"Abeille, s. f. insecte de l'espece
des mouches. Il y en a de trois sortes: la premiere & la
plus nombreuse des trois est l'abeille commune: la seconde est
moins abondante; oe sont les faux bourdons ou mâles: enfin
la troisieme est la plus rare, ce sont les femelles.
Les abeilles femelles que l'on appelle reines
ou meres abeilles, étoient connues des Anciens sous le
nom de Rois des abeilles, parce qu'autrefois on n'avoit pas distingué
leur sexe: mais aujourdhui il n'est plus équivoque. On
les a vû pondre des oeufs, & on en trouve aussi en
grande quantité dans leur corps. Il n'y a ordinairement
qu'une Reine dans une ruche; ainsi il est très - difficile
de la voir: cependant on pourroit la reconnoître assez
aisément, parce qu'elle est plus grande que les autres;
sa tête est plus allongée, & ses ailes sont
très - courtes par rapport à son corps; elles n'en
couvrent guere que la moitié; au contraire oelles des
autres abeilles couvrent le corps en entier. La Reine est plus
longue que les mâles: mais elle n'est pas aussi grosse.
On a prétendu autrefois qu'elle n'avoit point d'aiguillon:
cependant Aristote le connoissoit; mais il croyoit qu'elle ne
s'en servoit jamais. Il est aujourd'hui très - certain
que les abeilles femelles ont un aiguillon même plus long
que celui des ouvrieres; cet aiguillon est recourbé. Il
faut avoüer qu'elles s'en servent fort rarement, ce n'est
qu'après avoir été irritées pendant
long - tems: mais alors elles piquent avec leur aiguillon, &
la piquûre est accompagnée de venin comme celle
des abeilles communes. Il ne paroît pas que la mere abeille
ait d'autre emploi dans la ruche que celui de multiplier l'espece,
ce qu'elle fait par une ponte fort abondante; car elle produit
dix à douze mille oeufs en sept semaines, & communément
trente à quarante mille par an.
On appelle les abeilles mâles faux
bourdons pour les distinguer de certaines mouches que l'on connoît
sous le nom de bourdons. Voyez Bourdon.
On ne trouve ordinairement des mâles
dans les ruches que depuis le commencement ou le milieu du mois
de Mai jusques vers la fin du mois de Juillet; leur nombre se
multiplie de jour en jour pendant ce tems, à la fin duquel
ils périssent subitement de mort violente, comme on le
verra dans la suite.
Les mâles sont moins grands que la
Reine, & plus grands que les ouvrieres; ils ont la tête
plus ronde, ils ne vivent que de miel, au lieu que les ouvrieres
mangent souvent de la cire brute. Dès que l'aurore paroit,
celles - ci partent pour aller travailler, les mâles sortent
bien plus tard, & c'est seulement pour voltiger autour de
la ruche, sans travailler. Ils rentrent avant le serein &
la fraîcheur du soir; ils n'ont ni aiguillon, ni patelles,
ni dents saillantes comme les ouvrieres. Leurs dents sont petites,
plates & cachées, leur trompe est aussi plus courte
& plus déliée: mais leurs yeux sont plus grands
& beaucoup plus gros que ceux des ouvrieres: ils couvrent
tout le dessus de la partie supérieure de la tête,
au lieu que les yeux des autres forment simplement une espece
de bourlet de chaque côté.
On trouve dans certains tems des faux bourdons
qui ont à leur extrémité postérieure
deux cornes charnues aussi longues que le tiers ou la moitié
de leur corps: il paroît aussi quelquefois entre ces deux
cornes un corps charnu qui se recourbe en haut. Si ces parties
ne sont pas apparentes au dehors, on peut les faire sortir en
pressant le ventre du faux bourdon; si on l'ouvre, on voit dans
des vaisseaux & dans des réservoirs une liqueur laiteuse,
qui est vraissemblablement la liqueur séminale. On croit
que toutes ces parties sont celles de la génération;
car on ne les trouve pas dans les abeilles meres, ni dans les
ouvrieres. L'unique emploi que l'on connoisse aux mâles,
est de féconder la Reine; aussi dès que la ponte
est finie, les abeilles ouvrieres les chassent & les tuent.
Il y a des abeilles qui n'ont point de sexe.
En les disséquant on n'a jamais trouvé dans leurs
corps aucune partie qui eût quelque rapport avec celles
qui caractérisent les abeilles mâles ou les femelles.
On les appelle mulets ou abeilles communes, parce qu'elles sont
en beaucoup plus grand nombre que celles qui ont un sexe. Il
y en a dans une seule ruche jusqu'à quinze ou seize mille,
& plus, tandis qu'on n'y trouve quelquefois que deux ou trois
cens mâles, quelquefois sept ou huit cens, ou mille au
plus.
On désigne aussi les abeilles communes
par le nom d'ouvrieres, parce qu'elles font tout l'ouvrage qui
est nécessaire pour l'entretien de la ruche, soit la récolte
du miel & de la cire, soit la construction des alvéoles;
elles soignent les petites abeilles; enfin elles tiennent la
ruche propre, & elles écartent tous les animaux étrangers
qui pourroient être nuifibles. La tête des abeilles
communes est triangulaire; la pointe du triangle est formée
par la rencontre de deux dents posées horisontalement
l'une à côté de l'autre, longues, saillantes
& mobiles. Ces dents servent à la construction des
alvéoles: aussi sont - elles plus fortes dans les abeilles
ouvrieres que dans les autres. Si on écarte ces deux dents,
on voit qu'elles sont comme des especes de cuillieres dont la
concavité est en - dedans. Les abeilles ont quatre ailes,
deux grandes & deux petites; en les levant, on trouve de
chaque côté auprès de l'origine de l'aile
de dessous en tirant vers l'estomac, une ouverture ressemblante
à une bouche; c'est l'ouverture de l'un des poumons: il
y en a une autre sous chacune des premieres jambes, desorte qu'il
y a quatre ouvertures sur le corcelet (V. Corcelet) & douze
autres de part & d'autre sur les six anneaux qui composent
le corps: ces ouvertures sont nommées stigmates. Voyez
Stigmates.
L'air entre par ces stigmates, & circule
dans le corps par le moyen d'un grand nombre de petits canaux;
enfin il en sort par les pores de la peau. Si on tiraille un
peu la tête de l'abeille, on voit qu'elle ne tient à
la poitrine ou corcelet que par un cou très court, &
le corcelet ne tient au corps que par un filet très -
mince. Le corps est couvert en entier par six grandes pieces
écailleuses, qui portent en recouvrement l'une sur l'autre,
& forment six anneaux qui laissent au corps toute sa souplesse.
On appelle antennes (Voyez Antennes) ces especes de cornes mobiles
& articulées qui sont sur la tête, une de chaque
côté; les antennes des mâles n'ont que onze
articulations, celles des autres en ont quinze.
L'abeille a six jambes placées deux
à deux en trois rangs; chaque jambe est garnie à
l'extrémité de deux grands ongles & de deux
petits, entre lesquels il y a une partie molle & charnue.
La jambe est composée de cinq pieces, les deux premieres
sont garnies de poils; la quatrieme piece de la seconde &
de la troisieme paire est appellée la brosse: cette partie
est quarrée, sa face extérieure est rase &
lisse, l'intérieure est plus chargée de poils que
nos brofses ne le sont ordinairement, & ces poils sont disposés
de la même façon. C'est avec ces sortes de brosses
que l'abeille ramasse les poussieres des étamines qui
tombent sur son corps, lorsqu'elle est sur une fleur pour faire
la récolte de la cire. Voyez Cire. Elle en fait de petites
pelotes qu'elle transporte à l'aide de ses jambes sur
la palette qui est la troisieme partie des jambes de la troisieme
paire. Les jambes de devant transportent à celles du milieu
ces petites masses; celles - ci les placent & les empilent
sur la palette des jambes de derriere. [p. 19]
Cette manoeuvre se fait avec tant d'agilité
& de promptitude, qu'il est impossible d'en distinguer les
mouvemens lorsque l'abeille est vigoureuse. Pour bien distinguer
cette manoeuvre de l'abeille, il faut l'observer lorsqu'elle
est affoiblie & engourdie par la rigueur d'une mauvaise saison.
Les palettes sont de figure triangulaire; leur face extérieure
est lisse & luisante, des poils s'élevent au - dessus
des bords; comme ils sont droits, roides & serrés,
& qu'ils l'environnent, ils forment avec cette surface une
espece de corbeille: c'est - là que l'abeille dépose,
à l'aide de ses pattes, les petites pelotes qu'elle a
formées avec les brosses; plusieur pelotes réunies
sur la palette font une masse qui est quelquefois aussi grosse
qu'un grain de poivre.
La trompe de l'abeille est une partie qui
se développe & qui se replie. Lorsqu'elle est dépliée,
on la voit descendre du dessous des deux grosses dents saillantes
qui sont à l'extrémité de la tête.
La trompe paroît dans cet état comme une lame assez
épaisse, très - luisante & de couleur châtain.
Cette lame est appliquée contre le dessous de la tête:
mais on n'en voit alors qu'une moitié qui est repliée
sur l'autre; lorsque l'abeille la déplie, l'extrémité
qui est du côté des dents s'éleve, &
on apperçoit alors celle qui étoit dessous. On
découvre aussi par ce déplacement la bouche &
la langue de l'abeille qui sont au - dessus des deux dents. Lorsque
la trompe est repliée, on ne voit que les étuis
qui la renferment.
Pour développer & pour examiner
cet organe, il faudroit entrer dans un grand détail. Il
suffira de dire ici que c'est par le moyen de cet organe que
les abeilles recueillent le miel; elles plongent leur trompe
dans la liqueur miellée pour la faire passer sur la surface
extérieure. Cette surface de la trompe forme avec les
étuis un canal par lequel le miel est conduit: mais c'est
la trompe seule qui étant un corps musculeux, force par
ses différentes inflexions & mouvemens vermiculaires
la liqueur d'aller en avant, & qui la pousse vers le gosier.
Les abeilles ouvrieres ont deux estomacs;
l'ur reçoit le miel, & l'autre la cire: celui du miel
a un co qui tient lieu d'oesophage, par lequel passe la liqueur
que la trompe y conduit, & qui doit s'y changer en miel parfait:
l'estomac où la cire brute se change en vraie cire, est
au - dessous de celui du miel. Voyez Cire, Miel.
L'aiguillon est caché dans l'état
de repos; pour le faire sortir, il faut presser l'extrémité
du corps de l'abeille. Onle voit paroître accompagné
de deux corps blancs qui forment ensemble une espece de boîte,
dans laquelle il est logé lorsqu'il est dans le corps.
Cet aiguillon est semblable à un petit dard qui, quoique
très - délié, est cependant creux d'un bout
à l'autre. Lorsqu'on le comprime vers la base, on fait
monter à la pointe une petite goute d'une liqueur extrèmement
transparente; c'est - là ce qui envenime les plaies que
fait l'aiguillon. On peut faire une équivoque par rapport
à l'aiguillon comme par rapport à la trompe, ce
qui paroît être l'aiguillon n'en est que l'étui;
c'est par l'extrémité de cet étui que l'aiguillon
sort, & qu'il est dardé en même tems que la
liqueur empoisonnée. De plus cet aiguillon est double;
il y en a deux à côté qui jouent en même
tems, ou séparément au gré de l'abeille;
ils sont de matiere de corne ou d'écaille, leur extrémité
est taillée en scie, les dents sont inclinées de
chaque côté, de sorte que les pointes sont dirigées
vers la base de l'aiguillon, ce qui fait qu'il ne peut sortir
de la plaie sans la déchirer; ainsi il faut que l'abeille
le retire avec force. Si elle fait ce mouvement avec trop de
promptitude, l'aiguillon casse & il reste dans la plaie;
& en se séparant du corps de l'abeille, il arrache
la vessie qui contient le venin, & qui est posée au
- dedans à la base de l'aiguillon. Une partie des entrailles
sorten même tems, ainsi cette séparation de l'aiguillon
est mortelle pour la mouche. L'aiguillon qui reste dans la plaie
a encore du mouvement quoique séparé du corps de
l'abeille; il s'incline alternativement dans des sens contraires,
& il s'enfonce de plus en plus.
La liqueur qui coule dans l'étui de
l'aiguillon est un véritable venin, qui cause la douleur
que l'on éprouve lorsqu'on a été piqué
par une abeille. Si on goûte de ce venin, on le sent d'abord
douçâtre: mais il devient bien - tôt acre
& brûlant; plus l'abeille est vigoureuse, plus la douleur
de la piquûre est grande. On sait que dans l'hyver on en
souffre moins que dans l'été, toutes choses égales
de la part de l'abeille: il y a des gens qui font plus ou moins
sensibles à cette piquûre que d'autres. Si l'abeille
pique pour la seconde fois, elle fait moins de mal qu'à
la premiere fois, encore moins à une troisieme; enfin
le venin s'épuise, & alors l'abeille ne se fait presque
plus sentir. On a toûjours cru qu'un certain nombre de
piquûres faites à la fois sur le corps d'un animal
pourroient le faire mourir; le fait a été confirmé
plusieurs fois; on a même voulu déterminer le nombre
de piquûres qui seroit nécessaire pour faire mourir
un grand animal; on a aussi cherché le remede qui détruiroit
ce venin: mais on a trouvé seulement le moyen d'appaiser
les douleurs en frottant l'endroit blessé avec de l'huile
d'olive, ou en y appliquant du persil pilé. Quoi qu'il
en soit du remede, il ne faut jamais manquer en pareil cas de
retirer l'aiguillon, s'il est resté dans la plaie comme
il arrive presque toûjours. Au reste la crainte des piquûres
ne doit pas empêcher que l'on approche des ruches: les
abeilles ne piquent point lorsqu'on ne les irrite pas; on peut
impunément les laisser promener sur sa main ou sur son
visage, elles s'en vont d'elles - mêmes sans faire de mal:
au contraire si on les chasse, elles piquent pour se défendre.
Pour suivre un ordre dans l'histoire succincte
des abeilles que l'on va faire ici, il faut la commencer dans
le tems où la mere abeille est fécondée.
Elle peut l'être dès le quatrieme ou cinquieme jour
après celui où elle est sortie de l'état
de nymphe pour entrer dans celui de mouche, comme on le dira
dans la suite. Il seroit presque impossible de voir dans la ruche
l'accouplement des abeilles, parce que la reine reste presque
toûjours dans le milieu où elle est cachée
par les gâteaux de cire, & par les abeilles qui l'environnent.
On a tiré de la ruche des abeilles meres, & on les
a mises avec des mâles dans des bocaux pour voir ce qui
s'y passeroit.
On est obligé pour avoir une mere
abeille de plonger une ruche dans l'eau, & de noyer à
demi toutes les abeilles, ou de les enfumer, afin de pouvoir
les examiner chacune séparément pour reconnoître
la mere. Lorsqu'eile est revenue de cet état violent,
elle ne reprend pas d'abord assez de vivacité pour être
bien disposée à l'accouplement. Ce n'est donc que
par des hasards que l'on en peut trouver qui fassent réussir
l'expérience; il faut d'ailleurs que cette mere soit jeune;
de plus il faut éviter le tems où elle est dans
le plus fort de la ponte. Dès qu'on présente un
mâle à une mere abeille bien choisie, aussitôt
elle s'en approche, le lêche avec sa trompe, & lui
présente du miel: elle le touche avec ses pattes, tourne
autour de lui, se place vis - à - vis, lui brosse la tête
avec ses jambes, &c. Le mâle reste quelquefois immobile
pendant un quart - d'heure; & enfin il fait à peu
près les mêmes choses que la femelle; celle - ci
s'anime alors davantage. On l'a vûe monter sur le corps
du mâle; elle recourba l'extrémité du sien,
pour l'appliquer contre l'extrémité de celui du
mâle, qui faisoit sortir les deux cornes charnues &
la partie recourbée en arc. Supposé que cette partie
soit, comme on le croit, celle qui opere l'ac, [p. 20] couplement,
il faut nécessairement que l'abeille femelle soit placée
sur le mâle pour la rencontrer, parce qu'elle est recourbée
en haut; c'est ce qu'on a observé pendant trois ou quatre
heures. Il y eut plusieurs accouplemens, après quoi le
mâle resta immobile, la femelle lui mordit le corcelet,
& le soûleva en faisant passer sa tête sous le
corps du mâle; mais ce fut en vain, car il étoit
mort. On présenta un autre mâle: mais la mere abeille
ne s'en occupa point du tout, & continua pendant tout le
reste du jour de faire différens efforts pour tâcher
de ranimer le premier. Le lendemain elle monta de nouveau sur
le corps du premier mâle, & se recourba de la même
façon que la veille, pour appliquer l'extrémité
de son corps contre celui du mâle. L'accouplement des abeilles
ne consiste - t - il que dans cette jonction qui ne dure qu'un
instant? On présume que c'est la mere abeille qui attaque
le mâle avec qui elle veut s'accoupler; si c'étoit
au contraire les mâles qui attaquassent cette femelle,
ils seroient quelquefois mille mâles pour une femelle.
Le tems de la fécondation doit être nécessairement
celui où il y a des mâles dans la ruche; il dure
environ six semaines prises dans les mois de Mai & de Juin;
c'est aussi dans ce même tems que les essains quittent
les ruches. Les reines qui sortent sont fécondées;
car on a observé des essains entiers dans lesquels il
ne se trouvoit aucun mâle, par conséquent la reine
n'auroit pû être fécondée avant la
ponte qu'elle fait: aussi - tôt que l'essain est fixé
quelque part, vingt - quatre heures après on trouve des
oeufs dans les gâteaux.
Après l'accouplement, il se forme
des oeufs dans la matrice de la mere abeille; cette matrice est
divisée en deux branches, dont chacune est terminée
par plusieurs filets: chaque filet est creux; c'est une sorte
de vaisseau qui renferme plusieurs oeufs disposés à
quelque distance les uns des autres dans toute sa longueur. Ces
oeufs sont d'abord fort petits, ils tombent successivement dans
les branches de la matrice, & passent dans le corps de ce
viscere pour sortir au - dehors; il y a un corps sphérique
posé sur la matrice; on croit qu'il en degoutte une liqueur
yisqueuse qui enduit les oeufs, & qui les colle au fond des
alvéoles, lorsqu'ils y sont déposés dans
le tems de la ponte. On a estimé que chaque extrémité
des branches de la matrice est composée de plus de 150
vaisseaux, & que chacun peut contenir dix - sept oeufs sensibles
à l'oeil, par conséquent une mere abeille prête
à pondre a cinq mille oeufs visibles. Le nombre de ceux
qui ne sont pas encore visibles, & qui doivent grossir pendant
la ponte, doit être beaucoup plus grand; ainsi il est aisé
de concevoir comment une mere abeille peut pondre dix à
douze mille oeufs, & plus, en sept ou huit semaines.
Les abeilles ouvrieres ont un instinct singulier
pour prévoir le tems auquel la mere abeille doit faire
la ponte, & le nombre d'oeufs qu'elle doit déposer;
lorsqu'il surpasse celui des alvéoles qui sont faits,
elles en ébauchent de nouveaux pour fournir au besoin
pressant; elles semblent connoître que les oeufs des abeilles
ouvrieres sortiront les premiers, & qu'il y en aura plusieurs
milliers; qu'il viendra ensuite plusieurs centaines d'oeufs qui
produiront des mâles; & qu'enfin la ponte finira par
trois ou quatre, & quelquefois par plus de quinze ou vingt
oeufs d'où sortiront les femelles. Comme ces trois sortes
d'abeilles sont de différentes grosseurs, elles y proportionnent
la grandeur des alvéoles. Il est aisé de distinguer
à l'oeil ceux des reines, & que l'on a appellé
pour cette raison alvéoles royaux; ils sont les plus grands.
Ceux des faux bourdons sont plus petits que ceux des reines,
mais plus grands que ceux des mulets ou abeilles ouvrieres.
La mere abeille distingue parfaitement ces
différens alvéoles; lorsqu'elle fait sa ponte,
elle arrive environnée de dix ou douze abeilles ouvrieres,
plus ou moins, qui semblent la conduire & la soigner; les
unes lui présentent du miel avec leur trompe, les autres
la lêchent & la brossent. Elle entre d'abord dans un
alvéole la tête la premiere, & elle y reste
pendant quelques instans; ensuite elle en sort, & y rentre
à reculons; la ponte est faite dans un moment. Elle en
fait cinq ou six de suite, après quoi elle se repose avant
que de continuer. Quelquefois elle passe devant un alvéole
vuide sans s'y arrêter.
Le tems de la ponte est fort long; car c'est
presque toute l'année, excepté l'hyver. Le fort
de cette ponte est au printems; on a calculé que dans
les mois de Mars & de Mai, la mere abeille doit pondre environ
douze mille oeufs, ce qui fait environ deux cens oeufs par jour:
ces douze mille oeufs forment en partie l'essain qui sort à
la fin de Mai ou au mois de Juin, & remplacent les anciennes
mouches qui font partie de l'eain; car après sa sortie,
la ruche n'est pas moins peuplée qu'au commencement de
Mars.
Les oeufs des abeilles ont six fois plus
de longueur que de diametre; ils sont courbes, l'une de leurs
extrémités est plus petite que l'autre: elles sont
arrondies toutes les deux. Ces oeufs sont d'une couleur blanche
tirant sur le bleu; ils sont revêtus d'une membrane flexible,
desorte qu'on peut les plier, & cela se peut faire sans nuire
à l'embrion. Chaque oeuf est logé séparément
dans un alvéole, & placé de façon à
faire connoître qu'il est sorti du corps de la mere par
le petit bout; car cette extrémité est collée
au fond de l'alvéole. Lorsque la mere ne trouve pas un
assez grand nombre de cellules pour tous les oeufs qui sont prêts
à sortir, elle en met deux ou trois, & même
quatre dans un seul alvéole; ils ne doivent pas y rester;
car un seul ver doit remplir dans la suite l'alvéole en
entier. On a vû les abeilles ouvrieres retirer tous les
oeufs surnuméraires: mais on ne sçait pas si elles
les replacent dans d'autres alvéoles; on ne croit pas
qu'il se trouve dans aucune circonstance plusieurs oeufs dans
les cellules royales.
La chaleur de la ruche suffit pour faire
éclorre les oeufs, souvent elle surpasse de deux degrés
celle de nos étés les plus chauds: en deux ou trois
jours l'oeuf est éclos; il en sort un ver qui tombe dans
l'alvéole. Dès qu'il a pris un peu d'accroissement,
il se roule en cercle; il est blanc, charnu, & sa tête
ressemble à celle des vers à soie; le ver est posé
de façon qu'en se tournant, il trouve une sorte de gelée
ou de bouillie qui est au fond de l'alvéole, & qui
lui sert de nourriture. On voit des abeilles ouvrieres qui visitent
plusieurs fois chaque jour les alvéoles où sont
les vers: elles y entrent la tête la premiere, & y
restent quelque tems. On n'a jamais pû voir ce qu'elles
y faisoient: mais il est à croire qu'elles renouvellent
la bouillie dont le ver se nourrit. Il vient d'autres abeilles
qui ne s'arrêtent qu'un instant à l'entrée
de l'alvéole comme pour voir s'il ne manque rien au ver.
Avant que d'entrer dans une cellule, elles passent successivement
devant plusieurs; elles ont un soin continuel de tous les vers
qui viennent de la ponte de leur reine: mais si on apporte dans
la ruche des gâteaux dans lesquels il y auroit des vers
d'une autre ruche, elles les laissent périr, & même
elles les entraînent dehors. Chacun des vers qui est né
dans la ruche n'a que la quantité de nourriture qui lui
est nécessaire, excepté ceux qui doivent être
changés en reines; il reste du superflu dans les alvéoles
de ceux - ci. La quantité de la nourriture est proportionnée
à l'âge du ver; lorsqu'ils sont jeunes, c'est une
bouillie blanchâtre, insipide comme de la colle de farine.
Dans un âge plus avancé, c'est une gelée
jaunâtre ou verdâtre qui a un goût de sucre
ou [p. 21] de miel; enfin lorsqu'ils ont pris tout leur accroissement,
la nourriture a un goût de sucre mêlé d'acide.
On croit que cette matiere est composée de miel &
de cire que l'abeille a plus ou moins digérés,
& qu'elle peut rendre par la bouche lorsqu'il lui plaît.
Il ne sort du corps des vers aucun excrément:
aussi ont - ils pris tout leur accroissement en cinou six jours.
Lorsqu'un ver est parvenu à ce point, les abeilles ouvrieres
ferment son alvéole avec de la cire; le couvercle est
plat pour ceux dont il doit sortir des abeilles ouvrieres, &
convexe pour ceux des faux bourdons. Lorsque l'alvéole
est fermé, le ver tapisse l'intérieur de sa cellule
avec une toile de soie: il tire cette soie de son corps au moyen
d'une filiere pareille à celle des vers à soie,
qu'il a au - dessous de la bouche. La toile de soie est tissue
de fils qui sont très - proches les uns des autres, &
qui se croisent; elle est appliquée exactement contre
les parois de l'alvéole. On en trouve où il y a
jusqu'à vingt toiles les unes sur les autres; c'est parce
que le même alvéole a servi successivement à
vingt vers, qui y ont appliqué chacun une toile; car lorsque
les abeilles ouvrieres nettoyent une cellule où un ver
s'est métamorphosé, elles enlevent toutes les dépouilles
de la nymphe sans toucher à la toile de soie. On a remarqué
que les cellules d'où sortent les reines ne servent jamais
deux fois; les abeilles les détruisent pour en bâtir
d'autres sur leurs fondemens.
Le ver après avoir tapissé
de soie son alvéole, quitte sa peau de ver; & à
la place de sa premiere peau, il s'en trouve une bien plus fine:
c'est ainsi qu'il se change en nymphe. Voyez Nymphe. Cette nymphe
est blanche dans les premiers jours; ensuite ses yeux deviennent
rougeâtres, il paroît des poils; enfin après
environ quinze jours, c'est une mouche bien formée, &
recouverte d'une peau qu'elle perce pour paroître au jour.
Mais cette opération est fort laborieuse pour celles qui
n'ont pas de force, comme il arrive dans les tems froids. Il
y en a qui périssent après avoir passé la
tête hors de l'enveloppe, sans pouvoir en sortir. Les abeilles
ouvrieres qui avoient tant de soin pour nourrir le ver, ne donnent
aucun secours à ces petites abeilles lorsqu'elles sont
dans leurs enveloppes: mais dès qu'elles sont parvenues
à en sortir, elles accourent pour leur rendre tous les
services dont elles ont besoin. Elles leur donnent du miel, les
lêchent avec leurs trompes & les essuient, car ces
petites abeilles sont mouillées, lorsqu'elles sortent
de leur enveloppe; elles se sechent bien - tôt; elles déploient
les ailes; elles marchent pendant quelque tems sur les gâteaux;
enfin elles sortent au - dehors, s'envolent; & dès
le premier jour elles rapportent dans la ruche du miel &
de la cire.
Les abeilles se nourrissent de miel &
de cire brute; on croit que le mêlange de ces deux matieres
est nécessaire pour que leurs digestions soient bonnes;
on croit aussi que ces insectes sont attaqués d'une maladie
qu'on appelle le dévoiement, lorsqu'ils sont obligés
de vivre de miel seulement. Dans l'état naturel, il n'arrive
pas que les excrémens des abeilles qui sont toujours liquides,
tombent sur d'autres abeilles, ce qui leur feroit un très
- grand mal; dans le dévoiement, ce mal arrive parce que
les abeilles n'ayant pas assez de force pour se mettre dans une
position convenable les unes par rapport aux autres, celles qui
sont au - dessus laissent tomber sur celles qui sont au - dessous
une matiere qui gâte leurs ailes, qui bouche les organes
de la respiration, & qui les fait périr.
Voilà la seule maladie des abeilles
qui soit bien connue; on peut y remédier en mettant dans
la ruche où sont les malades, un gâteau que l'on
tire d'une autre ruche, & dont les alvéoles sont remplis
de cire brute: c'est l'aliment dont la disette a causé
la maladie; on pourroit aussi y suppléer par une composition;
celle qui a paru la meilleure se fait aved une demi - livre de
sucre, autant de bon miel, une chopine de vin rouge, & environ
un quarteron de fine farine de féve. Les abeilles courent
risque de se noyer en bûvant dans des ruisseaux ou dans
des réservoirs dont les bords sont escarpés. Pour
prévenir cet inconvénient, il est à propos
de leur donner de l'eau dans des assiettes autour de leur ruche.
On pout reconnoître les jeunes abeilles & les vieilles
par leur couleur. Les premieres ont les anneaux bruns & les
poils blancs; les vieilles ont au contraire les poils roux &
les anneaux d'une couleur moins brune que les jeunes. Celles
- ci ont les ailes saines & entieres; dans un âge plus
avancé, les ailes se frangent & se déchiquetent
à force de servir. On n'a pas encore pû savoir quelle
étoit la durée de la vie des abeilles: quelques
Auteurs ont prétendu qu'elles vivoient dix ans, d'autres
sept; d'autres enfin ont rapproché de beaucoup le terme
de leur mort naturelle, en le fixant à la fin de la premiere
année: c'est peut - être l'opinion la mieux fondée;
il seroit difficile d'en avoir la preuve; car on ne pourroit
pas garder une abeille séparément des autres: ces
insectes ne peuvent vivre qu'en société.
Après avoir suivi les abeilles dans
leurs différens âges, il faut rapporter les faits
les plus remarquables dans l'espece de société
qu'elles composent. Une ruche ne peut subsister, s'il n'y a une
abeille mere; & s'il s'en trouve plusieurs, les abeilles
ouvrieres tuent les surnuméraires. Jusqu'à ce que
cette exécution soit faite, elles ne travaillent point,
tout est en desordre dans la ruche. On trouve communément
des ruches qui ont jusqu'à seize ou dix - huit mille habitans,
ces insectes travaillent assidûment tant que la température
de l'air le leur permet. Elles sortent de la ruche dès
que l'aurore paroît; au printems, dans les mois d'Avril
& de Mai, il n'y a aucune interruption dans leurs courses
depuis quatre heures du matin jusqu'à huit heures du soir;
on en voit à tout instant sortir de la ruche & y rentrer
chargées de butin. On a compté qu'il en sortoit
jusqu'à cent par minute, & qu'une seule abeille pouvoit
faire cinq, & même jusqu'à sept voyages en un
jour. Dans les mois de Juillet & d'Août, elles rentrent
ordinairement dans la ruche pour y passer le milieu du jour;
on ne croit pas qu'elles craignent pour elles - mêmes la
grande chaleur, c'est plûtôt parce que l'ardeur du
Soleil ayant desséché les étamines des fleurs,
il leur est plus difficile de les pelotonner ensemble pour les
transporter; aussi celles qui rencontrent des plantes aquatiques
qui sont humides, travaillent à toute heure.
Il y a des tems critiques où elles
tâchent de surmonter tout obstacle, c'est lorsqu'un essain
s'est fixé dans un nouveau gîte; alòrs il
faut nécessairement construire des gâteaux; pour
cela, elles travaillent continuellement; elles iroient jusqu'à
une lieue pour avoir une seule pelotte de cire. Cependant la
pluie & l'orage sont insurmontables; dès qu'un nuage
paroît l'annoncer, on voit les abeilles se rassembler de
tous côtés, & rentrer avec promptitude dans
la ruche. Celles qui rapportent du miel ne vont pas toûjours
le déposer dans les alvéoles; elles le distribuent
souvent en chemin à d'autres abeilles qu'elles rencontrent;
elles en donnent aussi à celles qui travaillent dans la
ruche, & même il s'en trouve qui le leur enlevent de
force.
Les abeilles qui recueillent la cire brute,
l'avalent quelquefois pour lui faire prendre dans leur estomac
la qualité de vraie cire: mais le plus souvent elles la
rapportent en pelotes, & la remettent à d'autres ouvrieres
qui l'avalent pour la préparer; enfin la cire brute est
aussi déposée dans les alvéoles, L'abeille
qui arrive chargée entre dans un alvéole, détache
avec l'extrémité de ses jambes du milieu les deux
pelotes qui tiennent aux jambes de derriere, & les fait tomber
au fond de l'alvéole. Si cette mouche quitte alors l'alvéole,
il en vient une autre qui met les deux pelottes en une seule
masse qu'elle étend au fond de la cellule; peu - à
- peu elle est remplie de cire brute que les abeilles pétrissent
de la même façon, & qu'elles détrempent
avec du miel. Quelque laborieuses que soient les abeilles, elles
ne peuvent pas être toûjours en mouvement; il faut
bien qu'elles prennent du repos pour se délasser: pendant
l'hyver, ce repos est forcé; le froid les engourdit, &
les met dans l'inaction; alors elles s'accrochent les unes aux
autres par les pattes, & se suspendent en forme de guirlande.
Les abeilles ouvrieres semblent respecter
la mere abeille, & les abeilles mâles seulement, parce
qu'elles sont nécessaires pour la multiplication de l'espece.
Elles suivent la r eine, parce que c'est d'elle que sortent les
oeufs: mais elles n'en reconnoissent qu'une, & elles tuent
les autres; une seule produit une assez grande quantité
d'oeufs. Elles fournissent des alimens aux faux bourdons pendant
tout le tems qu'ils sont nécessaires pour féconder
la reine: mais dès qu'elle cesse de s'en approcher, ce
qui arrive dans le mois de Juin, dans le mois de Juillet, ou
dans le mois d'Août, les abeilles ouvrieres les tuent à
coup d'aiguillon, & les entraînent hors de la ruche:
elles sont quelquefois deux, trois, ou quatre ensemble pour se
défaire d'un faux bourdon. En même tems elles détruisent
tous les oeufs & tous les vers dont il doit sortir des faux
bourdons; la mere abeille en produira dans s ponte un assez grand
nombre pour une autre génération. Les abeilles
ouvrieres tournent aussi leur aiguillon contre leurs pareilles;
& toutes les fois qu'elles se battent deux ensemble, il en
coûte la vie à l'une, & souvent à toutes
les deux, lorsque celle qui a porté le coup mortel ne
peut pas retirer son aiguillon; il y a aussi des combats généraux
dont on parlera au mot Essain.
Les abeilles ouvrieres se servent encore
de leur aiguillon contre tous les animaux qui entrent dans leur
ruche, comme des limaces, des limaçons, des scarabés,
&c. Elles les tuent & les entraînent dehors. Si
le fardeau est au - dessus de leur force, elles ont un moyen
d'empêcher que la mauvaise odeur de l'animal ne les incommode;
elles l'enduisent de propolis, qui est une résine qu'elles
emploient pour espalmer la ruche. Voyez Propolis. Les guêpes
& les frélons tuent les abeilles, & leur ouvrent
le ventre pour tirer le miel qui est dans leurs entrailles; elles
pourroient se défendre contre ces insectes, s'ils ne les
attaquoient par surprise: mais il leur est impossible de résister
aux moineaux qui en mangent une grande quantité, lorsqu'ils
sont dans le voisinage des ruches. Voyez Mousset, Swammerdam,
les Mémoires de M. Maraldi dans le Recueil de l'Académie
Royale des Sciences, & le cinquieme Volume des Mémoires
pour servir à l'nistoire des Insectes, par M. de Reaumur,
dont cet abrégé a été tiré
en grande partie. Voyez Alvéole, Essain, Gateau, Propolis,
Ruche, Insecte .
Il y a plusieurs especes d'abeilles différentes
de celles qui produisent le miel & la cire; l'une des principales
especes, beaucoup plus grosse que les abeilles, est connue sous
le nom de bourdon. Voyez Bourdon.
Les abeilles que l'on appelle perce - bois
sont presque aussi grosses que les bourdons; leur corps est applati
& presque ras: elles sont d'un beau noir luisant, à
l'exception des ailes dont la couleur est violette. On les voit
dans les jardins dès le commencement du printems, &
on entend de loin le bruit qu'elles font en volant: elles pratiquent
leur nid dans des morceaux de bois sec qui commencent à
se pourrir; elles y percent des trous avec leurs dents; d'où
vient leur nom de perce - bois. Ces trous ont douze à
quinze pouces de longueur, & sont assez larges pour qu'elles
puissent y passer librement. Elles divisent chaque trou en plusieurs
cellules de sept ou huit lignes de longueur; elles sont séparées
les unes des autres par une cloison faite avec de la sciûre
de bois & une espece de colle. Avant que de fermer la premiere
piece, l'abeille y dépose un oeuf, & elle y met une
pâtée composée d'étamines de fleurs,
humectée de miel, qui sert de nourriture au ver lorsqu'il
est éclos: la premiere cellule étant fermée,
elle fait les mêmes choses dans la seconde, & successivement
dans toutes les autres. Le ver se métamorphose dans la
suite en nymphe, & il sort de cette nymphe une mouche qui
va faire d'autres trous, & pondre de nouveaux oeufs, si c'est
une femelle.
Une autre espece d'abeille construit son
nid avec une sorte de mortier. Les femelles sont a ssi noires
que les abeilles perce - bois & plus velues; on voit seulement
un peu de couleur jaunâtre en - dessous à leur partie
postérieure: elles ont un aiguillon pareil à celui
des mouches à miel; les mâles n'en ont point, ils
sont de couleur fauve ou rousse. Les femelles construisent seules
les nids, sans que les mâles y travaillent: ces nids n'ont
que l'apparence d'un morceau de terre gros comme la moitié
d'un oeuf, collé contre un mur; ils sont à l'exposition
du Midi. Si on détache ce nid, on voit dans son intérieur
environ huit ou dix cavités dans lesquelles on trouve,
ou des vers & de la pâtée, ou des nymphes, ou
des mouches. Cette abeille transporte entre ses dents une petite
pelote composée de sable, de terre, & d'une liqueur
gluante qui lie le tout ensemble, & elle applique & façonne
avec ses dents la charge de mortier qu'elle a apportée
pour la construction du nid. Elle commence par faire une cellule
à laquelle elle donne la figure d'un petit dé à
coudre; elle la remplit de pâtée, & elle y dépose
un oeuf & ensuite elle la ferme. Elle fait ainsi successivement,
& dans différentes directions sept ou huit cellules
qui doivent composer le nid en entier; enfin elle remplit avec
un mortier grossier les vuides que les cellules laissent entr'elles,
& elle enduit le tout d'une couche fort épaisse.
Il y a d'autres abeilles qui font des nids
sous terre; elles sont presque aussi grosses que des mouches
à miel; leur nid est cylindrique à l'extérieur,
& arrondi aux deux bouts: il est posé horisontalement
& recouvert de terre de l'épaisseur de plusieurs pouces,
soit dans un jardin, soit en plein champ, quelquefois dans la
crête d'un sillon. La mouche commence d'abord par creuser
un trou propre à recevoir ce cylindre; ensuite elle le
forme avec des feuilles découpées: cette premiere
couche de feuilles n'est qu'une enveloppe qui doit être
commune à cinq ou six petites cellules faites avec des
feuilles comme la premiere enveloppe. Chaque cellule est aussi
cylindrique & arrondie par l'un des bouts; l'abeille découpe
des feuilles en demi - ovale: chaque piece est la moitié
d'un ovale coupé sur son petit diametre. Si on faisoit
entrer trois pieces de cette figure dans un dé à
coudre pour couvrir ses parois intérieures, de façon
que chaque piece anticipât un peu sur la piece voisine,
on feroit ce que fait l'abeille dont nous parlons. Pour construire
une petite cellule dans l'enveloppe commune, elle double &
triple les feuilles pour rendre la petite cellule plus solide,
& elle les joint ensemble, de façon que la pâtée
qu'elle y dépose avec l'oeuf ne puisse couler au - dehors.
L'ouverture de la cellule est aussi fermée par des felles
découpées en rond qui joignent exactement les bords
de la cellule. Il y a trois feuilles l'une sur l'autre pour faire
ce couvercle. Cette premiere cellule étant placée
à l'un des bouts de l'enveloppe cylindrique, de façon
que son bout arrondi touche les parois intérieures du
bout arrondi de l'enveloppe; la mouche fait une seconde cellule
située de la même façon, & ensuite d'autres
jusqu'au bout de l'enveloppe. Chacune a environ six lignes de
longueur sur trois lignes de diametre, & renferme de la pâtée
& un ver qui, après avoir passé par l'état
de nymphe, devient une abeille. Il y en a de plusieurs especes:
chacune n'emploie que la feuille d'une même plante; les
unes celles de rosier, d'autres celles du maronnier, de l'orme:
d'autres abeilles construisent leurs nids à pen près
de la même façon, mais avec des matériaux
différens; c'est une matiere analogue à la foie,
& qui sort de leur bouche.
Il y a des abeilles qui font seulement un
trou en terre; elles déposent un oeuf avec la pâtée
qui sert d'aliment au ver, & elles remplissent ensuite le
reste du trou avec de la terre. Il y en a d'autres qui, après
avoir creusé en terre des trous d'environ trois pouces
de profondeur, les revêtissent avec des feuilles de cequelicot:
elles les découpent & les appliquent exactement sur
les parois du trou: elles mettent au moins deux feuilles l'une
sur l'autre. C'est sur cette couche de fleurs que la mouche dépose
un oeuf & la pâtée du ver; & comme cela
ne suffit pas pour remplir toute la partie du trou qui est revêtue
de fleurs, elle renverse la partie de la tenture qui déborde,
& en fait une couverture pour la pâtée &
pour l'oeuf, ensuite elle remplit le reste du trou avec de la
terre.
On trouvera l'Histoire de toutes ces mouches
dans le sixiéme Volume des Mémoires pour servir
à l'Histoire des Insectes, par M. de Reaumur, dont cet
abregé a été tiré. Voyez Mouche,
Insecte."
"Alvéole, s. m. alveolus. On a donné ce nom aux petites
cellules dont sont composés les gâteaux de cire
dans les ruches des abeilles. V. Abeille. Elles construisent
ces alvéoles avec la cire qu'elles ont avalée.
On a vû au mot Abeille, que les ouvrieres, après
avoir avalé la cire brute, la changeoient dans leur estomac
en vraie cire. Voyez Cire. L'abeille rend par la bouche la cire
dont elle forme l'alvéole; cette cire n'est alors qu'une
liqueur mousseuse & quelquefois une espece de bouillie qu'elle
pose avec sa langue & qu'elle façonne avec ses deux
dents; on voit la langue agir continuellement & changer de
figure dans les differentes positions où elle se trouve;
la pâte de cire se seche bientôt & devient de
la vraie cire parfaitement blanche, car tous les alvéoles
nouvellement faits sont blancs; s'ils jaunissent, & même
s'ils deviennent bruns & noirs, c'est parce qu'ils sont exposés
à des vapeurs qui changent leur couleur naturelle. On
ne peut pas douter que la cire ne sorte de la bouche de l'abeille;
car on la voit allonger un alvéole sans prendre de la
cire nulle part, & sans en avoir aucune pelote à ses
jambes; elle n'employe pas d'autre matiere que celle qui sort
de sa bouche; il faut même qu'elle soit liquide pour être
façonnée, ou au moins elle ne doit pas être
absolument seche. On croit que les râclures d'un alvéole
nouvellement fait, c'est - à - dire les petites parties
que les ouvrieres enlevent en le réparant, peuvent servir
à en construire d'autres: mais il est certain qu'elles
n'employent jamais de la cire seche; on leur en a présenté
sans qu'elles en aient pris la moindre particule; elles se contentent
de la hacher pour en tirer tout le miel qui peut y être
mêlé. Les alvéoles sont des tuyaux à
six pans, posés sur une base pyramidale. Le fond de ces
tuyaux est un angle solide, formé par la réunion
de trois lames de cire de figure quadrilatérale; chacune
de ces lames a la figure d'un rhombe, dont les deux grands angles
ont chacun, à - peu - près, 110 degrés,
& dont les deux petits angles ont par conséquent chacun
environ 70 degrés. Cette figure n'est pas exactement la
même dans tous les alvéoles; il y en a où
les lames du fond paroissent quarrées: on trouve même
des cellules dont le fond est composé de quatre pieces,
quelquefois il n'y a que deux de ces pieces qui soient de figure
quadrilatérale, les autres ont plus ou moins de côtés.
Enfin ces pieces varient de figure & de grandeur: mais pour
l'ordinaire ce sont des losanges ou des rhombes plus ou moins
allongés, & il n'y en a que trois; elles sont réunies
par un de leurs angles obtus, & se touchent par les côtés
qui forment cet angle. Voilà une cavité pyramidale
dont le sommet est au centre; la circonférence a trois
angles saillans ou pleins, & trois angles rentrans ou vuides.
Chaque angle saillant est l'angle obtus d'un losange dont l'angle
opposé est au sommet de la pyramide; chaque angle rentrant
est formé par les côtés des losanges qui
ne se touchent pas, & qui sont par conséquent au nombre
de six dans la circonférence du fond de l'alvéole.
Ce fond est adapté à l'extrémité
d'un tuyau exagone dont les pans sont égaux. Cette extrémité
est terminée comme les bords du fond, par trois angles
saillants ou pleins, & par trois angles rentrans ou vuides
placés alternativement. Les arrêtes qui sont formées
par la réunion des pans du tuyau exagone, aboutissent
aux sommets des angles qui sont à son extrémité,
alternativement à un angle saillant & à un
angle rentrant. L'extrémité du tuyau étant
ainsi terminée, le couvercle le ferme exactement; ses
angles saillans sont reçûs dans les angles rentrans
de l'extrémité du tuyau dont il reçoit les
angles saillans dans ses angles rentrans. Il y a toûjours
quelqu'irrégularité dans la figure des alvéoles.
Les arretes du tuyau exagone qui devroient aboutir aux sommets
des angles rentrans du fond, se trouvent un peu à côté.
Ce défaut, si c'en est un, se trouve au moins dans deux
angles, & souvent dans tous les trois; soit parce que les
losanges du fond ne sont pas réguliers, soit parce que
les pans de l'exagone ne sont pas égaux; il y en a au
moins deux qui ont plus de largeur que les quatre autres, &
qui sont opposés l'un à l'autre; quelquefois on
en trouve trois plus larges que les trois autres. Cette irrégularité
est moins sensible à l'entrée de l'alvéole
que près du fond. Les tuyaux des alvéoles sont
posés les uns sur les autres, & pour ainsi dire empilés,
de façon que leurs ouvertures se trouvent du même
côté, & sans qu'aucune déborde la surface
du gâteau de cire qu'elles composent. V. Gateau de cire.
L'autre face du gâteau est composée d'une pile de
tuyaux disposés comme ceux de la premiere face; de sorte
que les alvéoles de l'une des faces du gâteau &
ceux de l'autre face se touchent par leur extrémité
fermée. Toutes les alvéoles d'un gâteau étant
ainsi rangées se touchent exactement sans laisser aucun
vuide entre elles. On conçoit aisément qu'un tuyau
exagone, tel qu'est un alvéole posé au milieu de
six autres tuyaux exagones, touche par chacune de ses faces à
une face de chacun des autres alvéoles; de sorte que chaque
pan pourroit être commun à deux alvéoles;
ce qui est bien éloigné de laisser du vuide entr'eux.
Supposons que les deux piles de tuyau qui composent le gâteau,
& qui se touchent par leurs extrémités fermées,
c'est - à - dire par leurs fonds, soient séparées
l'une de l'autre, on verra à découvert la face
de chaque pile sur laquelle paroîtrontles parois extérieures
des fonds des alvéoles. Ce fond qui est concave en - dedans,
comme nous l'avons déja dit, est convexe en - dehors,
& forme une pyramide qui se trouve creuse lorsqu'on regarde
dans l'intérieur de l'alvéole, & saillante
à l'extérieur. Si on se rappelle la figure des
parois intérieures du fond qui est composé de trois
losanges, &c. on aura la figure des parois extérieures;
ce sont les mêmes losanges réunis par un de leurs
angles obtus, ils se touchent par les côtés qui
forment cet angle. La circonférence est composée
de trois angles saillans & de trois angles rentrans, &
par conséquent de six côtés. Toute la différence
qui se trouve à l'extérieur, c'est que le centre
est saillant. Les tuyaux exagones des alvéoles étant
disposés, comme nous avons dit, considérons un
alvéole, & les six autres alvéoles, dont il
est environné. Les fonds pyramidaux de ces six alvéoles,
forment en se joignant avec le fond de l'alvéole qui est
au centre, trois pyramides creuses & renversées, semblables
à celles qui sont formées par les parois intérieures
des fonds; aussi ces pyramides renversées servent - elles
de fond aux alvéoles qui remplissent l'autre face du gâteau
que nous avons supposé être partagé en deux
parties.
M. Koenig a démontré que la
capacité d'une cellule à six pans & à
fond pyramidal quelconque fait de trois rhombes semblables &
égaux, étoit toûjours égale à
la capacité d'une cellule à fond plat dont les
pans rectangles ont la même longueur que les pans en trapese
de la cellule pyramidale, & cela quels que soient les angles
des rhombes. Il a aussi démontré qu'entre les cellules
à fond pyramidal, celle dans laquelle il entroit le moins
de matiere avoit son [p. 307] fond composé de trois rhombes
dont chaque grand angle étoit de 109 degrés 26
minutes, & chaque petit angle de 70 degrés 34 minutes.
Cette solution est bien d'accord avec les mesures précises
de M. Maraldi, qui sont de 109 degrés 28 minutes pour
les grands angles, & de 70 degrés 32 minutes pour
les petits. Il est donc prouvé, autant qu'il peut l'être,
que les abeilles construisent leurs alvéoles de la façon
la plus avantageuse pour épargner la cire: cette sorte
de construction est aussi la plus solide; chaque fond d'alvéole
est retenu par les pans des alvéoles qui se trouvent derriere:
cet appui paroît nécessaire, car les fonds &
les pans de l'alvéole sont plus minces que le papier le
plus fin. Le bord de l'alvéole est trois ou quatre fois
plus épais que le reste; c'est une espece de bourlet qui
le rend assez fort pour résistér aux mouvemens
des abeilles qui entrent dans l'alyéole & qui en sortent.
Ce bord est plus épais dans les angles de l'exagone que
sur les pans; il est pour ainsi dire presque impossible de voir
dans les ruches, & même dans les ruches vitrées
qui sont faites expres pour l'observation, quelles sont les parties
de l'alyéole que les abeilles forment les premieres. Il
y a un moyen plus simple; il faut prendre des gâteaux,
surtout ceux qui sont nouvellement faits, & examiner les
cellules qui se trouvent sur leurs bords, elles ne sont que commencées:
il y en a dont la construction est plus ou moins avancée;
on a reconnu que les abeilles commençoient l'alvéole
par le fond, qu'elles formoient d'abord un des rhombes; elles
élevent sur les deux côtés de ce rhombe,
qui doivent se trouver à la circonférence du fond,
la naissance de deux pans de l'exagone; ensuite elles font un
second rhombe du fond avec les commencemens de deux autres pans
de l'exagone, & enfin le troisieme rhombe complete le fond,
& deux pans qu'elles ajoûtent ferment l'exagone. Le
fond étant fait & le tuyau exagone commencé,
elles l'allongent & le finissent en appliquant le bourlet
sur les bords de l'ouverture. Elles construisent en même
tems plusieurs fonds les uns à côté des autres;
& pendant que les unes font des cellules sur l'un des côtés
de ces fonds, les autres en construisent de l'autre; desorte
qu elles font les deux faces d'un gâteau en même
tems. Il leur en faut beaucoup pour dresser les parois des cellules,
pour les amincir, pour les polir; chaque cellule ne peut contenir
qu'une ouvriere; on la voit y entrer la tête la premiere;
elle ratisse les parois avec ses dents; elle fait une petite
pelotte grosse comme la tête d'une épingle avec
les particules de cire qu'elle a détachées, &
à l'instant elle emporte la pelotte: une autre fait la
même manoeuvre, & ainsi de suite jusqu'à ce
que l'alvéole soit fini.
Les alvéoles servent de dépôt
pour conserver le miel, les oeufs & les vers des abeilles:
comme ces oeufs & ces vers sont de différentes grosseurs,
Voyez Abeille, les abeilles font des alvéoies de différente
grandeur pour les loger. Les plus petits sont pour les vers qui
doivent se changer en abeilles ouvrieres; le diametre de ces
cellules est d'environ deux lignes 2/3, & la profondeur est
de cinq lignes 1/2, & le gâteau composé de deux
rangs de ces cellules a environ dix lignes d'épaisseur;
les cellules où doivent naître les faux bourdons
sont profondes de huit lignes, souvent plus, & quelquefois
moins; elles ont trois lignes 17/50 ou à peu près
trois lignes & un tiers de ligne de diametre pris dans un
sens: mais le diametre qu'on prend en sens contraire est plus
petit d'une neuvieme partie; cette différence vient de
ce que l'exagone de ces alvéoles a deux faces opposées
plus petites que les quatre autres; il y a aussi quelque différence,
mais bien moins sensible entre les diametres des petites cellules.
Les deux sortes d'alvéoles dont on vient de donner les
dimensions, ne servent pas seule<cb-> ment â loger
les oeufs & ensuite les vers; souvent les abeilles les remplissent
de miel lorsqu'elles les trouvent vuides. Il y a aussi des cellules
dans lesquelles elles ne mettent jamais que du miel, celles -
ci sont plus profondes que les autres: on en a vû qui n'avoient
pas plus de diametre que les plus petites, & dont la profondeur
étoit au moins de dix lignes. Lorsque la récolte
du miel est abondante, elles allongent d'anciens alvéoles
pour le renfermer, ou elles en font de nouveaux qui sont plus
profonds que les autres. Lorsque les parois de la ruche, ou quelqu'autre
circonstance gênent les abeilles dans la construction de
leur alvéole, elles les inclinent, elles les courbent,
& les disposent d'une maniere irréguliere.
Les alvéoles destinés à
servir de logement aux vers qui doivent se métamorphoser
en abeilles meres, sont absolument différens des autres
alvéoles; on n'y voit aucune apparence de la figure -
exagone; ils sont arrondis & oblongs; l'un des bouts est
plus gros que l'autre; leur surface extérieure est parsemée
de petites cavités. Ces cellules paroissent être
grossierement construites; leur parois sont fort épaisses,
une seule de ces cellules peut peser autant que 150 cellules
ordinaires: le lieu qu'elles occupent semble être pris
au hasard; les unes sont posées au milieu d'un gâteau
sur plusieurs cellules exagones; d'autres sont suspendues aux
bords des gâteaux. Le gros bout est toûjours en haut;
ce bout par lequel les ouvrieres commencent la construction de
l'alvéole est quelquefois suspendu par un pédicule:
mais à mesure que l'alvéole s'allonge, il s'étrécit;
enfin il est terminé par le petit bout qui reste ouvert.
La cellule entiere a 15 ou 16 lignes de profondeur; lorsque ces
alvéoles ne sont qu'à demi faits, leur surface
est lisse; dans la suite les ouvrieres y appliquent de petits
cordons de cire qui y forment des cavités. On croit que
ces cavités sont les premiers vestiges des cellules ordinaires
qui seront construites dans la suite sur ces grands alvéoles.
Lorsque les abeilles femelles sont sorties
de ceux qui pondent aux bords des gâteaux, les ouvrieres
raccourcissent ces alvéoles, & les enveloppent en
allongeant les gâteaux; ils sont alors recouverts par des
cellules ordinaires qui sont plus élevées dans
cet endroit du gâteau, où il est plus épais
qu'ailleurs. Il y a des ruches où il ne se trouve que
deux ou trois grands alvéoles; on en a vû jusqu'à
quaranre dans d'autres: c'est au printems qu'il faut chercher
ces alvéoles; car dans une autre saison, ils pourroent
tous être recouverts par d'autres cellules. Mém.
de l'Acad. Royale des Scienc. 1712, & Mém. pour servir
à l'Histoire des insectes, par M. de Reaumur. (I)"
Bourdon, s. m. bombylius, (Hist. nat. Insectol.)
insecte du genre des abeilles. Voyez Abeille. Il a un aiguillon
& une trompe; il tire des fleurs son miel & de la cire
brute. Les bourdons que l'on voit le plus souvent sont plus gros
que les abeilles ordinaires, ils font plus de bruit en volant.
Ces mouches sont couvertes de poils longs & touffus, qui
les font paroître plus grosses qu'elles ne le sont réellement.
Elles ont différentes couleurs: il y en a qui n'ont que
les anneaux postérieurs de couleur canelle; le reste du
corps est noir. Dans d'autres, le corcelet est couvert de poils
blancs, & le corps est traversé par une raie jaune,
qui est suivie d'une raie blanche. On en voit qui ont de plus
une bande transversale de couleur de citron, vers le milieu du
corps. Dans quelques - uns la partie antérieure du corcelet
est bordée de poils blancs ou jaunes, qui forment une
espece de collier. Dans d'autres, le corcelet est couvert de
poils blancs; il a sur le corps une large raie de poils jaunes,
ensuite une bande noire, & enfin une bande blanchâtre.
Il se trouve des bourdons de couleur blonde plus ou moins foncée;
les poils du dessous du corps sont de couleur de citron fort
pâle; ceux du dessus du corcelet sont un peu roux. Ces
couleurs varient: mais celle des jambes est toûjours noire.
Il y a des bourdons qui n'ont
des poils longs que sur le corcelet: on en trouve de tels en
Egypte, dont les poils sont d'une belle couleur d'olive, &
les ailes tirent sur le violet; & d'autres qui ont le dessus
du corcelet couvert de longs poils, d'une belle couleur de citron,
& les anneaux du corps ras, & même lisses &
luisans. Ces anneaux sont noirs avec quelques [p. 368] teintes
de violet, & les ailes sont d'une couleur violette moins
noire.
Dans l'espece des bourdons
qui ont des longs poils sur le corcelet & sur le corps, la
même femelle produit trois sortes de bourdons de différentes
grandeurs: les plus grands surpassent de beaucoup les abeilles
ordinaires pour la grosseur; ce sont les femelles: les mâles
ne sont pas si grands; & les plus petits de tous n'ont point
de sexe. Leur grandeur est égale à celle des abeilles,
quelquefois elle est moindre.
Les bourdons vivent en société
comme les abeilles: mais ils ne sont pas si nombreux; on n'en
trouve que cinquante ou soixante réunis ensemble. Ils
font des especes de nids pour se loger, & ils les couvrent
de mousse: ces nids sont dans les prairies & dans les champs
de sainfoin & de luserne; leur diametre est de cinq ou six
pouces & plus, & ils sont élevés de quatre
à cinq pouces au - dessus de terre. Le meilleur moyen
de trouver ces nids, est de suivre les faucheurs, parce qu'ils
les découvrent & même les coupent avec la faux.
L'extérieur ressemble à une motte de terre couverte
de mousse, plus ou moins relevée en bosse. Il y a dans
le bas un trou qui sert d'entrée, & souvent on trouve
une sorte de chemin d'un pié de long, & une voûte
de mousse qui sert d'avenue. Dans certains nids qui ne sont pas
encore finis, les bourdons entrent par le dessus. Quand on enleve
le dessus du nid qui sert de toict, il en sort quelques mouches;
les autres y restent, & il n'arrive pas qu'on en soit piqué,
quoiqu'elles ayent des aiguillons. Après avoir enlevé
cette couverture, on voit une sorte de gâteau épais
plus ou moins grand, mal façonné, & composé
de corps oblongs ajustés les uns contre les autres: quelquefois
il n'y a qu'un gâteau; d'autres fois il y en a deux ou
trois; on voit marcher les bourdons par - dessus & par -
dessous: dès qu'on cesse de toucher au nid, les mouches
travaillent à le recouvrir; & pour cela elles employent
la mousse qu'on a enlevée & jettée à
quelque distance: mais au lieu de porter les brins de mousse,
elles les poussent, ou pour mieux dire, elles les font glisser
peu - à - peu. Toutes travaillent ensemble, les mâles,
les femelles, & celles qui ne sont ni mâles ni femelles.
Le bourdon a comme l'abeille
deux dents écailleuses très - fortes, dont le bout
est large & dentelé: c'est par le moyen de ces dents
qu'il coupe la mousse & qu'il l'attire en - arriere sous
son corps; ensuite il la fait glisser avec les pattes de devant;
les pattes de la seconde paire la font passer plus loin, &
les dernieres la poussent aussi loin qu'elles peuvent s'étendre.
En répétant cette manoeuvre, ils rassemblent derriere
eux un petit tas de mousse. Le même bourdon, ou un autre,
reprend ce tas par brins comme le premier, & l'approche du
nid; pour cet effet, ils se posent de façon que le nid
est en arriere par rapport à eux: chaque fois que le tas
de mousse change de place, il parcourt un espace égal
à la longueur du bourdon, avec les pattes de derriere
étendues. Lorsque ces mouches arrangent la mousse pour
former la couverture du nid, elles se servent de leurs dents
& de leurs pattes de devant. Cette sorte de toict a un pouce
ou deux d'épaisseur, & met le nid à l'abri
des pluies ordinaires. Les bourdons qui sont entierement jaunâtres,
& ceux sur lesquels le noir domine, & peut - être
d'autres, mettent un enduit de cire brute sur toute la surface
intérieure du couvert de mousse; ils y forment une sorte
de platfond, qui n'a que le double de l'épaisseur d'une
feuille de papier ordinaire, mais qui est impénétrable
à l'eau: cet enduit lie tous les brins de mousse qui sont
à l'intérieur, & rend la couverture plus solide.
La matiere de cet enduit a une odeur de cire: mais ce n'est qu'une
cire brute & tenace; on peut la pétrir. La chaleur
ne la liquéfie, ni ne la ramollit: mais elle s'enflam<cb->
me. Sa couleur est d'un gris jaunâtre; elle ne s'attache
pas aux doigts lorsqu'on la pétrit.
Le nombre & l'étendue
des gâteaux augmentent à proportion que le nid est
plus ancien. Ces gâteaux sont convexes à l'extérieur,
& concaves à l'intérieur: mais leurs surfaces,
sur - tout l'inférieure, sont fort inégales. Chaque
gâteau est composé, comme il a déjà
été dit, de corps oblongs, appliqués les
uns contre les autres suivant leur longueur. Ils sont d'un jaune
pâle ou blanchâtre. Il y en a de trois grandeurs
différentes: les plus gros ont le grand diametre de plus
de sept lignes de longueur, & le petit d'environ quatre lignes
& demie; dans les plus petits, le grand diametre n'a pas
trois lignes. Quelquefois ces corps sont fermés par les
deux bouts; d'autres fois la plûpart sont ouverts par le
bout inférieur, & vuides: ce sont des coques de soie
qui ont été formées par des vers qui s'y
sont métamorphosés. Les bourdons qui viennent de
ces vers après la métamorphose, laissent les coques
ouvertes en en sortant.
Il y a aussi dans les gâteaux
de petites masses irrégulieres assez semblables à
des truffes, quoique moins dures: on trouve dans chacune un vuide
au centre, dans lequel il y a des oeufs d'un beau blanc un peu
bleuâtre, longs d'environ une ligne & demie sur un
diametre plus court des deux tiers. Le nombre des oeufs n'est
pas le même dans chaque masse; il y en a trois, quatre,
quinze, vingt, & même trente ensemble: mais lorsqu'il
y en a tant, ils sont renfermés dans différentes
cavités. La matiere qui environne les oeufs est une pâtée
dont se nourrissent les vers, après qu'ils sont éclos.
Ces vers sont assez semblables à ceux des abeilles; leur
couleur est blanche, & ils ont quelques taches noires sur
les côtés: lorsqu'ils ont consommé une partie
de leur pâtée, il arriveroit quelquefois qu'ils
se feroient jour au - dehors, & qu'ils s'exposeroient trop
tôt à l'air, si les bourdons n'avoient soin d'appliquer
de nouvelle pâtée sur les endroits trop minces.
Toute cette matiere est de la cire brute: on y reconnoît
les poussieres des étamines; elles sont humectées
par un miel aigrelet. Quoiqu'il se consomme beaucoup de cette
pâtée dans les nids, on ne voit que très
- rarement les bourdons y revenir chargés de cire; ce
qui fait croire qu'ils avalent les étamines pour les digérer,
& les dégorger ensuite.
Il y a dans chaque nid trois
ou quatre petites cavités, remplies de miel: ce sont des
sortes de vases presque cylindriques, au moins aussi grands que
les plus grandes coques, faits avec la même matiere qui
sert de plafond au nid. On ne sait si ce miel sert à ramollir
les étamines pour faire la pâtée. Les faucheurs
connoissent ces petits dépôts, & les cherchent
pour en boire le miel.
Après avoir enlevé
les gâteaux d'un nid, on trouve au bout de huit jours,
que les bourdons ont travaillé à en faire de nouveaux:
ils commencent par former dans le milieu du nid une petite masse
de pâtée de la grosseur d'une noisette, qui est
posée sur un lit de mousse, & qui tient à un
petit vase plein de miel: c'est sans doute pour recevoir les
oeufs de la mere que ce premier travail se fait.
Les vers s'éloignent
les uns des autres à mesure qu'ils consument leur pâtée:
ainsi lorsqu'ils approchent du tems où ils doivent prendre
leur forme de nymphe, ils ont chacun assez d'espace pour filer
leur coque. Comme ces coques se trouvent à découvert
dans la suite, il est à croire que les bourdons enlevent
les restes de pâtée qui sont au - dehors. Tous les
vers donnent à leur coque la même position: le grand
axe est perpendiculaire à l'horison, & chacun attache
la sienne aux coques voisines en la commençant; c'est
par cette union que les gâteaux sont formés.
Ces mouches au sortir de
leur coque n'ont que des couleurs tendres, qui deviennent plus
foncées [p. 369] lorsqu'elles sont exposées au
grand air. En ouvrant dans des tems convenables les plus gros
bourdons, qui sont les semelles, on trouve dans leur corps un
ovaire de chaque côté, & on n'y voit qu'une
vingtaine d'oeufs au plus; cependant elles en pondent une plus
grande quantité: tous ces oeufs ne sont pas sensibles
dans le même tems. On croit qu'un nid de bourdons est commencé
par une femelle qui le peuple peu - à - peu: ce qui rend
cette opinion très - probable, c'est qu'à la fin
de l'hyver on ne voit voler que des bourdons femelles, sans aucuns
mâles ni ouvriers. Les petits bourdons ont un aiguillon
comme les femelles: les mâles n'en ont point; ils sont
de grandeur moyenne. Mais il y a aussi des bourdons de cette
même grandeur qui n'ont point de sexe, & que l'on doit
regarder comme des ouvriers, de même que les petits: ceux
- ci paroissent plus actifs, & les autres plus forts. On
a observé entre un bourdon de moyenne taille, qui étoit
mâle, & une femelle, un accouplement qui dura près
d'une demi - heure. On s'est aussi assûré que les
bourdons mâles n'ont point d'aiguillon, & qu'ils ont
des parties analogues à celles des mâles de divers
insectes.
Les bourdons ont de petits
poux; on les voit quelquefois par centaines sur le corcelet,
ou sur d'autres parties: ces mêmes poux se trouvent sur
les gâteaux des nids. Il y a apparence qu'ils cherchent
la liqueur miellée des bourdons pour s'en nourrir.
Les fourmis cherchent la
pâtée des bourdons; quelquefois il entre dans leur
nid une fourmiliere entiere; & lorsqu'il ne s'y trouve qu'un
petit nombre de mouches, elles sont obligées de l'abandonner,
ne pouvant pas le défendre. Il s'y forme de gros vers
qui manget la pâtée, les vers & les nymphes
des bourdons. Il y a aussi des especes de chenilles: mais les
animaux qui y font le plus de ravage, sont les rats, les mulots
& les foüines.
Les parties intérieures
des bourdons sont à - peu - près semblables à
celles des abeilles; de même leurs aiguillons & leur
venin.
On ne trouve aucuns bourdons
dans leurs nids au commencement de Novembre; il est à
croire que les mâles & les ouvriers périssent
avant l'hyver, & qu'il ne reste que les femelles; celles
- ci étant fécondées, suffisent pour perpétuer
l'espece. Elles se cachent dans des trous de murs, ou dans des
creux en terre jusqu'au printems. Mémoires pour servir
à l'hist. des insectes, tom. VI. prem. mém. Voy.
Insecte. (I)
"Ruche, s. f. (OEconom. rustiq.) panier à serrer
& nourrir des mouches à miel; il n'y a rien de décidé,
ni pour la matiere, ni pour la forme des ruches; on en fait de
planches, de pierre, de terre cuite, de troncs ou d'écorces
d'arbres, de paille, d'éclisse, d'osier, & de verre,
pour voir travailler les abeilles. Il y en a de rondes, de quarrées,
de triangulaires, de cylindriques, de pyramidales, &c. Celles
de paille sont les meilleures, & coutent le moins. Elles
sont chaudes, maniables, propres aux abeilles, résistent
aux injures du tems, & ne sont point sujettes à la
vermine; les mouches s'y plaisent, & y travaillent mieux
que dans toute autre sorte de ruches.
Pour faire des ruches de planche, on prend
du chêne, du hêtre, du châtaigner, du noyer,
du sapin, ou du liege; il s'agit principalement de bien joindre
les planches, pour qu'il n'y entre ni jour, ni vent, ni pluie.
Bien des gens condamnent l'usage des ruches de poterie, parce
qu'elles conservent trop longtems le froid de la nuit, &
s'échauffent trop au soleil. On prévient pourtant
ces inconvéniens en les plaçant en - dehors.
Du reste on met dans chaque ruche, quelle
qu'en soit la matiere, deux bâtons posés en croix,
pour que l'ouvrage des mouches soit plus ferme.
Il y a des ruches de grandeurs différentes;
le principal est de les faire toujours un tiers plus hautes que
larges, & d'en façonner le dessus en voute pour les
rendre plus commodes, & l'assiete large, pour que rien ne
les ébranle. Les grandes ruches sont de quinze pouces
de large sur vingt - trois de haut. C'est dans celles - ci qu'on
doit mettre les essaims qui viennent jusqu'au milieu de Juin.
Les ruches moyennes doivent avoir treize pouces de largeur sur
vingt de hauteur; on y met les essaims produits depuis la mi
- Juin jusqu'au premier Juillet. Les petites ruches ne doivent
avoir que treize pouces de large sur dix - sept de haut; c'est
dans cette troisieme sorte de ruche qu'on met les derniers essaims.
Tout curieux de la culture des abeilles se pourvoit de ces trois
sortes de ruches pour les différens tems.
Si les ruches sont faites d'osier, de troesne,
ou autre branchage, il faut les enduire en - dehors de cendres
de lessive ou de terre rouge, dont on fait un mortier avec de
la bouze de vache, pour les garantir des vers tout - autour.
Quand les ruches sont bien enduites & seches, avant que de
s'en servir, on les passe légérement sur de la
flamme de paille, & puis on les frotte en - dedans avec des
feuilles de coudrier & de mélisse.
Il faut que les ruches soient posées
sur des sieges ou bancs élevés de terre d'un bon
pié, pour que les crapauds, les souris & les fourmis
n'y puissent pas monter. Le siege, soit qu'il soit de pierre,
de bois, de terre, ou de tuilots, doit être bien uni, surtout
à l'endroit sur lequel on pose la ruche. Il est bon aussi
que la surface du pié sur laquelle la ruche est assise,
soit convexe, pour qu'il s'y amasse moins d'humidité;
par la même raison, si on met les ruches sur des planches,
il faut y faire deux égoûts en forme de croix, pour
l'écoulement des eaux. Il y a bien de gens, surtout dans
les pays qui ne sont pas fort chauds, qui mettent les ruches
sous des appentis ou auvents faits exprès pour les défendre
de la pluie & des orages. Ces auvents garantissent aussi
les abeilles des grandes chaleurs & des grands vents, &
facilitent leur entrée dans les ruches.
Chaque ruche ne doit avoir régulierement
qu'une ouverture qui serve d'entrée aux abeilles; on met
ordinairement cette ouverture au bas de la ruche, & on la
fait petite, pour que l'humidité, l'air, & les vents
ayent moins de prise sur la ruche. S'il se formoit quelqu'autre
trou à la ruche ou au siege, il faut avoir soin de le
bien boucher avec du mastic. Quand on a une grande quantité
d'abeilles, on range les ruches dans un bel emplacement en forme
d'amphitéâtre, ensorte qu'entre chaque banc il y
ait un passage par où l'on puisse visiter les ruches,
& que ces ruches soient rangées en échiquier,
ou en quinconce, sans que les rangs se touchent, afin qu'elles
reçoivent le soleil également & à plein.
Enfin il faut avoir soin de visiter les ruches deux ou trois
fois le mois, depuis le commencement du printems jusqu'à
l'automne. Dictionn. économique. (D. J.) "