ENCYCLOPEDIE -DE--LA--LANGUE -FRANÇAISE
 

-ABEILLE
----
-
LES ABEILLES ET LES HOMMES
( XIII )

-croyances,
savoirs
et
apiculture

-
HISTOIRE
DE
--L'APICULTURE MODERNE-
et
MENTALITÉS--

NAISSANCES,
XVIe siècle


"Jean Marot, Voyage de Gênes, Tours, 1508
Peint par Jean Bourdichon pour Anne de Bretagne
BNF, Manuscrits, français 5091, f. 15v


Louis XII est représenté ici lors de la conquête de l'Italie. Il est vêtu, sur son armure, d'une cotte blanche brodée d'un semis d'abeilles d'or avec quelques ruches, motif qui accompagne la devise latine apparaissant sur la bordure de son vêtement et du caparaçon du cheval : Non utitur aculeo [rex cui paremus] (Le roi à qui nous obéissons ne porte pas d'aiguillon), ce qui signifie : il est clément à son peuple, comme le "roi des abeilles"."

texte et image extraits de :
http://expositions.bnf.fr/bestiaire/grand/074.htm

 


 
"Enfin, pour épuiser l'intérêt du cadastre de 1503, peut-être n'est-il pas superflu d'ajouter qu'il contient un dénombrement des ruches (bruscs). Tel propriétaire de Rieu en possédait, à lui seul, jusqu'à 120, et, si l'on fait le compte global de tous les ruchers, on arrive au nombre considérable d'environ 800 (771 exactement).
 
Sisteron au début du XVIe siècle
Thérèse Sclafert
Annales de Géographie Année 1928 Volume 37 Numéro 206 pp. 167-173


En 1513, Gabriel Alonso de Herrera écrit un livre d'agriculture (Agricultura general, Alcalá de Henares, Arnao Guillén de Brocar) dont le cinquième volume est consacré aux abeilles, mais il produit, là, un énième ouvrage de compilation sur le modèle antique. Il fait à peu près ce que fera un peu plus tard le Français De Serres, en donnant des conseils sur la manière de construire les ruches, de les installer, de les entretenir, de préserver l'hygiène, etc.

Sebastian Münster (Sebastianus Munsterus, 1488, Ingelheim - 1552, Bâle), Cosmographia (Cosmographie Universelle), un des premiers ouvrages allemands sur la description du monde (cartes, histoire, mentalités, etc.), Berne 1545.

 
    Nous devons la première encyclopédie zoologique de la Renaissance, Historia Animalium, à Conrad Gesner (ou Gessner, Konrad, Conradus, 1516-1565), médecin Suisse allemand de Zürich. Appelé le Pline allemand par Cuvier, Gesner a tenté, à l'image de son époque, de répertorier par ordre alphabétique tous les animaux connus de l'époque, en tentant même une classification (et même une taxinomie à deux termes). Il publie de 1551 à 1558 les quatre premiers tomes mais meurt de la peste alors qu'il n'avait pas terminé son tome sur les insectes, Theatrum insectorum. Vendue à un assistant, Thomas Penny (1532 - 1589), médecin et naturaliste, y ajoute des travaux d'Edward Wotton (1492-1555), de Charles de l'Écluse (1525-1609), dont il tire des informations sur les abeilles, Joachim Camerarius le Jeune (1534-1598, Symbolorum et emblematum ex volatilibus et insectis desumtorum centuria tertia, Nuremberg 1596,) pour les coléoptères ou encore Jean Bauhin (1541-1613) pour les scorpions, sur lesquels il publiera son seul livre relatif au Theatrum insectorum, avant de mourir à son tour. C'est à un ami commun, ayant étudié comme lui à Cambridge, que reviendra le manuscrit, l'Anglais Thomas Moffett (Moufet, Mouffet, Muffet, Muffett, 1553 - 1604).
    Moffett le compléta en une seule année, sans réussir à l'imprimer, ce que fit Thomas Mayenne (1573-1655) en 1634 , mais avec des gravures sur bois et un papier, le tout de mauvaise qualité (Insectorum sive minimorum animalium theatrum, Londres, Thomas Cote). Travail rapide (on a dit bâclé), et en tout cas faisant oeuvre de compilation, moins pour les six premiers chapitres, peut-être, sur les abeilles, sujet de prédilection, semble t-il, pour Moffet. D'ailleurs, ce n'est sans dout pas un hasard si cette partie sur les abeilles n'est pas illustrée, alors que le reste l'est, emprunté au leg de Penny. En dehors des traditionnels commentaires sur les auteurs antiques (Aristote, Théophraste, Pline, Hesychius, Virgile), Moffet avance qu'en cas d'intempéries, l'abeille vole avec une petite pierre entre les pattes pour se lester et se maintenir en équilibre (ce qui est observable, en effet). Dans le chapitre deux, l'auteur prétend que le Roi des Abeilles fait mettre à mort quiconque, dans son royaume, se montre fou, laid ou malade de naissance, mais là, il semblerait que Moffet confonde une ruche d'abeilles et la famille régnante, les Tudor.

Év
En 1554, Charles Estienne, médecin puis imprimeur, écrit le premier ouvrage imprimé en France sur l'art rural, L’agriculture et maison rustique (Praedium rusticum), dont la traduction française sera ensuite assurée, en l'augmentant, par son beau-fils (le mari de sa fille, Nicole), Jean Liébault (1535-1596), médecin et agronome.

 
Charles Estienne, L’Agriculture et maison rustique, 1564. Paris : Par Iaques du Puis
Début du troisième livre de L’Agriculture et Maison rustique, p. 61. Plus un bref recueil de la Chasse & de la Fauconnerie.
Bibliothèque municipale de Lyon.

Dans l'ouvrage d'Estienne et Liébault de 1598, on trouve dix chapitres (LXIII à LXXIII) sur l’élevage des abeilles, au livre II des jardins. L'auteur désapprouve l'usage des ruches en terre cuite et en brique et recommande celui du bois, en premier lieu, sous forme de planches assemblées, puis de troncs évidés (ruches-troncs), et enfin d'écorces de chêne-liège, la férule n'étant citée qu'en dernier, l'auteur précisant que le choix dépend aussi de la disponibilité de la matière première (page 306). Par ailleurs, l'auteur, comme tous les autres agronomes de son temps, réprouve la méthode de la récolte totale, par élimination de la colonie, que les spécialistes de l'époque jugent rétrograde. Rappelons ici les trois techniques de récolte du miel depuis l'antiquité :

- L'étouffage, avec une mèche de soufre (
image ci-dessous), ou la noyade, qui tuait toutes les abeilles (récolte totale)
- Le transvasement, d'une ruche vers une autre (récolte totale)
- Le prélèvement des parts de rayons de cire, sans distinguo du contenu, récolte partielle très couramment pratiquée (voir :
ABEILLE - LE MOYEN-AGE 2 - OCCIDENT 2, APICULTURE : LES RUCHES, image 1)

Virgile, Les Bucoliques, milieu du XVe siècle, Milan, Italie. Etouffage d'une colonie d'abeilles à l'aide d'une mèche de soufre.
Ms. Rawlinson G.98, folio 49v
Bodleian Library, Oxford

Manuscrit enluminé par le Maître des Vitae Imperatorum (actif 1430 - 1450), miniatures qui illustrent le manuscrit du même nom de Suétone (Paris, B. N., ms. it. 131), 1431.

Le père de l'apiculture allemande, Nickel Jacob, signale dans un livre publié en 1568, que les abeilles (ouvrières) peuvent élever une reine à partir d'un oeuf ou d'une très jeune larve, mais la date naissance de l'apiculture moderne, que nous qualifierons de symbolique, est à rattacher à la découverte capitale d'un Espagnol, nous allons voir cela plus loin. La même année paraît le premier traité d'apiculture en Angleterre, le traité de Thomas Hill (ou Hyll) intitulé A Pleasant Instruction on the Parfit Ordering of Bees, imprimé à Londres avec un traité d'agronomie, Certaine husbandry conjectures. Il ne se différencie pas des traités antérieurs, et l'auteur ne cache pas que son travail est le résultat d'une (énième) compilation d'auteurs anciens. Tout y passe, génération spontanée, roi des abeilles, merveillleux gouvernement du roi des abeilles, etc. et nous ne pouvons nous étendre ici sur les détails banals et pratique d'apiculture donnés dans cet ouvrage comme dans d'autres.

   Thomas Hill, A Pleasant Instruction on the Parfit Ordering of Bees, page de titre, 1568

En 1563, Georgius (ou Georg) Pictorius (ou Jörg Maler ou Maaler, vers1500-69), allemand de Baden, médecin de la cour de l'archiduc de Ensisheim, publie à Bâle (Basle, Basel, Basilae) le Pantoplion*... quadrupedium, avium, piscium, dont fait partie son poème De Apibus, cira, melle, discuté par Armbruster en 1943.

* Pantopolium : cité par exemple par Plaute dans son Pseudolus. Supermarché, grand bazar dans une maison (domus) : "Ampla rerum venalium domus" (Carlo Egger. S.L. 103), amplissimae aedes mercatoriae (Eg. L.D.I. 105).

En 1570, Heresbach Conrad (Heresbachus Conradus, 1496-1576) écrit Rei rusticae libri quatuor (Cologne), traduit en anglais la même année, par Foure bookes of husbandrie (= agriculture, Londres, John Wight). Il reprend des écrits antiques, en l'occurrence Palladius, Varron et Caton, et les adapte aux besoins des apiculteurs d'Europe du Nord.


En
1586, Luis Méndez de Torres écrit le premier livre sur l'apiculture en castillan, Tractado breue de la cultiuaciò y cura de las colmenas, Juan Íñiguez de Lequerica (tractado breve de la cultivacion y cura des las colmenas : Bref traité de la culture et du soin des ruches). Dans cet ouvrage, il affirme qu'il a observé les abeilles de ses propres yeux, et qu'il a vu que le roi des abeilles est en réalité une reine, qu'il existe une grande diversité de comportements, de tailles et de couleurs parmi elles. Ce n'est pas pour autant que l'Espagnol se montre d'une parfaite rigueur scientifique : il prétend, certes, que la Reine (maessa ou maestra) pond des oeufs et produit les trois genres (generos) d'abeilles, les reines, les faux-bourdons (zanganos) et les ouvrières (avejas) mais sans l'aide du mâle. En cela et d'autres choses, il se contente de suivre, faute de mieux, les Anciens.

 
Luis Méndez de Torres, traité d'Apiculture.
Apiculteur visitant son rucher, fait de ruches-tronc à chapeaux (ou à couvercles) en chêne-liège. L'homme tient un bâton avec lequel il fait du bruit, peut-être, pour attire l'attention des abeilles (pour vérifier leur santé ? leur présence ?) .
Gravure sur bois, 1586


 On ne peut pas dire que la découverte de Torres se soit répandue comme une traînée de poudre. Jusqu'au XVIIe siècle, on trouve dans différents ouvrages d'apiculture les bonnes vieilles recettes de génération spontanée d'abeilles, comme celle d'un livre anglais : "tuez un boeuf, enfermez le cadavre 45 jours dans une pièce hermétiquement close, et soyez assurés de la naissance d'une infinité d'abeilles."
(voir bougonie : abeilles : croyances et savoirs dans l'antiquité grecque et romaine et aussi le chapitre suivant : CIVILISATIONS)

En 1597, Theodore-Auger (Theodoric, Theodorus Theodorum) Cluyts (Cluyt, Clutium, Clutius, vers 1546 - 1598)* confirme les dires de L. M. de Torres, en vérifiant la présence des ovaires et de l'oviducte dans le corps des reines, sans apporter grand chose de plus aux croyances antiques. Son livre, Van de Byen, haer wonderliche oorsprong, natur, eygenschap, etc. (édité par J.C. van Dorp), est présenté sous forme de dialogue avec Carolus Clusius (Charles de l'Escluse), le premier Préfet du jardin botanique (hortus) de l'Université de Leiden (Leyden, Pays-Bas), avec qui il planta les premières tulipes connues de Hollande.

* CLUYTS : On parle de lui parfois, étrangement, sous des prénoms différents : Dirk Outgaertszoon Cluyts, Outgers, Outgaertsz Cluyts (?).

 
 
MENTALITÉS
 

   

Pieter Bruegel (Brueghel, Breughel), dit Brueghel l'Ancien.
Die Bienenzüchter : Les Apiculteurs, 1568.
Dessin à la plume, 30,9 cm x 20,3 cm. Berlin, Kupferstichkabinett.
Une des rares iconographies de l'époque illustrant les vêtements de protection d'un apiculteur.
(voir aussi ABEILLE - LE MOYEN-AGE 2 - OCCIDENT 2, APICULTURE : LES RUCHES).

Pour Jetske Sybesma, le contenu de cette oeuvre est énigmatique et doit être examiné dans le contexte politico-religieux des Pays-Bas espagnols de la fin des années 1560. Il semble adressé aux groupes antagonistes de l'Inquisition et des Protestants. Bien que l'artiste semble avoir été un catholique sincère, accomplissant les obligations exigées par l'Église romaine, il pourrait exprimer là une condamnation voilée aux oeuvres de l'Inquisition, et, peut-être même, plus négativement encore, une adhésion au Protestantisme.
 
Dans les premières décades de la découverte de l'Amérique, on apprend que le miel fait partie, ainsi que son commerce, de la culture des habitants que les colons rencontrent (1520) :

"La ville possède de nombreuses places où se tiennent en permanence des marchés à ciel ouvert om tout s'achète et se vend... Des barbiers vous lavent et vous coupent les cheveux. Des marchands vous proposent à manger et à boire. Il y a des porteurs, comme en Espagne, qui sont là uniquement pour vous porter vos paquets. On y trouve en vastes quantités du bois, des braseros en terre cuite, des tapis de toutes sortes, certains pour la literie, d'autres, plus fins, pour les sièges, d'autres encore pour orner son entrée ou ses appartements. On y trouve aussi une grande variété de légumes, en particulier des oignons, des poireaux, de l'ail, du cresson et du cresson de fontaine, de la bourrache, de l'oseille, des artichauts, des salsifis. Toutes sortes de fruits, y compris des cerises et des prunes. Ils vendent du miel d'abeilles... des écheveaux de coton dans une myriade ce couleurs... Le maïs est vendu en grains et sous forme de pain... On peut acheter des petits pâtés de gibier, des tourtes de poisson, énormément de poisson, frais ou salé... Des œufs de poules, d'oies e d'autres volatiles, ainsi que des omelettes toutes prêtes."

Extrait d'une lettre d' Hernán Cortès à Charles Quint de 1520 où il décrit un marché de Tenochtitlán.
extrait de : http://www.vivamexico.info/Index1/Mexico1.html

Une autre lettre à l'empereur, de la même année mais qui n'est pas de la main de Cortes, est envoyée de la ville de Cozumel, à propos de laquelle il est dit que "le seul commerce que les Indiens y pratiquent est le commerce des ruches, dont nos gouverneurs adresseront à Votre Grandeur des spécimens autant que du miel, afin qu'il vous soit possible de les examiner"(1:145).

"Plus au Nord, en particulier à l'est du Mississipi, l'introduction et l'expansion des variétés d'abeilles européennes introduites dans le Nouveau Monde finit par se confondre avec l'expansion de la colonisation elle-même. Alfred Crosby fait remarquer que "le miel était une bénédiction pour les indigènes nord-américains, qui n'avaient auparavant que le sucre d'érable comme édulcorant puissant, mais "la mouche anglaise" représentait aussi pour eux un mauvais présage à propos de la "frontière blanche". St. Jean de Crevecoeur écrit aussi que " découvrant les abeilles, les nouvelles de cet événement, passant de bouche en bouche, propagent tristesse et consternation dans tous esprits" (189-90).

Extraits (traduits par l'encyclopédiste) de :
Insects, colonies, and idealization in the early Americas, article d'Eric C Brown.
http://www.encyclopedia.com/doc/1G1-97724919.html

En 1593, paraît le manuel d'Edmund Southerne, A Treatise Concerning the Right Use and Ordering. of Bees... (Londres : Thomas Orwin for Thomas Woodcocke). Très moraliste, l'auteur raconte deux histoires dans lequelles un curé donne des ruches à un de ses pauvres paroissiens, à qui le révérend demande en retour une partie de ses abeilles et du miel, principe de la dîme, mais le paroissien cherchera plusieurs moyens de ne pas obtempérer, l'affaire se portant ensuite en justice.

Il est amusant de noter que Shakespeare, en écrivant son Henri V en 1599, aurait pu écrire le passage ci-après au temps d'Aristote. Il est intéressant de noter, aussi, qu'il ne connaît pas encore les dernières nouvelles qui vont révolutionner l'apiculture :
 
"CANTORBERY. Cela est vrai : aussi le ciel a divisé l'économie de l'homme en fonctions diverses; toutes ses parties, dans un effort continuel, tendent à un but. commun, l'obéissance : ainsi travaillent les abeilles, créatures qui, servant d'exemple dans la nature, enseignent l'art de l'ordre à un royaume peuplé. Elles ont un roi et des officiers de différente espèce : les uns, magistrats, punissent à l'intérieur; d'autres, comme les commercants, se hasardent au loin; d'autres, comme les soldats, armés de leurs dards, butinent sur les boutons veloutés du printemps, et, chargés de leurs larcins, reviennent d'un pas joyeux à la tente de leur empereur. Lui, dans son active majesté, surveille les macons bourdonnants qui construisent les lambris d'or, les citoyens qui pétrissent le miel, le peuple d'artisans qui arrivent en foule, et déposent à la porte étroite de l'Etat leurs précieux fardeaux; et la justice, à l'oeil sévère, au chant maussade, livre aux pâles exécuteurs les paresseux qui bâillent mollement."

William Shakespeare (1564 - 1616), Henri V, acte I, scène II, 183-204, traduction François Guizot, Paris 1862-1864

sources : Voir XVIIe siècle.
 

 

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