ENCYCLOPEDIE -DE--LA--LANGUE -FRANCAISE

ABBAYE
  Origines -Temps des Mérovingiens
         
-
Vie de saint Benoît
par
saint Grégoire,
au livre II des Dialogi (Dialogues) de saint Grégoire le Grand

IIe partie



XX- Benoît lit des pensées d'orgueil dans le cœur d'un religieux. ; XXI - Les sacs de farine trouvés devant le monastère. ; XXII - Consignes données en songe pour la construction du monastère de Terracine. ; XXIII - Les deux religieuses excommuniées. ; XXIV - Le jeune moine rejeté hors de terre. ; XXV - Le moine qui voulait toujours sortir du monastère. ; XXVI - Le serviteur guéri de la lèpre. ; XXVII - Miracle des pièces d'or en faveur d'un débiteur et guérison d'un homme empoisonné. ; XXVIII - La bouteille d'huile jetée sur les rochers. XXIX - Le tonneau se remplit d'huile.; XXX - Le démon chassé par un soufflet ; XXXI - Le paysan libéré du Goth Zalla ; XXXII - L'enfant ressuscité ; XXXIII - Le ciel vient au secours de sainte Scholastique pour empêcher Benoît d'interrompre un entretien. ; XXXIV - La Montée au ciel de e Scholastique ; XXXV - Vision du monde dans un seul rayon de lumière ; XXXVI - La Règle des moines ; XXXVII - Son départ de ce monde et les signes qui l'accompagnent. ; XXXVIII - Une pauvre femme guérie dans la grotte de saint Benoît.

Appendice: Extrait du Livre III, chapitre XVI - L'ermite Martin et saint Benoît.
 


 
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XX- Benoît lit des pensées d'orgueil dans le cœur d'un religieux.

 

1. Un certain jour, alors que l'heure était déjà vespérale, le vénérable Père prenait des aliments pour le corps : Il y avait là un de ses moines qui avait été auparavant fils d'un "Protecteur" et qui lui tenait la lampe devant la table. Mais comme l'homme de Dieu mangeait et que l'autre restait là debout accomplissant son service, il se mit à rouler silencieusement des pensées dans sa tête ; il se disait en cogitant : "Qui est-il donc celui-ci que, moi, j'assiste pendant qu'il mange, à qui je tiens la lampe, auquel je rends ce service ? Et qui suis-je, moi, pour servir cet être-là ?". Là-dessus, l'homme de Dieu s'étant aussitôt retourné, se mit à lui faire de violents reproches en disant : "Signe ton cœur, frère ! Qu'est-ce que tu dis là ? Signe donc ton cœur !". Et sur-le-champ, appelant les frères, il prescrivit qu'on lui retire la lampe des mains ; quant à lui, il lui ordonna de quitter son service et d'aller s'asseoir - tranquille - à l'heure même.

2. Questionné par les frères pour savoir ce qu'il avait dans le cœur, il leur raconta point par point de quel esprit de superbe il s'était enflé et les paroles qu'en pensée, il avait prononcées contre l'homme de Dieu en secret. Alors, avec une évidence limpide, il devint patent pour tous qu'on ne pouvait rien cacher au vénérable Benoît à l'oreille de qui résonnaient même les mots de la pensée.
 
 

 


   

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XXI - Les sacs de farine trouvés devant le monastère.


    1. Une autre fois donc, la famine s'était abattue sur cette région de la Campanie et une grande pénurie d'aliments les tenaillaient tous : déjà au monastère de Benoît, le froment avait manqué et tous les pains, presque, avaient été mangés si bien qu'à l'heure du repas on n'avait pas pu en trouver plus de cinq pour les frères. Or, comme le vénérable Benoît les voyait contristés, il s'efforça par un blâme discret, de corriger leur pusillanimité et de relever leur courage par une promesse. Il leur dit : "Pourquoi votre esprit est-il contristé à cause du manque de pain ? Aujourd'hui, il y en a moins, mais demain vous l'aurez en abondance."

2. Le lendemain, on trouva devant la porte du monastère 200 boisseaux de farine, et jusqu'à maintenant, on n'a jamais su par quels intermédiaires le Seigneur les avait fait venir. A cette vue, les frères rendirent grâce au Seigneur. Ils avaient appris désormais à ne plus douter de l'abondance, même au sein de la disette.

3. Pierre : Dis-moi, je te prie : doit-on croire que l'esprit de prophétie a toujours pu être présent chez le serviteur de Dieu ou bien est-ce par intervalles qu'il remplissait son âme ?

Grégoire : L'esprit de prophétie, Pierre, n'irradie pas toujours l'âme des prophètes, car de même qu'il est écrit : "L'Esprit souffle où Il veut", de même il faut savoir qu'Il inspire aussi quand Il veut. De là vient donc que l'Esprit de Nathan, interrogé par le roi pour savoir s'il pouvait construire le Temple, consentit d'abord, et finalement s'y opposa. De là vient qu'Elisée, comme il voyait la femme pleurer et en ignorait la cause, dit au serviteur qui voulait empêcher cette femme : "Laisse-là, car son âme est dans l'amertume : le Seigneur me l'a caché et il ne m'a rien indiqué."

4. Le Dieu tout-puissant dispense ses dons suivant les dispositions de sa grande bonté, car tandis que, tantôt il donne l'esprit de prophétie et tantôt le retire, de même, il élève dans les hauteurs l'esprit de ceux qui prophétisent, et les maintient dans la bassesse. En effet : et lorsqu'ils reçoivent l'esprit de prophétie, ils découvrent ce qu'ils sont de par Dieu, et lorsqu'ensuite ils ne l'ont plus, ils apprennent à connaître ce qu'ils sont de par eux-mêmes.

5. Pierre : Qu'il en soit ainsi que tu l'affirmes, la raison le proclame hautement. Mais je te prie, continue à dire ce qui te vient encore à l'esprit au sujet du vénérable Père Benoît.
 
 

 


 

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XXII - Consignes données en songe pour la construction du monastère de Terracine.

   

1. Un autre jour, demande lui fut faite par un homme de foi, d'envoyer des moines dans son domaine, près de la ville de Terracine. . Accédant à sa demande et députant des frères pour cette mission, il institua un Père, et nomma celui qui serait son second. A leur départ, il fit cette promesse: "Allez et tel jour, je viens en personne, et je vous montre à quel endroit vous devez construire l'oratoire, à quel endroit, le réfectoire des frères, à quel endroit, le logis des hôtes : en d'autres termes tout ce qui est nécessaire à la vie d'un monastère." Ceux-ci, après avoir reçu la bénédiction, se rendirent au lieu-dit, et attendant impatiemment le jour fixé, ils préparèrent tout ce qui semblait nécessaire pour accueillir un tel Père et ceux qui pouvaient venir avec lui.

2. Mais en cette nuit-là où pointait la lumière du jour promis, l'homme de Dieu apparut en songe audit serviteur de Dieu qu'il avait constitué Père de ce lieu ainsi qu'à son préposé, et il leur indiqua avec une étonnante précision les endroits où ils devaient construire. Lorsque l'un et l'autre sortirent de leur sommeil, ils se rapportèrent réciproquement ce qu'ils avaient vu. Cependant, n'accordant pas une foi entière à leur vision, ils attendirent que l'homme de Dieu vienne comme il l'avait promis.

3. Mais comme au jour dit, l'homme de Dieu ne venait nullement, ils retournèrent vers lui, tout tristes, et lui dirent : "Père, nous avons attendu que tu viennes, comme tu l'avais promis, pour nous montrer où nous devions construire et que construire, mais tu n'es pas venu." Et lui de leur dire : "Pourquoi, frères, pourquoi donc dites-vous cela ? Ne suis-je pas venu comme je l'ai promis ?" Et comme ceux-ci disaient: "Quand es-tu venu ?", il répondit : "Ne vous suis-je pas apparu à l'un et à l'autre pendant votre sommeil ? Et ne vous ai-je pas désigné chaque endroit ? Allez donc! Et selon ce que vous avez entendu dans votre vision, construisez tout le logis du monastère." A ces mots, frappés d'admiration, ils revinrent au domaine précité et construisirent tous les bâtiments selon ce qu'ils avaient appris par révélation.

 4. Pierre : J'aimerais qu'on m'explique par quelle disposition il a pu se faire : qu'il aille au loin, qu'il donne une réponse à des gens qui dorment, que ceux-ci entendent dans une vision et qu'ils en gardent souvenir !

Grégoire : Mon pauvre Pierre, pourquoi es-tu dans l'incertitude en fouillant dans déroulement d'une chose qui s'est réalisée ? Il est clair, assurément que l'esprit est d'une nature plus mobile que le corps. Et en vérité, l'Ecriture en témoigne : un prophète, qui se trouvait en Judée, a été enlevé dans les hauteurs et immédiatement déposé, avec un repas, en Chaldée ; il a vraiment nourri un autre prophète avec ce repas, puis soudain il s'est retrouvé en Judée. Si donc Habacuc a pu en un instant se rendre corporellement aussi loin et y apporter un repas, qu'y a-t-il d'étonnant si le Père Benoît a obtenu de partir en esprit et d'expliquer ce qui était nécessaire aux esprits des frères qui dormaient ? Et ainsi, de même que l'un s'est déplacé corporellement pour la nourriture du corps, de même l'autre s'est déplacé spirituellement pour instaurer une vie spirituelle.

5. Pierre : Ton langage, comme par une main puissante, a dissipé les doutes de mon esprit, mais j'aimerais savoir quelle était la valeur de cet homme de cet homme quand il employait le langage de la vie courante.
 
 

 

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XXIII - Les deux religieuses excommuniées.

 

1. Grégoire : Il s'en faut de beaucoup, Pierre, que son langage courant ait manqué du poids des miracles, car son cœur se maintenait sans cesse dans les hauteurs, et jamais les paroles qui tombaient de sa bouche ne restaient sans effet. Mais s'il lui arrivait parfois de dire une chose, non pas sur le mode du jugement mais de la simple menace, sa parole avait un tel pouvoir qu'elle agissait non pas comme s'il l'avait proférée de manière dubitative ou conditionnelle mais comme une sentence.

2. Effectivement, non loin de son monastère, il y avait deux religieuses moniales, issues de famille noble, qui vivaient dans un lieu approprié : un homme, très religieux, leur offrait ses services pour les nécessités de la vie extérieure. Mais il arrive, chez certaines personnes, que la noblesse de leur origine engendre la bassesse de l'esprit et ceux qui se rappellent avoir été plus que d'autres en quelque domaine sont moins disposés à se mépriser eux-mêmes en ce monde : ainsi, nos deux religieuses moniales n'avaient pas encore acquis la retenue parfaite de la langue malgré le frein qu'aurait dû constituer leur habit, et bien souvent, par des paroles inconsidérées, elles provoquaient la sourde colère de cet homme religieux qui s'était dévoué à leur service pour les rapports avec l'extérieur.

3. Après avoir longtemps supporté cette situation, il vint trouver l'homme de Dieu et lui rapporta toutes les paroles outrageantes qu'il avait à subir. Entendant raconter tout cela à leur sujet, l'homme de Dieu leur envoya dire aussitôt : "Corrigez votre langue ! Car si vous ne vous améliorez pas, je vous excommunie." A vrai dire, cette sentence d'excommunication n'était pas exécutoire, mais proférée seulement sous forme de menace.

4. Cependant, n'ayant rien changé à leurs habitudes antérieures, elles moururent au bout de quelques jours et on les enterra dans l'église. Mais lorsqu'on célébrait la messe solennelle dans cette église et que le diacre faisait la proclamation rituelle : "Si quelqu'un n'est pas en communion, qu'il se retire !", leur nourrice (elle avait pris l'habitude d'apporter pour elles une offrande au Seigneur), leur nourrice, donc, les voyait sortir de leur sépulcre et quitter l'église. Comme elle avait remarqué assez souvent qu'elles sortaient lorsque le diacre lançait sa monition et qu'alors elles ne pouvaient demeurer à l'intérieur de l'église, il lui revint en mémoire ce que l'homme de Dieu leur avait fait dire de leur vivant : à savoir qu'il les exclurait de la communion si elles ne corrigeaient pas leurs mœurs et leurs paroles.

5. Alors, avec une grande tristesse, on le fit savoir à l'homme de Dieu, lequel aussitôt, de sa propre main, donna une offrande en disant : "Allez et faites offrir cette oblation au Seigneur à leur intention, et après, elles ne seront plus excommuniées." Or, comme le sacrifice était offert pour elles et que le diacre proclamait comme de coutume que ceux qui n'étaient pas en communion devaient sortir de l'église, on ne les vit plus sortir. De ce fait, il fut patent et indubitable que si elles ne se retiraient plus du tout avec le groupe de ceux qui étaient exclus de la communion, c'est qu'elles avaient recouvré cette communion par la grâce du Seigneur et par l'intervention du serviteur de Dieu.

6. Pierre : C'est tout à fait admirable de voir qu'un homme, vénérable et très saint, certes, mais vivant encore dans cette chair corruptible, ait pu absoudre des âmes tombées déjà sous le coup de ce jugement invisible.

Grégoire : Voyons, Pierre, est-ce qu'il n'était pas encore dans la chair, celui qui s'était entendu dire : "Tout ce que tu auras lié sur la terre sera lié dans les cieux et ce que tu auras délié sur la terre sera délié dans les cieux" ? Et maintenant, ils ont reçu sa fonction de lier et de délier ceux qui sont en place pour exercer le saint pouvoir en matière de foi et de mœurs. Mais pour qu'un homme tiré de la terre ait un tel pouvoir, le Créateur du ciel et de la terre est venu du ciel sur la terre. Et si la chair peut être juge des esprits eux-mêmes, c'est que le Dieu fait chair pour les hommes a daigné lui accorder cela, car la raison pour laquelle notre faiblesse s'est élevée au-dessus d'elle-même, c'est que la force de Dieu s'est faite faiblesse, s'abaissant au-dessous d'elle-même.

7. Pierre : La puissance de ce raisonnement s'accorde bien avec celle des miracles évoqués.
 
 

 

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XXIV - Le jeune moine rejeté hors de terre.

 

1. Grégoire : Un certain jour, l'un de ses moines, un jeune garçon qui aimait ses parents plus que de raison, voulut se rendre à la maison et il sortit du monastère sans bénédiction, mais le jour même, à peine était-il arrivé chez eux qu'il mourut. Or, bien qu'il eût été enseveli, on retrouva son corps, le jour suivant, hors de terre. De nouveau, ils se mirent en devoir de lui redonner une sépulture, mais le jour d'après, on le retrouva encore rejeté à l'extérieur et le voilà exhumé comme la première fois !

2. Alors, en toute hâte, ils coururent se jeter aux pieds du Père Benoît et demandèrent avec force larmes qu'il daignât lui faire grâce. Aussitôt, de ses propres mains, l'homme de Dieu leur donna le Corps eucharistique du Seigneur en disant : "Allez et déposez le Corps du Seigneur sur sa poitrine, et lui, ensevelissez-le ainsi." Lorsque cela fut accompli, la terre retint le corps qu'on y avait déposé et ne le rejeta plus. Comprends-tu bien, Pierre, quel était le mérite dont cet homme était revêtu aux yeux du Seigneur ? La terre rejetait le corps de celui qui n'était pas en grâce aux yeux de Benoît!

Pierre : Oui, je comprends et même j'en suis terriblement étonné.
 
 

 

 

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XXV - Le moine qui voulait toujours sortir du monastère.

 

1. Un de ses moines s'était laissé aller à l'esprit de "bougeotte" et il ne voulait pas rester tranquille dans le monastère. Sans se décourager, l'homme de Dieu l'avait repris et lui avait donné maints avertissements, mais il n'y avait aucun moyen pour lui faire admettre de rester dans la communauté; au contraire il faisait pression sur Benoît et l'importunait de ses prières pour qu'il lui donne du large : A la fin, excédé par son insistance, le vénérable Père se mit en colère et lui ordonna de s'éloigner.

2. Mais à peine fut-il sorti du monastère qu'il se trouva confronté à un dragon posté sur son chemin, la gueule grande ouverte ! Et comme ce dragon qui lui était apparu cherchait à le dévorer, tout tremblant et le cœur battant, il se mit à pousser de grands cris : "Accourez ! Au secours ! Ce dragon-là veut me dévorer!" Les frères accoururent, mais de dragon, ils n'en virent point ; ils ramenèrent donc au monastère le moine tremblant et palpitant, lequel promit aussitôt qu'il ne quitterait jamais plus le monastère et à dater de ce jour, il tint sa promesse : en effet, il avait vu le dragon dressé contre lui, alors qu'auparavant il le suivait sans le voir.
 
 

 

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XXVI - Le serviteur guéri de la lèpre.

 

1. Mais encore une chose que je ne saurais passer sous silence ; je le tiens d'Aptonius, un homme illustre qui me l'a raconté : Il me disait qu'un serviteur de son père avait été atteint de la maladie appelée éléphantiasis (une sorte de lèpre) à tel point que ses cheveux tombèrent et qu'ensuite, sa peau se mit à se boursoufler : plus moyen de cacher l'infection qui progressait! Alors le père en question l'envoya à l'homme de Dieu et en un rien de temps, il retrouva la santé d'autrefois.
 
 

 

 

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XXVII - Miracle des pièces d'or en faveur d'un débiteur

et guérison d'un homme empoisonné.

 

1. Je ne tairai pas non plus cet épisode que son disciple appelé Pérégrinus aimait à raconter : Un jour, un brave fidèle, poursuivi par une dette pressante, crut qu'il n'y avait plus qu'un seul remède pour lui : aller chez l'homme de Dieu et le mettre au courant de la dette contraignante qui le talonnait. Il vint donc au monastère, rencontra le serviteur du Dieu tout-puissant et lui fit savoir qu'il était continuellement harcelé par son créancier pour une somme de 12 pièces d'or. A quoi le vénérable Père lui répondit qu'il n'avait pas l'ombre de ces 12 pièces. Cependant, il trouva des mots pleins de douceur pour le consoler dans sa misère et il lui dit : "Va maintenant et reviens dans deux jours, car aujourd'hui je n'ai pas ce que je devrais te donner."

2. Ce laps de deux jours, il le passa à prier comme d'habitude. Le troisième jour, lorsque revint celui qui était tourmenté par les exigences de sa dette, voilà que sur la huche du monastère où l'on serrait le blé, on découvrit inopinément 13 pièces d'or : l'homme de Dieu ordonna de les apporter et les remit au quémandeur affligé en lui disant d'en rendre 12 et d'en garder une pour ses dépenses personnelles.

3. Mais je reviendrai maintenant à ce que j'ai appris grâce à la relation des disciples dont j'ai parlé au début de ce livre : Un homme était tourmenté, en butte à la jalousie féroce de son adversaire ; cette haine atteignit un tel paroxysme qu'il en vint à mettre du poison dans le breuvage de l'autre. Ce poison ne put lui ôter la vie, néanmoins sa peau changea de couleur de sorte que cette marbrure se diffusant dans tout le corps semblait imiter les caractères de la lèpre. Mais conduit à l'homme de Dieu, il recouvra très rapidement la santé d'autrefois. En effet, à peine l'eût-il touché qu'il fit disparaître toutes les altérations de la peau.
 
 

 


 
 

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XXVIII - La bouteille d'huile jetée sur les rochers.

 

1. Au temps, également, où la disette d'aliments frappait lourdement la Campanie, l'homme de Dieu avait distribué tout ce qu'il y avait dans son monastère à diverses personnes dans l'indigence, si bien qu'il ne restait presque plus rien à la Dépense, si ce n'est un peu d'huile dans une bouteille de verre. C'est alors que survint un certain sous-diacre du nom d'Agapit demandant avec insistance qu'on lui donne un petit peu d'huile. L'homme de Dieu qui avait résolu de tout distribuer sur terre pour tout garder dans le ciel, ordonna de donner au quémandeur ce peu d'huile qui était de reste. Le moine responsable de la Dépense entendit bien l'ordre donné par Benoît, mais il en différa l'exécution.

2. Un petit moment après, comme il s'enquérait auprès du moine, demandant si ce qu'il avait ordonné avait été donné, il répondit qu'il s'était bien gardé de le faire, car s'il l'avait donné, il ne restait plus rien du tout pour les frères. Alors il se mit en colère et donna l'ordre à d'autres de jeter par la fenêtre cette bouteille de verre dans laquelle il restait, semble-t-il, un peu d'huile, afin de ne pas garder dans le cellier une chose due à la désobéissance. Ainsi fut fait. Or sous cette fenêtre s'ouvrait un grand précipice hérissé de rochers acérés. Le vase ainsi jeté tomba sur les rochers mais il resta intact comme s'il n'avait jamais été jeté, de sorte qu'il ne se cassa pas et que l'huile ne put se répandre. Alors l'homme de Dieu ordonna de le ramasser et puisqu'il était en bon état de le donner au quémandeur. Ensuite, ayant réuni les frères, il reprocha au moine, devant tous, son infidélité et son orgueil. (…)
 
 


 

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XXIX - Le tonneau se remplit d'huile.

 

(…) 1. La réprimande achevée, il se mit en prière avec les frères qui étaient là. Or, à l'endroit où il priait avec eux, il y avait un tonneau d'huile, vide et fermé. Comme le saint homme persistait dans sa prière, l'huile se mit à monter et à soulever le couvercle. L'ayant ainsi forcé et soulevé, l'huile, augmentant sans cesse, déborda et inonda le dallage sur lequel ils se trouvaient prosternés en prière. A la vue de ce qui se passait, le serviteur de Dieu Benoît conclut sur-le-champ sa prière et l'huile cessa de couler sur le pavé.

2. Alors il fit une ample admonestation au frère qui avait manqué de confiance et désobéi, afin qu'il apprenne l'humilité et la foi. Sous l'effet de cette correction salutaire, le frère rougit car le vénérable Père qui, par son admonestation, lui avait inculqué la vertu du Dieu Tout-puissant, la lui montrait réalisée par ses miracles et il n'y avait plus personne qui puisse douter des promesses de cet homme qui, en un seul et même moment, en échange d'un récipient de verre presque vide, avait redonné un tonneau plein d'huile.
 
 

 

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XXX - Le démon chassé par un soufflet.

 

1. Un certain jour, alors qu'il se rendait à l'oratoire de saint Jean, sis à la fine pointe du mont, l'antique ennemi, déguisé en vétérinaire, vint à sa rencontre, portant un récipient en forme de corne et une entrave à chevaux. Comme il s'enquérait: "Où vas-tu ?", l'autre répondit: " Voilà que je m'en vais trouver les frères pour leur donner une potion". Là-dessus, le vénérable Benoît se rendit à la prière. Celle-ci terminée, il se hâta d'en revenir. Quant à l'esprit malin, il rencontra un ancien parmi les moines en train de puiser de l'eau ; il entra aussitôt en lui, le jeta à terre et lui fit de très rudes vexations. Lorsqu'il revint de sa prière et le vit si cruellement traité, l'homme de Dieu, pour tout remède, lui donna un soufflet et sous la secousse, l'esprit malin en sortit aussitôt, à tel point qu'il n'osa plus jamais y revenir.

2. Pierre : J'aimerais savoir : ces grands miracles est-ce qu'il les demandait toujours et les obtenait par la vertu de la prière, ou bien, parfois aussi, les produisait-il par le seul signe de sa volonté ?

Grégoire : Ceux qui adhèrent à Dieu avec un esprit dévot, lorsque la nécessité l'exige, peuvent produire des signes de l'une ou l'autre façon : tantôt ils font des choses admirables par la prière, tantôt par leur propre pouvoir. En effet Jean dit : "A tous ceux qui l'ont reçu, Il a donné le pouvoir de devenir fils de Dieu." Si donc, ils peuvent exercer ce pouvoir de devenir fils de Dieu, quoi d'étonnant qu'ils puissent faire des signes par ce même pouvoir?

3. Que ces miracles s'obtiennent de l'une ou l'autre façon, Pierre en témoigne lorsque, par sa prière, il ressuscite Tabitha qui vient de mourir, mais qu'il livre à la mort par un simple blâme Ananie et Saphire coupables de mensonge. On ne dit pas qu'il ait prié pour leur ôter le souffle, mais seulement qu'il les a menacés pour la faute qu'ils avaient commise. Il est donc clair qu'ils produisent ces choses tantôt par leur pouvoir, tantôt parce qu'ils le demandent, car, à ceux-ci Pierre a ôté la vie par une menace, tandis qu'à celle-là, il l'a rendue par sa prière.

4. Et maintenant, je raconte encore deux faits émanant du serviteur de Dieu Benoît : on y voit clairement qu'il a pu les accomplir, l'un en vertu de la puissance qu'il avait reçue de Dieu, l'autre grâce à sa prière.
 
 

 

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XXXI - Le paysan libéré du Goth Zalla.

 

1. Un certain homme du peuple des Goths, appelé Zalla, appartenait à cette perfidie arienne qui, du temps de leur roi Totila, s'enflamma avec l'ardeur de la plus sauvage cruauté contre tous les hommes représentant la religion catholique, si bien que, lorsqu'un moine ou un clerc quel qu'il fût, paraissait devant la face de cet individu, il ne sortait jamais vivant d'entre ses mains. Or, un certain jour, enflammé par la chaleur de l'avarice et assoiffé de rapine, il était en train d'affliger un pauvre rustre de tourments cruels et le torturait de supplices divers, celui-ci, vaincu par la douleur, déclara qu'il avait confié ses biens au serviteur de Dieu Benoît : il espérait mettre un répit à sa cruauté, pour le temps que son tortionnaire croirait cela, et lui soustraire ainsi quelques heures de vie.

2. Alors Zalla cessa en effet de torturer le paysan, mais après lui avoir lié les bras avec de solides lanières, il se mit à le pousser devant son cheval avec ordre de lui montrer qui était ce Benoît à qui il avait confié ses biens. Les bras ligotés et marchant toujours devant lui, il le conduisit au monastère du saint homme et le découvrit devant l'entrée de sa cellule, assis tout seul, en train de lire. Il dit donc à ce même Zalla qui le talonnait et le malmenait. "C'est lui, le Père Benoît dont je t'avais parlé". L'autre, l'esprit en ébullition, jeta d'abord sur lui un regard de feu où passait toute son âme perverse ; puis pensant le contraindre à agir sous l'effet de cette terreur qui était son procédé coutumier, il se mit à vociférer à grands cris : "Debout ! Lève-toi ! Et rends les biens de ce paysan ! Tu les a reçus !".

3. A cette voix, l'homme de Dieu leva les yeux de sa lecture, droit devant lui, et le regarda, mais aussitôt son attention se porta sur le paysan retenu par ses liens. Comme il abaissait les yeux sur ses bras, les lanières qui les enserraient commencèrent à se dénouer d'une manière étonnante, avec une telle vitesse qu'aucun homme, même en se hâtant, n'aurait pu les défaire si rapidement. Et comme celui qui était venu, ligoté, commençait soudain à se redresser, libéré, Zalla, tout tremblant devant la force qui manifestait un tel pouvoir, s'écroula par terre et ployant jusqu'à ses pieds sa nuque d'une rigidité cruelle, il se recommanda à ses prières. Quant à l'homme de Dieu, il n'eut cure de se lever pour interrompre sa lecture mais, ayant appelé les frères, il ordonna de l'emmener à l'intérieur pour qu'il reçoive une "bénédiction".

4. Voilà donc, Pierre, ce que je t'ai dit : ceux qui servent le Dieu tout-puissant avec une plus grande familiarité peuvent parfois accomplir des miracles par leur propre pouvoir. En effet celui qui, de son siège, a réprimé la férocité d'un terrible Goth et qui, d'un coup d'œil, a dénoué les courroies et les nœuds d'un lien qui enserrait les bras d'un innocent, celui-là montre, par la rapidité même du miracle, qu'il avait reçu le don d'accomplir par son propre pouvoir ce qu'il a fait.

Et maintenant encore, j'ajouterai quel miracle, quel grand miracle! il a pu obtenir par sa prière.
 
 

 

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XXXII - L'enfant ressuscité.

 

1. Un certain jour, il était sorti avec les frères pour les travaux de la campagne. Or un paysan portant dans ses bras le corps de son fils défunt, bouleversé par la douleur de cette perte, vint au monastère chercher le Père Benoît. Lorsqu'on lui eut dit que le Père se trouvait aux champs avec les frères, il déposa le corps inanimé de son fils devant la porte du monastère, et fou de douleur, il se mit à courir de toutes ses forces à la recherche du vénérable Père.

2. Justement, à cette heure, l'homme de Dieu était en train de revenir avec les frères. Dès que le paysan endeuillé l'aperçut, il se mit à crier : "Rends-moi mon fils !" A cette voix, l'homme de Dieu s'arrêta en disant : "Est-ce moi qui t'ai retiré ton fils ?" L'autre répondit : "Il est mort ! Viens ! Ressuscite-le !" Lorsqu'il entendit ces paroles, l'homme de Dieu fut très contristé : "Laissez, dit-il, aux frères, laissez ! Cela ne nous appartient pas mais relève du pouvoir des saints Apôtres. Pourquoi veut-on nous imposer des fardeaux que nous ne pouvons pas porter ?" Mais lui, aiguillonné par sa douleur excessive, persistait dans sa demande, jurant qu'il ne partirait pas s'il ne ressuscitait son fils. Alors le serviteur de Dieu s'enquit : " Où est-il ?" Il lui répondit: "Le voilà, son corps gît à la porte du monastère."

3. Lorsque l'homme de Dieu arriva sur les lieux avec les frères, il se mit à genoux et se coucha sur le petit corps de l'enfant et, se relevant, il tendit ses paumes vers le ciel en disant : "Seigneur, ne regarde pas mes péchés mais la foi de cet homme qui demande que son fils soit ressuscité, et fais revenir dans ce petit corps l'âme que tu en as retirée." A peine avait-il achevé le dernier mot de cette prière que, son âme revenant, sous les yeux de tous les assistants tout son petit corps se mit à trembler à tel point qu'on eût dit qu'il avait palpité, comme ébranlé par un frémissement merveilleux. Alors il lui prit la main et le donna à son père, bien vivant, sain et sauf.

4. C'est clair, Pierre, qu'il n'a pas obtenu ce miracle par sa propre puissance puisqu'il a demandé, prostré à terre, de pouvoir l'accomplir.

Pierre : Que tout soit comme tu l'affirmes, c'est clair, à l'évidence, car les explications que tu avais proposées, tu les prouves par des faits concrets. Mais apprends-moi, je t'en prie, si les saints peuvent tout ce qu'ils veulent et s'ils obtiennent tout ce qu'ils désirent.
 
 

 

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XXXIII - Le ciel vient au secours de sainte Scholastique

pour empêcher saint Benoît d'interrompre un entretien.

 

1. Grégoire : Qui donc, Pierre, sera plus sublime en cette vie que Paul, lequel, par trois fois, pourtant, a prié le Seigneur pour être délivré de l'aiguillon dans sa chair, et cependant il ne put obtenir ce qu'il voulait ? A ce propos, il faut que je te raconte ce qui est arrivé au vénérable Père Benoît, car il y a une chose qu'il voulut faire mais qu'il ne put accomplir.

2. En effet sa sœur, qui s'appelait Scholastique, consacrée au Dieu tout-puissant depuis sa plus tendre enfance, avait pris l'habitude de venir vers lui une fois par an et l'homme de Dieu descendait vers elle, au-delà de la porte, mais pas loin, dans la propriété du monastère. Or, un certain jour, elle vint comme à l'accoutumée et son vénérable frère, accompagné de ses disciples, vint vers elle. Ils passèrent tout le jour dans les louanges de Dieu et dans de saints entretiens et, tandis que les ténèbres de la nuit commençaient à s'étendre sur la terre, ils prirent ensemble leur nourriture. Comme ils étaient encore à table et que leurs saints entretiens se prolongeaient, l'heure se faisant plus tardive, la sainte moniale, sa sœur, lui fit cette demande : "Je t'en prie, ne me laisse pas cette nuit, mais reste jusqu'au matin pour que nous puissions parler encore des délices de la vie céleste. Il lui répondit : "Que dis-tu là, ma sœur ? Passer la nuit hors de la cellule ! Je ne le puis nullement."

3. Or la sérénité du ciel était telle qu'aucun nuage n'apparaissait dans les airs, mais la sainte femme de moniale, après avoir entendu les paroles négatives de son frère, joignit ses doigts, posa les mains sur la table et elle s'inclina, la tête dans les mains, pour prier le Seigneur Tout-puissant. Comme elle relevait la tête de dessus la table, éclairs et tonnerre éclatèrent avec une telle force et l'inondation fut telle que ni le vénérable Benoît, ni les frères qui l'accompagnaient ne purent mettre le pied dehors et franchir le seuil du lieu où ils siégeaient. C'est que voilà ! La sainte moniale, en inclinant la tête dans ses mains, avait répandu sur la table des fleuves de larmes qui, dans un ciel serein, avaient attiré la pluie. Et ce n'est pas un peu plus tard, après la prière, que l'inondation s'ensuivit mais il y eut une telle concomitance entre prière et inondation qu'elle leva la tête de la table alors que le tonnerre éclatait déjà, à tel point que lever la tête et faire tomber la pluie, cela se produisit en un seul moment.

4. Alors, au milieu des éclairs, du tonnerre et de cette formidable inondation de pluie, voyant qu'il ne pouvait retourner au monastère, contrarié, il commença à se plaindre en disant : "Que le Dieu Tout-puissant te pardonne, ma soeur, qu'as-tu fait là ?" Elle lui répondit : " Eh bien, voilà ! Je t'ai prié et tu n'as pas voulu m'écouter. J'ai prié mon Seigneur et lui m'a entendu. Maintenant, si tu le peux, sors donc, abandonne-moi et retourne à ton monastère." ... Mais ne pouvant quitter l'abri du toit, lui qui n'avait pas voulu rester spontanément, demeura sur place malgré lui et ainsi se fit-il qu'il passèrent toute la nuit à veiller et que dans un échange mutuel, ils se rassasièrent de saints entretiens sur la vie spirituelle.

5. Je t'avais bien dit qu'il avait voulu une chose mais n'avait pu l'accomplir, car si nous considérons l'état d'esprit de cet homme vénérable, il est hors de doute qu'il aurait désiré ce temps serein qu'il avait eu pour descendre, mais à l'encontre de ce qu'il voulait, il se trouva confronté à un miracle sorti d'un cœur de femme avec la force du Dieu tout-puissant. Pas étonnant qu'en cette circonstance, une femme qui désirait voir longuement son frère ait prévalu sur lui. En effet, selon la parole de saint Jean : "Dieu est amour", c'est par un juste jugement que celle-là fut plus puissante qui aima davantage.

Pierre : Je l'avoue, ce que tu dis là me plaît beaucoup.
 
 

 

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XXXIV - Montée au ciel de sainte Scholastique.

 

1. Or, comme le lendemain, la vénérable femme retournait à sa propre cellule, l'homme de Dieu revint au monastère. Et voici que, trois jours après, étant en cellule, levant les yeux au ciel, il vit l'âme de sa sœur, sortie de son corps, pénétrer sous la forme d'une colombe dans les secrets du ciel. Et lui, se réjouissant pour elle d'une si grande gloire, rendit grâces au Dieu Tout-puissant avec hymnes et louanges et il fit part de sa mort aux frères.

2. Puis il les dépêcha pour faire venir son corps au monastère et le placer dans la sépulture qu'il s'était préparée pour lui-même. De la sorte, il arriva que ceux dont l'esprit avait toujours été uni en Dieu sur la terre, ne furent pas séparés corporellement même dans la tombe.
 
 

 

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XXXV - Vision du monde entier dans un seul rayon de lumière.


 
  1. Une autre fois encore, Servandus était venu selon son habitude rencontrer Benoît : il était diacre et abbé de ce monastère qui avait été construit dans la région de Campanie par un certain patricien appelé Libère. En effet, il fréquentait le monastère, car cet homme, lui aussi, répandait comme une source les paroles de la grâce céleste de sorte que, comme par une sorte de courant allant de l'un à l'autre, ils s'imprégnaient mutuellement des douces paroles de la vie, et, cette suave nourriture de la patrie céleste dont ils ne pouvaient jouir encore parfaitement, ils la goûtaient du moins en soupirant après elle.

2. Mais l'heure du repos l'exigeant, le vénérable Benoît se retira dans la partie supérieure de cette tour où il logeait et il installa le diacre Servandus dans la partie inférieure de cette même tour et là, cela va de soi, on pouvait monter facilement et communiquer entre le bas et le haut. Devant cette tour, d'autre part, il y avait un vaste logis dans lequel les disciples de l'un et de l'autre prenaient leur repos. Or l'homme du Seigneur Benoît, alors que les frères reposaient encore et que l'heure des vigiles approchait, avait devancé le moment de la prière nocturne : debout à la fenêtre, il priait instamment le Dieu Tout-puissant et subitement, alors qu'il regardait dans la nuit encore profonde, il vit une lumière répandue d'en-haut chasser toutes les ténèbres de la nuit et briller d'une telle splendeur qu'elle surpassait la lumière du jour elle-même, alors qu'en fait, elle rayonnait au sein des ténèbres.

3. Or dans cette contemplation, une chose tout à fait admirable s'ensuivit car, en effet, comme lui-même l'a raconté ensuite, le monde entier, comme rassemblé sous un seul rayon de soleil, fut offert à ses yeux. Comme ce Vénérable Père fixait les yeux avec intensité sur la splendeur de cette lumière éclatante, il vit l'âme de l'évêque de Capoue, Germain, transportée par les anges au ciel dans une sphère de feu.

4. Alors, voulant que quelqu'un soit avec lui le témoin d'un tel miracle, il appela le diacre Servandus par son nom à deux et trois reprises en poussant une forte clameur. Et comme celui-ci était troublé par cette clameur inhabituelle chez un tel homme, il monta, regarda et vit un petit reste de lumière : il était stupéfait d'un tel miracle ; alors l'homme de Dieu lui raconta point par point ce qui s'était produit et aussitôt il demanda à Théoprobe, homme religieux du bourg fortifié de Cassin de se rendre la nuit même à la ville de Capoue pour savoir ce qui était arrivé à l'évêque Germain : l'envoyé le trouva déjà mort, et poursuivant sa recherche avec soin, il découvrit que son trépas s'était produit au moment même où l'homme de Dieu avait eu connaissance de son ascension.

5. Pierre : Chose tout à fait admirable et terriblement étonnante ! Bien plus : qu'on puisse dire que le monde entier fut offert à ses yeux, rassemblé pour ainsi dire, dans un seul rayon de soleil, cela je ne l'ai jamais expérimenté ! Et par conséquent, je ne saurais même pas me le représenter. Car suivant quel ordre de choses peut-il bien se faire que le monde entier soit vu par un seul homme ?

6. Grégoire : Retiens bien, Pierre, ce que je te dis : Pour l'âme qui voit le Créateur, toute créature paraît bien exiguë. En effet bien que cette âme n'ait contemplé qu'un faible rayonnement de la lumière du Créateur, tout le créé se réduit pour elle à de petites proportions, car par la lumière elle-même de cette vision intime, le sein de son esprit s'élargit et son cœur grandit tellement en Dieu qu'il se tient élevé au-dessus du monde. Qui plus est, l'âme du voyant quant à elle, se trouve au-dessus d'elle-même. Et lorsque, dans la lumière de Dieu elle est ainsi ravie au-dessous d'elle-même, elle s'amplifie intérieurement ; alors elle jette un regard au-dessus d'elle et elle comprend, dans cet état d'élévation, combien tout le créé est petit, alors que, dans son abaissement, elle n'arrivait même pas à le saisir. Ainsi donc, l'homme qui contemplait ce globe de feu et qui voyait les anges en train de remonter au ciel, ne pouvait voir ces choses, sans aucun doute, que dans la lumière de Dieu. Qu'y a-t-il d'étonnant, dès lors à ce qu'il vît le monde rassemblé devant ses yeux, alors que, élevé dans la lumière de l'esprit, il se situait déjà hors du monde ?

7. Par ailleurs, quand je dis que le monde était rassemblé devant ses yeux, ce n'est pas que la terre et le ciel se fussent contractés, mais que l'âme du Voyant s'était dilatée, elle qui, ravie en Dieu, put voir, sans difficulté, tout ce qui était au-dessous de Dieu. Ainsi donc, en union avec cette lumière qui jaillissait devant ses yeux, à l'extérieur de lui-même, il y avait, dans son esprit une lumière intérieure qui, parce qu'elle ravissait l'âme du Voyant vers les hauteurs, lui montrait combien étaient exiguës toutes les réalités d'en-bas.

8. Pierre : Il me semble qu'il m'a été utile de n'avoir pas compris tout de suite ce que tu m'avais dit puisque ma lenteur a permis, de ta part, un exposé aussi développé. Mais maintenant que mon intelligence a été abreuvée des explications tellement limpides que tu as infusées en elle, je te prie de reprendre la suite de ton récit.

 

 

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XXXVI - La Règle des moines.

 

Grégoire : Je voudrais bien, Pierre, te raconter encore une foule de choses au sujet de ce vénérable Père ; mais j'en passe certaines, non sans peine, dans ma hâte à révéler les faits et gestes d'autres saints personnages. Du moins, je ne veux pas que tu l'ignores : cet homme de Dieu, entre tant de miracles par lesquels il a brillé dans le monde, n'a pas laissé de resplendir aussi par les paroles de son enseignement : en effet, il a écrit une Règle monastique qui l'emporte par son esprit de discernement et la clarté de son discours. Quelqu'un voudrait-il connaître plus à fond ses mœurs et sa vie : il pourra trouver dans ce code de la Règle tous les actes du Maître, car, en aucune façon, le saint homme n'aurait pu enseigner autre chose que ce qu'il vivait.
 
 

 

 

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XXXVII - Sa sortie de ce monde et les signes qui l'accompagnent.


 1. Passons maintenant à l'année où il devait quitter cette vie : à tous il annonça le jour de sa mort, signifiant à tous ceux qui étaient présents qu'ils devaient tenir secret ce qu'ils avaient entendu et indiquant aux absents quel signe, et de quelle sorte, se produirait lorsque son âme sortirait de son corps.

2. Six jours avant son départ, il se fait ouvrir son tombeau. Peu après, il est pris d'accès de fièvre dont l'ardeur véhémente commence à l'accabler. Comme sa langueur s'aggravait de jour en jour, au sixième jour, il se fit porter par ses disciples à l'oratoire et là, il s'assura pour son départ en recevant le Corps et le Sang du Seigneur, puis, entouré de ses disciples qui soutenaient de leurs mains ses membres affaiblis, il rendit le dernier souffle en prononçant des paroles de prière.

3. Ce jour-là, deux de ses frères, l'un étant resté en sa cellule et l'autre se trouvant au loin, eurent la révélation d'une même et unique vision : ils virent qu'une voie recouverte de tissus précieux et illuminée de lampes innombrables, s'étendait de sa cellule jusqu'au ciel, empruntant un chemin tout droit, à l'Orient. Au sommet se tenait un homme brillant, majestueusement vêtu, qui leur demanda : "Cette voie que vous contemplez, de qui est-elle ?" Ils reconnurent qu'ils ne le savaient pas. Alors il leur dit : "C'est la voie par laquelle Benoît, le bien-aimé de Dieu, est monté au ciel." La mort du saint homme donc, les disciples présents la virent de leurs yeux tandis que les absents en eurent connaissance grâce au signe qui leur avait été prédit.

4. Il fut enseveli dans l'Oratoire de Saint-Jean-Baptiste que lui-même avait construit sur les ruines de l'autel d'Apollon.
 
 

 

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XXXVIII - Une pauvre femme guérie dans la grotte de saint Benoît.

 

1. Il brille par ses miracles, également dans cette grotte de Subiaco (Sous-le-lac), où il habita tout d'abord et cela jusqu'à nos jours encore, à condition que la foi des demandeurs "l'exige". Récemment en effet s'est produit ce fait que je te raconte : une femme, aliénée mentalement avait complètement perdu la raison. Nuit et jour, elle errait par monts et par vaux, à travers champs et forêts, ne s'arrêtant pour se reposer que là où la fatigue l'y contraignait. Or un jour, après avoir très longtemps erré en vagabonde, elle aboutit à la grotte du saint homme, le bienheureux Benoît, et là, sans rien savoir, elle entra et y demeura. Le matin venu, elle en sortit, pleinement rétablie dans son bon sens, comme si aucune démence ne l'avait jamais tenue captive. Et tout le reste de sa vie, elle conserva cette bonne santé dont elle avait reçu la grâce.

2. Pierre : Que disons-nous donc en ce qui concerne ainsi la protection des martyrs : nous avons le sentiment que tout se passe comme s'ils montraient leurs bienfaits non pas tant par leurs corps que par leurs reliques, de sorte qu'ils font de plus grands miracles là où ils ne gisent pas avec leur propre corps. ?

3. Grégoire : Il n'y a pas l'ombre d'un doute, Pierre, que là où gisent les corps des saints martyrs, ils peuvent se manifester par de nombreux signes, et c'est bien ce qu'ils font : à ceux qui viennent demander quelque chose avec un cœur pur, ils font voir des miracles innombrables. Mais comme il y a des esprits faibles qui pourraient douter qu'ils sont présents pour les exaucer là où il est évident qu'ils ne sont pas corporellement, il leur est nécessaire de montrer de plus grands signes là où un esprit faible pourrait douter de leur présence. Quant à ceux dont l'esprit reste solidement fixé en Dieu, leur foi est d'autant plus méritante, sachant que d'une part, ils ne gisent pas là avec leurs corps, et que d'autre part ils ne manquent pas pour autant de les exaucer.

4. C'est pourquoi la Vérité elle-même a dit, pour augmenter la foi de ses disciples : "Si je ne m'en vais pas, le Paraclet ne vient pas à vous." Or, il est certain que l'Esprit Paraclet procède toujours du Père et du Fils : Pourquoi donc le Fils dit-il qu'Il se retirera afin qu'Il vienne, Lui qui ne s'éloigne jamais du Fils ? Mais comme les disciples, voyant le Seigneur dans la chair, avaient soif de le voir toujours avec les yeux du corps, il leur dit à juste titre : "Si je ne m'en vais pas, le Paraclet ne vient pas" ; c'est comme s'Il leur disait plus explicitement : "Si je ne me retire pas corporellement, je ne puis vous montrer quel est l'amour de l'Esprit et si vous ne cessez pas de me regarder corporellement, jamais vous n'apprendrez à m'aimer spirituellement."

5. Pierre : Ce que tu dis là me plaît !

Grégoire : Il nous faut cesser un moment de parler car si nous désirons raconter les miracles d'autres saints personnages, un temps de silence réparateur refera nos forces pour parler à nouveau.
 
 

Fin du Livre Second

 

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Appendice du Livre III

XVI - L'ermite Martin et saint Benoît.

 

1. Récemment, dans la province de Campanie, un homme très vénérable du nom de Martin se mit à vivre en solitaire sur un mont. J'ai appris beaucoup de choses à son sujet du Pape Pélage, mon prédécesseur de bienheureuse mémoire, ainsi que d'autres hommes très religieux qui m'en ont fait le récit.

9. Au début, lorsqu'il alla vivre sur ce mont, il ne vivait pas encore enfermé dans sa grotte mais il s'attacha le pied avec une chaîne de fer dont il fixa l'autre bout à un rocher, de sorte qu'il ne lui soit pas loisible de s'avancer au-delà de l'espace délimité par sa chaîne tendue. Ce qu'entendant, l'homme de sainte vie, Benoît, dont j'ai fait ci-dessus mémoire, prit soin de lui faire dire par son disciple : "Si tu es serviteur de Dieu, que ce ne soit pas une chaîne de fer, mais la chaîne du Christ qui te tienne (non catena ferri, sed catena Christi)". A ces mots, sur-le-champ, Martin se défit de son entrave, mais jamais, par la suite, il n'étendit son pied devenu libre plus loin que l'endroit où il avait l'habitude de l'étendre lorsqu'il était attaché, et dès lors, il se força à rester, sans chaîne, dans le même espace que celui où, autrefois, il demeurait enchaîné.

 


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