors que Benoît, qui était un enfant religieux et dévoué, voyant sa nourrice en larmes, fut ému de compassion : il emporta les morceaux du crible et se mit à prier en pleurant. Sa prière achevée, il se releva et découvrit à ses côtés le vase en bon état au point quon ne pouvait y voir aucune trace de laccident. Alors aussitôt, il consola sa nourrice avec tendresse et lui remit en bon état le crible quil avait emporté en morceaux. La chose fut connue de tout le monde dans le pays et elle suscita une telle admiration que les gens du coin accrochèrent l'objet à lentrée de léglise afin que tous, présents et à venir, apprennent à quel degré de perfection se trouvait le jeune Benoît, à peine avait-il reçu la grâce de conversion.
Pendant bien des années, lobjet demeura là, sous les yeux de tous, suspendu à lentrée de léglise, et cela jusquà lépoque des Lombards.
3. Mais Benoît, plus désireux de souffrir les maux du monde que ses louanges, de se fatiguer dans les travaux de Dieu plus que dêtre promu aux faveurs de cette vie, quitta sa nourrice en secret et gagna une retraite située dans un lieu désert appelé Subiaco à quelques 40 milles de Rome : de là émanent des eaux fraîches et transparentes lesquelles, grâce à leur abondance, forment au début un grand lac qui, à la fin, poursuivent leur chemin en rivière.
4. Alors que dans sa fuite, il était parvenu à cet endroit, un certain moine, du nom de Romain le découvrit en train de marcher et lui demanda où il allait. Ayant pris connaissance de son désir, dune part il garda le secret, dautre part il lui accorda son aide, lui donnant lhabit de sainte vie et lui rendit tous les services quil était en droit de lui rendre. Parvenu à ce lieu, lhomme de Dieu, quant à lui, gagna une grotte très exiguë où, pendant trois ans, il demeura inconnu des hommes, à lexception du moine Romain.
5. Ce Romain vivait non loin de là dans un monastère sous la règle du Père Adéodat, mais il dérobait pieusement des heures aux yeux de son Père, et le pain quil pouvait soustraire à sa propre portion, il le portait, certains jours, à Benoît. Il ny avait pas de chemin de la grotte au monastère de Romain, car un rocher très élevé la surplombait. Cependant, du haut de ce rocher, Romain avait lhabitude de descendre le pain à laide dune très longue corde sur laquelle il avait mis une petite sonnette attachée par une ficelle afin quen entendant la clochette, lhomme de Dieu soit averti que Romain lui apportait du pain : alors il sortait pour le prendre. Mais lantique ennemi, jaloux de la charité de lun et du repas de lautre, voyant un jour quon faisait descendre le pain, jeta une pierre et brisa la sonnette. Romain cependant nen continua pas moins de le servir en usant de moyens adéquats.
6. Mais le Dieu tout-puissant résolut désormais que Romain se reposerait de son labeur et que la vie de Benoît serait offerte en exemple aux hommes afin que brille la lumière posée sur le chandelier pour tous ceux qui sont dans la maison : Il daigna apparaître en vision à un prêtre qui demeurait un peu plus loin et Il lui dit : " Toi, tu te prépares un délice et mon serviteur, en ce lieu, est torturé par la faim ". Il se leva incontinent, en cette même solennité de Pâques, avec les aliments quil sétait préparés, il se dirigea vers lendroit et se mit en quête du serviteur de Dieu à travers les monts abrupts, les vallées encaissées et les terres défoncées ; il le trouva enfin qui se cachait dans la grotte.
7. La prière faite et après avoir béni le Seigneur, ils sassirent et ils échangèrent de doux entretiens sur la Vie. Après quoi, le prêtre qui était venu dit : " Lève-toi et prenons de la nourriture car cest Pâques aujourdhui ". A quoi lhomme de Dieu répondit : " Je sais que cest Pâques puisque jai mérité de te voir ". En effet, demeurant loin des hommes, il ignorait quen ce jour, cétait la solennité de Pâques. Mais le vénérable prêtre affirma de nouveau : " En toute vérité cest aujourdhui le jour pascal de la Résurrection du Seigneur. Il ne te convient nullement de faire abstinence. Et cest pour ceci que jai été envoyé : pour que nous prenions ensemble les dons que les dons du Seigneur tout-puissant ". Alors, ayant béni Dieu, ils prirent de la nourriture. Et puis, ayant achevé le repas et lentretien, le prêtre revint à léglise.
8. A la même époque également,
des bergers aussi le trouvèrent, se cachant dans la grotte,
et comme ils le voyaient couvert de peaux au milieu des fourrés,
ils crurent que cétait une bête féroce.
Mais ayant reconnu en lui un serviteur de Dieu, beaucoup dentre
eux passèrent dune mentalité bestiale à
la grâce de la piété. Cest pourquoi
son nom fut connu dans tout le voisinage, et il advint quà
partir de ce moment-là, beaucoup se mirent à le
fréquenter : on lui apportait de la nourriture pour le
corps, et on remportait, sortis de sa bouche, des aliments pour
son propre cur.
1. Un certain jour, alors qu'il était seul, le tentateur se trouva là. Un petit oiseau noir, vulgairement appelé merle, se mit à voleter autour de sa tête et à insister avec importunité près de son visage à tel point qu'on pouvait le prendre à la main, si du moins le saint homme avait voulu le saisir. Mais, sur un signe de croix, l'oiseau s'en alla. Cependant, l'oiseau parti, il s'ensuivit une telle tentation de la chair que jamais l'homme de Dieu n'en avait connu de si grande. En effet, il avait vu une certaine femme autrefois que l'esprit malin lui ramena devant les yeux de l'âme et la beauté de celle-ci alluma un si grand feu dans l'esprit du serviteur de Dieu que la flamme de l'amour pouvait à peine se contenir dans sa poitrine, et déjà, presque vaincu par la volupté, il songeait quitter le désert.
2. Mais, bien vite, sous le regard de la grâce d'en haut, il revint à lui-même et, avisant tout près de lui un fourré épais d'orties et de ronces, il se dépouilla de son vêtement et se jeta tout nu au milieu de ces épines acérées et dans le feu des orties : s'y étant roulé longtemps, il en sortit le corps tout meurtri et grâce à ces blessures de la peau, il fit sortir de sa chair la blessure de l'âme, car la volupté se traduisit en douleur ; en souffrant d'une brûlure externe, il éteignit celle qui le consumait illicitement à l'intérieur.
3. A partir de ce moment-là, et il en témoignait lui-même à ses disciples, la tentation de la volupté fut à ce point domptée en lui qu'il ne ressentit plus jamais rien de tel. Beaucoup dès lors commencèrent à quitter le monde et s'empressèrent de le prendre pour maître. C'est pour cela d'ailleurs que Moïse prescrit que les lévites soient employés comme serviteurs à partir de 25 ans et plus, et comme gardiens des vases sacrés à partir de 50.
4. Pierre : J'ai bien déjà quelque clarté dans l'esprit grâce au témoignage scripturaire que tu invoques mais je demande une plus complète explication.
Grégoire : Il est clair que dans la jeunesse, Pierre, la tentation charnelle est ardente, mais à partir de 50 ans, la chaleur du corps diminue. Les vases sacrés, ce sont les âmes des fidèles. Lors donc que les élus (de Dieu) sont encore sujets aux tentations, il est nécessaire qu'ils servent, soient soumis et se dépensent dans les travaux et les obédiences, mais lorsque l'esprit s'apaise avec l'âge et que la chaleur de la tentation s'éloigne, les voilà gardiens des vases sacrés, car ils deviennent docteurs des âmes.
5. Pierre : Franchement, ce que tu dis est
bon, mais puisque tu dévoiles le sens caché du témoignage
invoqué, je te prie d'aller jusqu'au bout de ce que tu
as commencé concernant la vie de ce juste.
1. Grégoire : La tentation s'étant éloignée, l'homme de Dieu, comme dans une terre débarrassée de ses épines, produisit un fruit plus abondant provenant de sa moisson de vertus. C'est pourquoi on célébrait les louanges de sa vie parfaite et son nom devint célèbre.
2. Non loin de là était un monastère : le Père de la communauté venant à mourir, toute la communauté se rendit auprès du vénérable Benoît, lui faisant un devoir de se mettre à leur tête, lequel pendant longtemps différa de leur donner satisfaction en leur opposant son refus et en leur prédisant qu'il ne pourrait s'accommoder de leurs murs ni de celles de leurs frères ; mais un jour enfin, vaincu par leurs prières, il leur donna son assentiment.
3. Néanmoins, comme il prenait garde à la vie régulière dans le monastère et qu'il n'accordait licence à personne comme auparavant de poser des actes illicites en déviant à droite ou à gauche du droit chemin, les frères ainsi repris, devenus fous de colère, commencèrent à se faire des reproches mutuels parce qu'ils avaient demandé que cet homme soit à leur tête, car il était clair que leur vie tordue venait buter contre ses normes de droiture. Et comme ils voyaient qu'avec lui l'illicite n'était plus licite, qu'ils s'affligeaient d'abandonner leurs habitudes et qu'enfin il était dur pour un esprit vieilli d'être contraint d'envisager la nouveauté, car la vie des bons est toujours un poids pour les dépravés, ils s'appliquèrent à rechercher ensemble un bon moyen pour le faire mourir.
4. Lesquels, ayant tenu conseil, mélangèrent du poison au vin. Et comme le récipient de verre contenant ce funeste breuvage avait été présenté au père qui se mettait à table afin qu'il le bénisse selon la coutume du monastère, Benoît étendant la main fit un signe de croix et le récipient qui était tenu à distance se brisa à ce signe : le vase de la mort fut mis en pièces comme s'il avait reçu une pierre au lieu du signe de croix. Benoît comprit tout de suite qu'il avait contenu un breuvage de mort puisqu'il n'avait pu supporter le breuvage de vie, et, se levant aussitôt, avec un visage placide et un esprit tranquille, il s'adressa aux frères qu'il avait convoqués en leur disant : "Que le Dieu Tout-puissant ait pitié de vous, frères! Pourquoi avez-vous essayé de perpétrer une telle chose à mon endroit ? Ne vous avais-je pas dit dès le début que vos murs ne pourraient s'accommoder avec les miennes ? Allez donc et trouvez-vous un père selon vos murs, car après cela, vous ne pouvez plus du tout compter sur moi."
5. Il revint alors au lieu de sa chère solitude et, seul sous le regard de Celui qui voit d'en-haut, il habita avec lui-même.
Pierre : Je ne vois pas très clairement en quoi consiste habiter avec soi-même.
Grégoire : Si le Saint avait voulu continuer à tenir de force sous sa direction des individus unanimes à conspirer contre lui et menant une vie totalement dissemblable avec la sienne, sans doute cela aurait excédé ses forces et bouleversé son genre de vie paisible ; cela aurait détourné l'il de son âme de la lumière de la contemplation ; en se fatiguant à les corriger, il aurait moins bien veillé sur lui : alors il se serait peut-être perdu lui-même sans pour autant les trouver, eux. En effet, à chaque fois que par une présomption excessive nous sommes tirés hors de nous-mêmes, nous "sommes", mais nous ne sommes pas "avec nous-mêmes", car on ne se regarde plus guère mais on se fourvoie dans ces activités aliénantes.
6. Peut-on dire qu'il était avec lui-même, celui qui est parti vers une contrée lointaine, qui a dévoré la part qui lui était échue, s'est attaché à l'un des concitoyens de l'endroit, a nourri les porcs, les a regardés manger des caroubes et a eu faim ? Mais après un certain temps, il se mit à réfléchir aux biens qu'il avait perdus, et il est écrit de lui : "Faisant retour sur lui-même, il dit : "Nombreux sont les mercenaires dans la maison de mon père qui ont du pain en abondance !" S'il avait déjà "été avec lui", comment serait-il "revenu à lui" ?
7. Si donc j'ai dit que cet homme vénérable avait habité avec lui, c'est parce qu'il veillait sans cesse à sa propre garde, qu'il se voyait toujours sous les yeux de son Créateur, qu'il s'examinait sans cesse lui-même et ainsi il n'a pas avili le regard de son âme en le promenant partout à l'extérieur de lui-même.
8. Pierre : A propos, que dire de l'apôtre Pierre dont il est écrit lorsque l'ange le fit sortir de sa prison : "Revenu à lui, il dit : " Maintenant je sais vraiment que le Seigneur a envoyé son ange et m'a soustrait à la main d'Hérode et à toute l'attente du peuple Juif" ?"
9. Grégoire : Il y a deux façons, Pierre, d'être "conduit hors de soi" : ou bien par l'abaissement de nos pensées nous rétrogradons en-dessous de nous-mêmes, ou bien par la grâce de la contemplation, nous sommes élevés au-dessus de nous. Et ainsi, celui qui a nourri les porcs, par l'égarement de son esprit et la malpropreté de sa vie, est tombé au-dessous de lui-même, mais celui que l'ange a délié et dont il a ravi l'esprit en extase, celui-là s'est bien trouvé "hors de lui", mais c'était "au-dessus de lui". L'un et l'autre sont "revenus à eux", le premier lorsqu'il s'est recueilli dans son cur en s'éloignant des actions erronées, le second, lorsque, du sommet de la contemplation, il est revenu au sens commun et à son état normal antérieur. Le vénérable Benoît, donc, "habita avec lui" dans sa solitude en ce sens qu'il se maintint lui-même dans le cloître de sa pensée.
10. Pierre : Parfait ce que tu dis ! Mais réponds-moi s'il te plaît : devait-il quitter ses frères une fois qu'il les avait assumés ?
Grégoire : Je pense qu'il faut supporter avec égalité d'âme un groupe de mauvais sujets lorsqu'il s'y trouve quelques-uns de bons qui peuvent être secourus. Mais là où le fruit qu'on peut espérer des bons fait absolument défaut, tout à fait vain est le labeur qu'on entreprendrait, d'aventure, pour ces mauvais sujets surtout si d'autres affaires nous sollicitent à proximité, susceptibles de donner un fruit meilleur pour le Seigneur. Pour lequel d'entre eux le saint homme aurait-il persévéré dans son office de veilleur, alors que tous, comme un seul homme, s'acharnaient contre lui ?
11. Et souvent - on ne doit pas le passer sous silence - il se passe ceci dans l'âme des justes : considérant que leur labeur est infructueux, ils émigrent dans un autre lieu pour y faire un travail qui porte des fruits. Voilà pourquoi, également, ce glorieux héraut de la Bonne Nouvelle qui désirait "mourir et se trouver avec le Christ" et pour qui "vivre c'était le Christ et mourir un gain", qui, non seulement recherchait pour lui-même le combat et ses souffrances mais encore enflammait les autres du désir d'en supporter de semblables, voilà pourquoi, dis-je, cet homme persécuté à Damas et ayant la possibilité de s'évader, se mit en quête d'une corbeille avec une corde et voulu se faire déposer secrètement au pied de la muraille : Dirons-nous que Paul avait craint la mort alors qu'il déclarait la rechercher pour l'amour de Jésus ? En fait, comme il voyait qu'en cet endroit il y avait un maigre fruit pour un grand labeur, il se réserve la possibilité de faire ailleurs un travail fructueux. Le brave combattant de Dieu, se refusant à être circonscrit dans le "cloître" de ces murailles, se mit à la recherche d'un champ de bataille ouvert.
12. Même chose, également pour le vénérable Benoît - et tu le comprendras vite si tu m'écoutes bien - il abandonna, toujours vivant, quelques sujets indociles, pour en relever ailleurs combien d'autres de la mort spirituelle !
Pierre : Que tes dires correspondent à la vérité, cela est évident et le témoignage scripturaire invoqué leur apporte une pleine confirmation, mais, je t'en prie, reviens à la vie d'un tel Père et à la suite de l'histoire.
13. Grégoire : Comme dans cette solitude, le saint homme croissait en vertus et en miracles, beaucoup attirés par lui, se rassemblèrent en ce lieu en vue de servir le Dieu Tout-puissant, si bien qu'il y construisit douze monastères avec l'aide de Jésus-Christ le Seigneur Tout-puissant, dans lesquels il établit douze moines en leur assignant un Père, mais il en garda quelques-uns avec lui, jugeant que sa présence était encore nécessaire pour leur formation.
14. Rapidement, quelques nobles et pieuses
personnes de la ville de Rome se mirent à converger aussi
vers Benoît et à lui confier leurs fils pour qu'ils
soient nourris sous les auspices du Seigneur Tout-puissant. C'est
à ce moment-là qu'Euthicius confia son fils Maur
et le patricien Tertullus, son fils Placide: des enfants pleins
d'espoir. Le jeune Maur, déjà fort d'une bonne éducation,
commença à être un auxiliaire pour son Maître,
tandis que Placide avait encore l'âge et le tempérament
d'un enfant.
1. Dans l'un des monastères qu'il avait construits tout autour se trouvait un certain moine qui ne pouvait tenir en place au moment de la prière. Mais dès que les frères avaient fait l'inclination pour s'adonner à l'uvre de l'oraison, aussitôt il sortait dehors et, avec un esprit de vagabondage, il s'occupait de choses terrestres et transitoires. Après avoir été bien souvent admonesté par son Abbé, on l'envoya à l'homme de Dieu qui, à son tour, lui adressa de vifs reproches pour son comportement inepte. De retour au monastère, c'est à peine s'il s'en tint pendant deux jours aux admonestations de l'homme de Dieu, car le 3ème jour, revenant à ses habitudes, il se mit à rôder partout pendant le temps de l'oraison.
2. Comme la chose était rapportée au serviteur de Dieu par ce même homme qu'il avait établi Père du monastère, il dit : "Je viens, moi, et je le corrige par mes soins." Comme il était arrivé au monastère et que, l'heure venue, la psalmodie finie, les frères s'adonnaient à l'oraison, il vit ce moine qui n'avait pu rester à la prière; et voilà qu'un petit noiraud le tirait au-dehors par le bord de son vêtement ! Alors, tout bas, il dit au Père du monastère qui s'appelait Pompeïanus et au serviteur de Dieu Maur : "Est-ce que vous ne voyez pas celui qui tire ce moine-là dehors ?" "Non", répondirent-ils. Il leur dit : "Prions pour que, vous aussi, vous voyiez celui que ce pauvre moine est en train de suivre". Après deux jours de prières, le moine Maur le vit, mais Pompeïanus, le Père de ce monastère, n'y arrivait pas.
3. Le lendemain, l'oraison achevée,
l'homme de Dieu, sortant de l'oratoire, trouva le moine dehors
: il le frappa avec une verge pour guérir la cécité
de son cur. Le moine à dater de ce jour n'eut plus
jamais à souffrir des suggestions du démon qui l'entraînait.
Mais il demeura immobile, appliqué à son devoir
d'oraison et ainsi l'antique ennemi n'osa plus exercer sa domination
sur son esprit : comme si c'était lui-même qui avait
été atteint par le coup !
1. Or parmi les monastères qu'il avait construits en cet endroit, il y en avait trois qui étaient situés en hauteur sur des rochers de la montagne et c'était une opération très laborieuse pour les frères que de descendre toujours au lac pour se mettre en devoir de puiser de l'eau, d'autant pus que le flanc abrupt de la montagne constituait un grave danger pour ceux qui les descendaient, non sans crainte. Alors un groupe de frères choisi dans ces trois monastères vint trouver le serviteur de Dieu Benoît et ils lui disent : "C'est laborieux pour nous de descendre chaque jour chercher de l'eau jusqu'au lac et c'est pourquoi il est nécessaire de changer les monastères de place."
2. Il les reçut avec tendresse et les renvoya dûment consolés. La même nuit, avec le brave petit enfant appelé Placide dont j'ai parlé plus haut, il gravit le sommet de cette montagne ; il y pria assez longuement et lorsqu'il eut terminé, il disposa trois pierres à cet endroit pour servir de signe, puis il revint à son monastère à l'insu de tous ceux qui demeuraient là.
3. Comme un autre jour, poussé par la même nécessité, les frères étaient revenus vers lui, il leur dit : "Allez et creusez un peu sur ce rocher où vous trouverez trois pierres superposées : Dieu tout-puissant a le pouvoir de produire de l'eau même au sommet de cette montagne : qu'Il daigne ainsi vous épargner la fatigue d'un tel parcours ?" Ils se rendirent sur le sommet de la montagne dont Benoît leur avait parlé et le trouvèrent suintant déjà de l'eau. Comme ils y faisaient une excavation, elle se remplit aussitôt, et elle sortit en quantité suffisante pour couler en abondance jusqu'à nos jours et pour descendre du sommet de cette montagne jusqu'en bas.
1. Une autre fois, un certain Goth, pauvre en esprit, vint pour se convertir à la vie monastique et l'homme de Dieu Benoît le reçut très volontiers. Or un certain jour, il ordonna qu'on lui donne un outil en fer, appelé fauchette à cause de sa ressemblance avec une faux, afin qu'il coupe les ronces d'un endroit donné où on devait faire un jardin. Or, ce terrain que le Goth avait mission de déblayer était situé sur le bord même du lac. Et comme ce même Goth, à cause de l'épaisseur du roncier, y allait de toutes ses forces, le fer, se détachant de son manche, alla voler dans le lac ; or, à cet endroit il y avait une telle profondeur qu'il ne restait plus aucun espoir de le récupérer.
2. Le fer étant donc perdu, le Goth
tout tremblant courut trouver le moine Maur pour lui raconter
l'accident dont il était l'auteur et il fit satisfaction
pour sa faute. Lequel Maur se mit aussitôt en devoir d'informer
le serviteur de Dieu, Benoît. Or donc, l'homme de Dieu Benoît
apprenant la chose se rendit sur les lieux ; il prit le manche
de la main du Goth et le mit dans le lac ; aussitôt le fer
remonta des profondeurs et se réajusta sur le manche. Sur-le-champ,
il rendit son outil au Goth en lui disant : "Tiens ! Travaille
et ne sois plus triste!"
1. Un certain jour, alors que le même vénérable Benoît se tenait en cellule, ledit Placide, cet enfant attaché à la personne du saint homme, sortit pour puiser de l'eau dans le lac. Tenant son récipient, il eut un geste imprudent en le mettant dans l'eau, et entraîné par ce mouvement, il y tomba lui aussi. Aussitôt, le courant le saisit, l'éloigna du bord et le tira vers le large jusqu'à la distance d'un jet de flèche ! Or l'homme de Dieu, à l'intérieur de sa cellule, eut aussitôt conscience de ce qui s'était passé et appela Maur en toute hâte : "Frère, lui dit-il, cours ! L'enfant qui était allé puiser de l'eau est tombée dans le lac et le courant l'a déjà entraîné fort loin !"
2. Chose admirable et qui ne s'était pas reproduite depuis l'apôtre Pierre ! Voici: la bénédiction ayant été demandée et reçue, Maur, stimulé par l'ordre de son Père gagna cet endroit et, se croyant toujours sur la terre ferme, il continua sa course sur l'eau jusqu'à l'endroit où l'enfant avait été emporté par le courant : il le saisit par les cheveux et revint toujours en courant. A peine eut-il touché terre et repris ses esprits qu'il jeta un regard derrière lui et voici que, ce qu'il n'aurait jamais cru possible, étonné et tout tremblant, il le voyait accompli !
3. De retour chez le Père, il lui rendit compte de cet exploit. Le vénérable homme de Dieu, Benoît, lui, se mit à attribuer la chose non à ses propres mérites mais à l'obéissance de son disciple. Maur, au contraire, disait que c'était dû uniquement à son ordre : il était bien conscient que cela ne venait pas de sa propre vertu puisqu'il avait agi inconsciemment. Mais voici que dans cet assaut d'humilité, réciproque et amical, l'enfant sauvé intervint comme arbitre. Car il disait : "Moi, lorsque j'étais retiré de l'eau, je voyais au-dessus de ma tête la melote du Père Abbé, et j'avais conscience que c'était lui qui me conduisait hors de l'eau."
4. Pierre : Grandioses les choses que tu
racontes ! Et dignes de servir à l'édification d'un
grand nombre. Pour ma part, ces miracles d'un homme si bon, plus
j'en bois, plus j'ai soif !
1. Grégoire : Comme le feu de l'amour de notre Dieu et Seigneur Jésus-Christ devenait dans cette région, toujours plus fort, toujours plus étendu, comme beaucoup quittaient la vie du siècle et se mettaient sous le joug du Rédempteur, comme, d'autre part, il est courant que les méchants jalousent le bien spirituel des autres, sans vouloir le posséder eux-mêmes, un prêtre de l'église voisine, du nom de Florentius, aïeul de notre sous-diacre Florentius, atteint par la malice de l'antique ennemi, se mit à envier les vaillantes entreprises du saint homme, à vilipender son genre de vie et à barrer la route, autant qu'il le pouvait, à ceux qui venaient le visiter.
2. Puis, voyant qu'il ne pouvait entraver la carrière d'un tel homme, que la renommée de sa vie prenait de l'ampleur, et que sans cesse de nombreux sujets se sentaient appelés à un genre de vie meilleure au seul bruit de ses louanges, les ardeurs de l'envie le consumaient toujours davantage et le rendaient d'autant plus méchant : Les louanges de cette sainte vie, il aurait aimé les recevoir, certes, mais mener une vie digne de louanges, il ne le voulait pas ! Cette jalousie ténébreuse l'aveugla à un tel point qu'il fit parvenir au serviteur du Dieu Tout-puissant un pain farci de poison sous couleur d'offrande bénite ! L'homme de Dieu le reçut avec action de grâce, mais la peste que recelait ce pain n'eut pas de secret pour lui.
3. Or, à l'heure de sa réfection, un corbeau avait coutume de venir de la forêt voisine pour prendre du pain dans sa main. Comme il arrivait donc, selon son habitude, l'homme de Dieu jeta devant lui le pain que le prêtre lui avait fait parvenir et il lui donna cet ordre : "Au nom de notre Seigneur Jésus-Christ, prends-moi ce pain et jette-le dans un endroit tel qu'aucun homme ne puisse le retrouver". Alors, ouvrant la bouche, étendant les ailes, le corbeau se mit à sautiller autour du pain et à émettre de petits croassements comme s'il lui disait en clair qu'il voulait bien lui obéir, mais qu'il ne pouvait accomplir cet ordre. Alors l'homme de Dieu, revenant à la charge lui dit à plusieurs reprises : "Pars, Pars, sois tranquille, jette-moi ça dans un endroit impossible à trouver". Après de longues hésitations, le corbeau se résolut enfin à le prendre dans son bec, il s'envola et s'éloigna. Après un laps de temps de trois heures, le pain ayant été jeté, il revint, et l'homme de Dieu lui donna dans la main sa pitance accoutumée.
4. Or le vénérable Père voyant que ce prêtre brûlait dans son cur du désir d'attenter à sa vie en éprouva une grande peine, plus pour celui-ci d'ailleurs que pour lui-même. Mais ledit Florentius, voyant qu'il ne pouvait supprimer physiquement le Maître, s'enflamma du désir d'éteindre la vie dans l'âme de ses disciples : c'est ainsi que dans le jardin de la "cella" où résidait Benoît, il leur mit sous les yeux sept filles nues chargées de faire une grande farandole en se tenant la main, allumant ainsi dans leur cur un désir pervers.
5. Ce que voyant depuis la "cella", et redoutant la chute de ses disciples dont l'âge était encore tendre, comprenant bien d'autre part que tout cela n'était fait que dans le seul but de le persécuter, lui, il céda à une telle jalousie, mit en ordre tous les oratoires qu'il avait bâtis en les plaçant sous l'autorité d'un préposé et en y adjoignant des frères, puis en prenant avec lui un petit nombre de moines, il changea son lieu de résidence.
6. Aussitôt que l'homme de Dieu se fut effacé par humilité devant les procédés de cet homme, le Dieu Tout-puissant frappa celui-ci de façon terrible. En effet, comme ledit prêtre, debout sur son balcon, voyait s'éloigner Benoît et sautait de joie, et alors que tout le reste de la maison restait parfaitement immobile, le balcon sur lequel il se trouvait tomba et l'écrasa dans sa chute : ainsi s'éteignit l'ennemi de Benoît.
7. Le disciple de l'homme de Dieu, appelé Maur, jugea qu'il fallait tout de suite annoncer la chose au Père Benoît, lequel n'était encore qu'à une distance de 10 milles. Il lui dit: "Reviens ! Car le prêtre qui te persécutait s'est éteint !" En entendant cela, l'homme de Dieu Benoît se livra à de grandes lamentations, tant pour la mort de son ennemi que pour l'exultation de son disciple devant la mort de cet ennemi. Il s'ensuivit qu'à son disciple aussi il infligea une pénitence parce qu'en lui annonçant une telle nouvelle, il avait osé se réjouir de la mort d'un ennemi.
8. Pierre : Admirable et stupéfiant tout ce que tu me racontes là ! Car, dans l'eau tirée du rocher, je vois Moïse, dans le fer qui remonte des profondeurs, Elisée, dans la marche sur les eaux, Pierre, et enfin dans les pleurs sur la mort d'un ennemi, David. Au fond je pense vraiment que cet homme était rempli de l'esprit de tous les justes !
9. Grégoire. L'homme de Dieu Benoît, mon cher Pierre, avait reçu l'équivalent de Celui qui est un, lequel, en concédant la grâce de la Rédemption, a rempli le cur de tous les élus. C'est de Lui que Jean a dit : "Il était la lumière véritable qui illumine tout homme venant en ce monde." Et c'est de lui qu'il est encore écrit : "De sa plénitude, tous, nous avons reçu." En effet les saints hommes de Dieu ont bien pu recevoir les dons puissants du Seigneur mais non le pouvoir de les communiquer aux autres. Le Seigneur par contre a offert les signes de sa puissance à ceux qui Lui sont soumis, tout en promettant à ses ennemis de leur donner le signe de Jonas, de sorte qu'Il daigna mourir devant les superbes, et devant les humbles, ressusciter, d'une part ceux-ci voient de quoi Le mépriser, tandis que ceux-là, en Le vénérant, comprennent qu'ils doivent L'aimer. Duquel mystère, il ressort ceci : tandis que les superbes considèrent sa mort avec mépris, les humbles reçoivent en échange de cette mort, la gloire du pouvoir.
10. Pierre. Dis-moi, je te prie, en quel endroit le saint homme de Dieu émigra après cela, et si, là encore, il s'est signalé par quelques miracles.
Grégoire. En émigrant ailleurs, le saint homme a changé de lieu mais pas d'ennemi. En effet, il eut à supporter par la suite des combats d'autant plus graves qu'il se trouva affronté directement au maître de la malice en personne. Voici les faits : le village fortifié appelé Cassin est situé sur les côtés d'un mont élevé dont le flanc s'élargit pour recevoir ledit village, mais ensuite, sur une distance de 3 milles, il prend de la hauteur et son sommet atteint pour ainsi dire les nuées : il y avait là un très ancien lieu de culte dans lequel dans lequel, suivant une coutume héritée des païens de jadis, Apollon était vénéré par un peuple stupide de rustres. Et tout autour avaient poussés des bois sacrés dans lesquels une masse abrutie d'infidèles s'appliquait, avec force transpiration, à offrir des sacrifices sacrilèges.
11. Arrivant donc à cet endroit, l'homme de Dieu brisa l'idole, culbuta l'autel, coupa les bois sacrés à la base et dans le temple d'Apollon lui-même, il construisit un petit oratoire dédié à saint Martin. De plus, là où se trouvait l'autel du même Apollon, il construisit un petit oratoire à saint Jean. Quant à la multitude qui habitait alentour, par de continuelles prédications, il l'invitait à la foi.
12. Mais cela, l'antique ennemi ne pouvait le souffrir en silence et ce n'est pas qu'en tapinois ou dans un songe qu'il se manifestait, mais dans une claire vision il s'imposait aux yeux de ce Père : En poussant de grandes clameurs, il se plaignait d'être victime de la violence, à tel point que les frères entendaient sa voix bien qu'ils ne vissent nullement son image. Cependant, comme le vénérable Père le disait à ses disciples, l'antique ennemi se montrait à ses yeux de chair sous un aspect parfaitement horrible et tout en feu ; il faisait mine de se jeter sur lui avec une bouche et des yeux enflammés. Cependant, tous entendaient bien ce qu'il disait : Il l'appelait d'abord par son nom, et comme l'homme de Dieu n'avait cure de lui répondre, il éclatait aussitôt en invectives. En effet, lorsqu'à ses cris de "Benoît! Benoît !" il voyait que celui-ci ne donnait aucune espèce de réponse, il ajoutait incontinent: "Maudit ! Non Béni ! (Benoît=benedictus=béni). Pourquoi en as-tu avec moi ? Pourquoi donc me persécutes-tu ?"
13. Mais il faut s'attendre maintenant à de nouveaux combats de l'antique ennemi contre le serviteur de Dieu : Sa volonté était, bien sûr, de lui livrer des batailles, mais c'est contre sa volonté qu'il lui fournit des occasions de victoire.
Un jour que les frères construisaient
les demeures de cette cella, ils trouvèrent une pierre
au beau milieu du chantier et ils décidèrent de
l'enlever pour servir à la construction. Or, comme à
deux ou trois, ils ne pouvaient la remuer, plusieurs autres se
joignirent à eux, mais elle demeura immobile comme si elle
était retenue à terre par des racines, alors il
leur fut donné de comprendre clairement que c'était
l'antique ennemi en personne qui s'était assis dessus puisque
les mains réunies de tant d'hommes n'arrivaient même
pas à la remuer. Devant cette difficulté, on envoya
quelqu'un prévenir l'homme de Dieu pour qu'il vienne, qu'il
repousse l'ennemi par sa prière et qu'ainsi on puisse soulever
la pierre. Il arriva aussitôt, et après avoir fait
une prière, il donna sa bénédiction; on souleva
la pierre avec la plus grande facilité comme si elle n'avait
aucun poids.
Alors il parut bon aux yeux de l'homme de
Dieu de creuser la terre à cet endroit, et comme, à
force de la creuser, ils arrivaient à une bonne profondeur,
les frères y découvrirent une idole de bronze que
provisoirement ils jetèrent au hasard dans un coin de la
cuisine d'où on vit jaillir un feu : aux yeux de tous ces
moines, il semblait évident que la cuisine allait brûler
toute entière ; ils jetaient donc de l'eau et s'agitaient
comme pour éteindre le feu ; attiré par ce vacarme
l'homme de Dieu intervint, mais il constata que ce feu était
dans les yeux de ces frères et nullement dans les siens
; alors il inclina la tête pour prier, et s'étant
rendu compte qu'ils avaient été joués par
un feu purement imaginaire, il les invita à bien regarder
avec leurs yeux, à constater que la cuisine était
intacte et qu'il n'y avait aucune flamme à voir mais que
c'était une fiction de l'antique ennemi.
1. Autre fait du même genre : un jour que les frères surélevaient quelque peu un mur parce qu'il le fallait ainsi pour répondre aux exigences, l'homme de Dieu prolongeait la prière à laquelle il se livrait entre les murs de sa cellule. L'antique ennemi lui apparut alors, l'insulte à la bouche, lui signifiant qu'il allait voir les frères au travail, ce dont l'homme de Dieu s'empressa de les informer au plus vite en leur faisant dire par un messager : "Frères ! Agissez avec la plus grande prudence parce que l'esprit malin est en train de venir vers vous à cette heure même !" Celui qui transmettait cet ordre avait à peine achevé de parler que l'esprit malin renversa le mur qu'on construisait et dans sa chute, il écrasa un moine, un jeune garçon, fils d'un magistrat, qui fut enseveli sous les décombres. Tous en furent attristés et profondément affligés, non pas à cause de la ruine du mur mais à cause de l'écrasement de ce frère. Leur premier souci fut d'avertir au plus vite le vénérable Père Benoît, lui annonçant la nouvelle avec grande douleur.
2. Alors le Père ordonna qu'on lui
apporte le corps de l'enfant mis en pièces. Et ils ne purent
le porter qu'en le mettant dans un sac parce que l'avalanche de
pierres lui avait écrasé non seulement les membres
mais aussi les os. L'homme de Dieu ordonna aussitôt qu'on
le mette sur la natte de sa cellule là où il avait
coutume de prier puis ayant mis les frères dehors, il s'enferma
dans sa cellule. Alors il se plongea dans la prière avec
plus d'insistance que d'habitude. Et merveille ! A l'heure même,
sain et sauf, aussi vaillant qu'avant l'accident, il envoya ce
moine reprendre son travail pour que lui aussi achève de
construire le mur avec les frères, lui dont le meurtre
aurait permis à l'antique ennemi d'insulter Benoît
du moins comme il le croyait.
1. Sur ces entrefaites, l'homme de Dieu commença à montrer la puissance de son esprit prophétique, à prédire l'avenir et à révéler aux personnes présentes des choses relatives à ceux qui étaient absents. Par exemple, la coutume voulait que, chaque fois que les frères avaient à sortir pour répondre à une mission quelconque, ils ne pouvaient en aucune façon prendre nourriture ou boisson hors du Prieuré, et ce point de la règle était observé scrupuleusement. Or, il advint un certain jour que des frères sortirent pour répondre à une obédience ; sur quoi ils furent contraints de prolonger leur absence jusqu'à une heure plus tardive que prévue ? Comme ils savaient qu'une femme dévote habitait dans les environs, ils entrèrent dans son logis et ils y prirent leur nourriture.
2. Il était déjà fort
tard lorsqu'ils revinrent au Prieuré et ils demandèrent
la bénédiction du Père comme de coutume.
Celui-ci leur posa directement la question : "Où avez-vous
mangé ?" Eux de répondre : "Nulle part
!" Et lui de leur dire : "Pourquoi mentez-vous ainsi
? Est-ce que vous n'êtes pas entrés au domicile de
telle femme ? Est-ce que vous n'avez pas accepté telle
et telle nourriture ? Est-ce que vous n'avez pas bu tant de verres?"
Voyant donc que le vénérable Père leur avait
(tout) dévoilé : et la visite chez cette femme,
et le détail des aliments consommés et la quantité
de ce qu'ils avaient bu, ils avouèrent tout ce qu'ils avaient
fait et tombèrent à ses pieds, épouvantés,
en reconnaissant qu'ils avaient fauté. Mais lui, sans autre
forme de procès, leur pardonna tout car, réflexion
faite, il se disait qu'ils ne recommenceraient jamais, sachant
que, même absent, il restait présent en esprit.
1. Encore ceci : Le moine Valentinien dont j'ai parlé plus haut, avait un frère qui était laïc mais religieux de cur, lequel, pour recevoir la prière de bénédiction du serviteur de Dieu et pour voir son frère, avait l'habitude de venir tous les ans de chez lui au Prieuré en restant à jeun. Or, un beau jour qu'il faisait route vers le monastère, un autre marcheur qui avait des provisions de route se joignit à lui. Comme l'heure avançait et qu'il était déjà assez tard, l'autre lui dit : "Viens, frère, prenons quelque nourriture afin de ne pas tomber de fatigue sur la route." Il lui répondit : "Loin de moi, frère ! Je ne le peux pas car j'ai pris l'habitude d'arriver toujours à jeun chez le vénérable Père Benoît." A ces mots, son compagnon de route se tut pendant un certain temps.
2. Mais ensuite, comme ils avaient encore fait un bout de chemin, il l'invita de nouveau à manger : Il ne le voulut pas puisqu'il avait résolu de venir à jeun. Alors celui qui l'avait invité à manger se tut à nouveau et il consentit à marcher encore un peu avec lui en restant à jeun. Mais comme la route s'allongeait et que l'heure, plus tardive aussi, fatiguait nos marcheurs, ils découvrirent le long de la route, un pré, une source et tout ce qui pouvait leur paraître le plus agréable pour se refaire le corps. Son compagnon lui dit alors : "Voilà de l'eau, voilà un champ ! Quel bon coin pour se restaurer et se reposer un peu afin d'arriver au bout de notre route en pleine forme !" Ces paroles lui chatouillaient agréablement l'oreille et l'endroit avait le don de plaire à ses yeux ; alors, désarmé par cette troisième invitation, il donna son accord et il mangea.
3. C'est donc à une heure "vespérale" qu'il parvint au Prieuré, et ayant été présenté au Vénérable Père Benoît, il lui demanda une prière de bénédiction. Mais aussitôt, le saint homme lui reprocha ce qu'il avait fait en chemin : "Quoi donc, frère, lui dit-il, l'ennemi malin qui s'exprimait par la bouche de ton compagnon de route n'a pas pu te persuader une première fois, ni une seconde, mais il t'a convaincu au bout de la troisième et il t'a dominé en t'amenant à faire ce qu'il voulait. Alors celui-ci, reconnaissant la faiblesse coupable de son esprit, se jeta à ses pieds, se mettant à pleurer et à rougir de sa faute, et cela d'autant plus qu'il se rendait bien compte que, même en l'absence du Père Benoît, c'est vraiment sous ses yeux qu'il avait fauté.
4. Pierre : Je vois, moi, que le cur de ce saint homme était habité par l'esprit d'Elisée, lui qui fut présent à son disciple absent.
Grégoire : Allons, Pierre, un instant
de silence, s'il te plaît, si tu veux apprendre des choses
plus grandes encore.
1. Voici donc : A l'époque des Goths, comme leur roi Totila entendait dire que le saint homme avait l'esprit de prophétie, il se rendit au monastère, mais s'arrêtant assez loin de là, il fit annoncer son arrivée. Sans plus tarder, du monastère, on lui fit dire de venir, mais comme il avait un esprit retors, il voulut sonder l'homme de Dieu pour voir s'il avait l'esprit de prophétie ou non. Or l'un de ses gardes du corps s'appelait Riggo : il lui donna ses chausses, lui fit endosser des habits royaux, et comme si c'était lui en personne, il lui donna l'ordre de se rendre auprès de l'homme de Dieu comme s'il était le roi en personne. Comme escorte d'honneur, il envoya des hommes qui faisaient habituellement partie de son entourage le plus proche, à savoir trois comtes, Vult, Ruderic et Blidin, afin de marcher à ses côtés devant les yeux du serviteur de Dieu et lui faire croire que c'était lui, le roi Totila. Il lui donna encore d'autres insignes honorifiques ainsi que des hommes d'armes ; de la sorte, tant par les hommages que par les vêtements de pourpre, on serait amené à penser qu'il était le roi.
2. Alors donc que ce même Riggo, paré
de ces vêtements et accompagné de ces marques d'honneur
à profusion, entrait dans le monastère, l'homme
de Dieu siégeait sur une éminence à distance.
Le voyant venir, dès qu'il put se faire entendre, il s'écria
: "Dépose donc mon fils ! Dépose ce que tu
portes ! Ce n'est pas à toi." Lequel Riggo tomba incontinent
à terre, effrayé d'avoir osé se moquer d'un
si grand homme et tous ceux qui l'avaient accompagné chez
l'homme de Dieu se retrouvèrent à terre, épouvantés.
Lors donc qu'ils se relevèrent, ils n'osèrent plus
du tout s'approcher de lui mais ils revinrent auprès de
leur roi et lui racontèrent en tremblant avec quelle rapidité
ils avaient été découverts.
1. C'est alors que le même Totila arriva personnellement auprès de l'homme de Dieu ; comme il le voyait assis de loin, n'osant pas approcher, il se mit à terre. Et comme, à deux puis à trois reprises, l'homme de Dieu lui disait "Lève-toi !" mais que lui, en sa présence, n'osait pas se lever de terre, Benoît, serviteur du Seigneur Jésus-Christ, daigna s'approcher en personne du roi prosterné. Il le releva de terre, lui fit des reproches au sujet de ses agissements, et en peu de mots, il lui prédit tout ce qui allait lui arriver : "Tu fais beaucoup de mal, lui dit-il, et tu en as fait déjà beaucoup. Maintenant, tâche, enfin, de mettre un frein à l'injustice. Pour toi, tu entreras dans Rome, tu traverseras la mer, tu régneras neuf années, tu mourras la dixième."
2. A ces mots, le roi profondément terrifié, lui ayant demandé une prière de bénédiction, se retira, et à partir de cette époque-là, il fut désormais moins cruel. Comme assez peu de temps après il faisait son entrée à Rome, il poussa jusqu'en Sicile, puis, la dixième année de son règne, par un jugement du Dieu Tout-puissant, il perdit son royaume avec la vie.
3. Ajoutons ceci : L'évêque de l'Eglise de Canuse avait coutume de venir chez ce même serviteur du Seigneur, et l'homme de Dieu l'aimait grandement à cause du mérite de sa vie. Ce dernier, donc, eut un entretien avec lui au sujet de l'entrée du roi Totila et de la perdition de la ville de Rome et il lui dit : "Par ce roi cette ville sera détruite au point qu'elle ne sera plus habitée désormais. A quoi l'homme de Dieu répondit : "Rome ne sera pas exterminée par ces peuplades, mais harassée par les tempêtes, les éclairs, les tourbillons et le tremblement de terre, elle s'affaissera sur elle-même." Le mystère de cette prophétie est devenu maintenant, pour nous, plus clair que le jour, nous qui constatons de nos yeux que, dans cette ville, les remparts s'écroulent, les maisons sont renversées, les églises détruites par le tourbillon, et ses édifices fatigués par une longue vieillesse, nous les voyons s'affaisser sous l'accumulation de leurs propres ruines.
4. Bien que son disciple Honorat, dont je
tiens cette relation, reconnaisse qu'il ne l'a jamais entendu
de sa propre bouche, cependant il atteste l'avoir entendu dire
par les frères.
1. A cette époque également, un certain clerc de l'Eglise d'Aquin subissait les vexations du démon et l'homme vénérable que fut Constantin, évêque de cette ville, l'avait fait parcourir de nombreux sanctuaires de martyrs afin qu'il puisse être guéri. Mais les saints martyrs de Dieu ne voulurent pas lui accorder le don de la santé pour montrer quelle grande grâce résidait en Benoît. Il fut donc conduit au serviteur du Dieu Tout-puissant, Benoît, lequel se répandant en prières adressées au Seigneur Jésus-Christ, chassa incontinent l'antique ennemi de cet homme obsédé, mais après sa guérison, il lui enjoignit ceci : "Va, ne mange plus de chair, et n'aie jamais l'audace d'accéder à l'Ordre sacré. Car quel que soit le jour où tu oserais profaner le saint Ordre par ta témérité, aussitôt le démon reprendrait sur toi tous ses droits."
2. Le clerc s'en fut donc, pleinement guéri, et comme, en général, une peine récente a pour effet de terrifier l'esprit, il observa pendant un certain temps ce que l'homme de Dieu lui avait prescrit. Mais, comme après de nombreuses années tous ses anciens avaient émigré loin de la lumière de ce monde et qu'il voyait que les plus jeunes s'élevaient au-dessus de lui par les saints Ordres, il mit au second plan les paroles de l'homme de Dieu comme s'il les avait oubliées après un temps prolongé, et il accéda à l'Ordre sacré : Aussitôt le diable qui l'avait laissé de côté s'empara de lui et ne cessa de le soumettre à ses vexations jusqu'à ce qu'il lui eût arraché l'âme.
3. Pierre : cet homme, à ce que je vois, avait pénétré les secrets de la divinité, lui qui avait discerné que si ce clerc avait été livré au diable, c'était pour qu'il n'ose pas accéder à l'Ordre sacré.
Grégoire : Pourquoi ne connaîtrait-il pas les secrets de la divinité, celui qui garde les préceptes de la divinité, vu qu'il est écrit : "Celui qui adhère au Seigneur est un seul esprit."?
4. Pierre : S'il ne fait qu'un seul esprit avec le Seigneur, celui qui adhère au Seigneur, qu'en est-il de ce que dit aussi cet incomparable héraut de la parole : "Qui a connu la pensée du Seigneur, ou qui a été son conseiller ?" Il paraît en effet grandement contradictoire d'ignorer la pensée de celui avec qui on a été fait un.
5. Grégoire : Les saints hommes, dans la mesure où ils sont un avec le Seigneur, n'ignorent pas la pensée du Seigneur. En effet, ce même Apôtre dit aussi : Qui donc connaît l'homme, et ce qui est dans l'homme, si ce n'est l'esprit de l'homme qui est en lui ? De même, les choses qui sont de Dieu, personne ne les connaît, si ce n'est l'Esprit de Dieu." Et, pour montrer qu'il connaissait les choses de Dieu, il ajoute : "Quant à nous, nous avons reçu, non l'esprit de ce monde, mais l'Esprit qui vient de Dieu." D'où il dit encore: "Ce que l'il n'a pas vu, ce que l'oreille n'a pas entendu, ce qui n'est pas monté au cur de l'homme, ce que Dieu a préparé pour ceux qui L'aiment, eh bien, Lui nous l'a révélé par son Esprit."
6. Pierre : Si donc les choses de Dieu furent révélées par l'Esprit de Dieu à ce même apôtre, comment dit-il, juste avant ce que je viens de citer : "O profondeur des richesses de la sagesse et de la science de Dieu ! Que Ses jugements sont incompréhensibles et ses voies impénétrables ? " Mais de nouveau, lorsque je dis ceci, une autre question surgit, car David le prophète parle au Seigneur en disant : "De mes lèvres j'ai prononcé tous les jugements de Ta bouche." Or comme savoir est moins que prononcer, pourquoi est-ce que Paul affirme que les jugements de Dieu sont incompréhensibles alors que David atteste que non seulement il les connaît tous, mais qu'il les a même prononcés de ses lèvres ?
7. Grégoire : A l'une et l'autre question, j'ai déjà brièvement répondu ci-dessus en te disant que les saints hommes, en tant qu'ils sont avec le Seigneur, n'ignorent pas la pensée du Seigneur. En effet, tous ceux qui suivent dévotement le Seigneur sont par cette dévotion même, avec le Seigneur ; d'autre part, encore alourdis par le poids d'une chair corruptible, ils ne sont pas avec le Seigneur. C'est pourquoi, les jugements cachés du Seigneur, ils les connaissent en tant qu'ils sont unis à Lui ; en tant qu'ils sont désunis, ils les ignorent. Et comme ils ne pénètrent pas encore parfaitement ses secrets, ils attestent que ses jugements sont incompréhensibles, mais comme ils adhèrent à Lui en esprit, et qu'en adhérant soit aux paroles de la Sainte Ecriture, soit aux révélations cachées, en tant qu'ils les reçoivent, ils en prennent connaissance : ils les ont connues et ils les prononcent. Donc, les jugements que Dieu tait, ils les ignorent, les jugements qu'Il prononce, ils les savent.
8. D'où également le prophète David : Comme il disait : "De mes lèvres j'ai prononcé tous les jugements" il a ajouté immédiatement : "de Ta bouche", comme s'il disait en clair : " Ces jugements que j'ai pu, et connaître, et prononcer, j'ai reconnu que c'est Toi qui les avait dit. Car ceux que Tu ne dis pas Toi-même, Tu les caches sans aucun doute à notre connaissance." Il y a donc accord entre la sentence prophétique et apostolique car, d'une part, les jugements de Dieu sont incompréhensibles, et cependant, ceux qui furent proférés par sa bouche sont prononcés par des lèvres humaines. En effet, ceux qui sont proférés par Dieu peuvent être connus des hommes tandis que ceux qui sont cachés ne le peuvent pas.
9. Pierre : Face à l'objection de
ma petite question, l'explication rationnelle a ouvert la route.
Mais, je t'en prie, s'il reste encore quelque chose concernant
la vertu de cet homme, continue donc!
1. Un certain homme, noble, appelé Théoprobus avait été converti par les admonitions de ce même Père Benoît, lequel le traitait avec confiance et même familiarité à cause du mérite de sa vie. Un jour, comme celui-ci était entré dans sa cellule, il le trouva en train de pleurer très amèrement, et comme il se tenait debout, immobile, pendant un long moment et qu'il voyait que les larmes ne s'arrêtaient pas, considérant d'autre part qu'il n'avait pas l'habitude de prier en poussant des gémissements mais qu'il le faisait seulement lorsqu'il avait de la peine, il s'enquit de la cause d'une si grande affliction. Sur-le-champ, l'homme de Dieu lui répondit : "Tout ce monastère que j'ai construit et tout l'ensemble de ce que j'ai préparé pour les frères, par un jugement du Dieu Tout-puissant, tout cela sera livré aux peuples barbares. A peine ai-je pu obtenir que me soient concédées les âmes de ceux qui demeurent en ce lieu."
2. Cette parole que Théoprobus a entendue, nous en voyons nous autres la réalisation, car nous savons que son monastère a été récemment détruit par la nation lombarde. Récemment en effet, à la faveur de la nuit, et profitant du repos des frères, les Lombards sont entrés et après avoir tout pillé, ils n'ont pu s'emparer de personne, pas même d'un seul homme. Le Dieu Tout-puissant a accompli ce qu'il avait promis au fidèle serviteur de Dieu Benoît : s'il livrait les biens aux nations étrangères, il conserverait les vies.
Pierre : En cette circonstance, je vois
que Benoît a tenu le rôle de Paul : tandis que le
navire a perdu tous ses biens, jetés par-dessus bord, lui-même
a reçu, pour sa consolation, la vie de tous ceux qui l'accompagnaient.
A une certaine époque, notre brave
Exhilaratus (c.à.d. "Réjoui"), que tu
as connu après sa conversion, avait été envoyé
par son maître afin d'apporter du vin à l'homme de
Dieu pour le monastère : il y en avait, pleins, deux de
ces petits récipients en bois qu'on appelle plus communément
fiasques. Il en apporta un, mais il cacha le second en cours de
route. Quant à l'homme de Dieu à qui l'on ne pouvait
dissimuler les faits commis en son absence, il reçut le
premier avec action de grâce et il lança cet avertissement
au garçon qui s'éloignait : "Regarde bien,
fils, ne bois pas tout de suite de ce flacon que tu as caché,
mais penche-le avec prudence, et tu trouves ce qu'il y a dedans."
Couvert de confusion, il sortit de chez l'homme de Dieu et, revenu
à cet endroit, voulant vérifier ce qu'il avait entendu,
comme il penchait la fiasque, il en sortit aussitôt un serpent.
Alors ce jeun Exhilaratus, impressionné par ce qu'il découvrit
dans le vin, fut effrayé du mal qu'il avait commis.
1. Il y avait encore, non loin du monastère, un bourg dans lequel une quantité non négligeable d'hommes avait été convertie par les admonitions de Benoît, passant du culte des idoles à la foi en Dieu. Là aussi résidaient quelques saintes femmes moniales et pour stimuler leurs âmes, le serviteur de Dieu Benoît avait soin d'y envoyer fréquemment ses frères. Or un jour, comme de coutume, il en envoya un, mais le moine qui avait été dépêché, après avoir fait l'exhortation, fut prié par ces moniales d'accepter des mouchoirs : il les prit et les cacha dans sa poitrine.
2. A peine était-il revenu, que l'homme
de Dieu, très amer, se mit à lui faire des reproches
en disant : "Comment l'iniquité est-elle entrée
dans ton sein ?" Mais l'autre demeurait interloqué,
et ayant oublié ce qu'il avait, il se demandait pourquoi
on le reprenait. Alors, il lui dit : "Est-ce que je n'étais
pas présent, moi, lorsque tu as accepté des mouchoirs
donnés par les servantes de Dieu et que tu les as mis dans
ton sein ?" L'autre aussitôt, se jetant à ses
pieds, se repentit d'avoir agi avec sottise. Quant à ces
mouchoirs qu'il avait cachés sur lui, il les jeta.
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