Notre collègue Antoine Guillaumont, qui nous a quittés
le 25 août dernier dans sa quatrevingt-
sixième année, avait été, de 1977
à 1986, le titulaire de la chaire de « Christianisme
et
gnoses dans l'Orient préislamique ». C'est sur l'histoire
de cet intitulé, créé pour lui en 1976,
après un essai infructueux en 1972 sous l'intitulé
« Histoire des religions », que porta,
quelques mois avant sa mort, le 10 mars 2000, sa dernière
intervention publique au Collège de
France, à l'occasion de la table-ronde Hommage à
Jean Baruzi. « Lhistorien des religions, sil
ne veut pas travailler de seconde main, est dans l'obligation
de choisir un champ de
recherches historiquement et géographiquement déterminé
». Cet embarras de Guillaumont
dans sa brochure de candidature de 1972 avait été,
nous expliqua-t-il, celui de Baruzi,
bergsonien devenu historien de la mystique espagnole et rhénane,
tout au long de son
enseignement au Collège de France d'abord en tant que
suppléant d'Alfred Loisy dans sa
chaire d'Histoire des religions à partir de 1926 puis
comme son successeur (1933-1951).
Né le 13 janvier 1915
à L'Arbresle, Antoine Guillaumont fit ses études
supérieures de lettres
à Montpellier, où il eut pour condisciple celui
qui sera son ami de toujours, l'égyptologue et
humaniste François Daumas (1915-1984). Entre deux périodes
de mobilisation dans
l'infanterie coloniale, il obtient l'agrégation de lettres
classiques en 1943. Détaché au lycée de
Monaco de 1943 à 1945, il est de 1946 à 1951 attaché
puis chargé de recherche au CNRS en
même temps qu'il assure une Conférence temporaire
de syriaque à l'EPHE-Sciences
historiques et philologiques (dite « IVe Section »).
C'est dans cet immédiat après-guerre qu'il
travaille à l'édition des fragments sahidiques
de la recension copte de l'Asceticon de l'abbé
Isaïe, traité que Grecs et Syriens considéraient
comme le manuel classique de la spiritualité
monastique égyptienne. Cette édition lui vaudra
en 1948 le titre d'élève diplômé de
l'EPHESciences religieuses
(dite « Ve Section ») et sera publiée en 1956
dans la Bibliothèque
d'Études Coptes des collections de l'Institut Français
d'Archéologie orientale du Caire. À
partir de 1952, Antoine Guillaumont devient titulaire d'une direction
d'études d'« Hébreu et
araméen » à la IVe Section, direction qu'il
cumulera de 1957 à 1974 à la Ve Section avec une
nouvelle direction d'études de « Christianismes
orientaux » ; il en sera titulaire non-cumulant
de 1947 à 1977 puis la cumulera avec sa chaire du Collège
de 1977 à 1981. Cet enseignement
à lEcole Pratique était fait, comme il se
doit, de « travaux pratiques » de philologie copte
et
syriaque, dans le but de nous apprendre à lire les textes
fondateurs de lascétisme égyptien ou
mésopotamien et de nous éveiller aux problèmes
de leur critique historique et de leur
transmission.
Antoine Guillaumont laisse une oeuvre immense, qui renouvelle
en profondeur l'histoire du
monachisme chrétien ancien. Qu'il s'agisse d'abord des
origines du mouvement. Les analyses
qu'il a fournies sur les notions de renoncement, dépaysement,
solitude, anachorèse, combat
spirituel, persévérance et acédie, montrent
de façon remarquable que l'idéal monastique du
IVe s., phénomène dont on sait la soudaineté
de l'apparition et l'amplitude de la diffusion, est
en réalité dans la continuité de l'ascétisme
prémonastique des courants éthiques juifs,
judéochrétiens
ou gnostiques. De là l'attention qu'il porta longtemps
à l'exégèse biblique de la
période hellénistique et aux manuscrits gnostiques
coptes de Nag Hammadi. Pour la Bible
d'Édouard Dhorme (1956-58), il traduisit et annota les
deux livres des Macchabées, les
Proverbes, l'Ecclésiaste, les compléments au Livre
d'Esther, Tobit, Judith et la Sagesse de
Salomon, ainsi que le Livre des Psaumes pour la Traduction cuménique
de la Bible (1975).
Il collabora à l'édition princeps de l'Évangile
selon Thomas (1959) ; les « Notes critiques »,
prévues pour l'editio major de cet évangile avec
introduction et commentaire et auxquelles il
travailla pendant des années avec Henri-Charles Puech,
sont restées inachevées.
Parmi les autres traités
gnostiques coptes, il expliqua, lors de ses séminaires
à la Ve Section,
le Livre de Thomas l'Athlète et l'Exégèse
sur lâme (1973-74), les Actes de Pierre et des
douze apôtres (1974-75), les Enseignements de Silvanos
(1975-76 et 1976-77), et au Collège,
lors du séminaire de ses quatre premières années
d'enseignement, la Brontê (1977-78), le
Témoignage de vérité (1978-79), l'Apocalypse
de Pierre (1979-80) et ceux que l'on peut
mettre en rapport avec Hiéracas de Léontopolis
(1980-81).
L'essentiel de ses travaux concerne l'étude de milieux
monastiques déterminés, celui de la
Syrie du Nord-Est du IVe au VIIe s. et celui de la Basse-Égypte
aux IVe et Ve s. Ce qu'il mit
au jour pour ces deux régions, grâce à ses
découvertes dans les collections de manuscrits
grecs et orientaux (celle, en particulier, de l'intégralité
des Chapitres gnostiques d'Évagre dans
un manuscrit syriaque de Londres) et par ses analyses doctrinales
de systèmes de pensée
combinant une métaphysique de type néoplatonicien
et une théologie gnostique imprégnée de
la croyance à la transmigration dans des mondes successifs
et au retour dans lunité
primordiale, doctrines tenues jusqu'alors pour obscures ou chimériques,
est lhistoire
bouillonnante de ce qu'a été dans le monachisme
ancien l'origénisme mystique: pour la Syrie
du Nord, celui d'Étienne Bar Soudayli, l'auteur édessénien
du Livre de Hiérothée, et, pour la
Basse-Égypte, celui d'Évagre le Pontique dont il
entreprit l'édition complète des uvres Les
Six Centuries (1958) puis, en collaboration avec sa femme, Claire
Guillaumont, Le Traité
pratique (1971), le Gnostique (1989), Sur les pensées
(1998). Après un grand ouvrage de
synthèse sur lhistoire de cet origénisme
(Les Kephalaia Gnostica dÉvagre, 1962), il en
conçut un autre sur la pensée évagrienne
elle-même, dont il posa les bases dans ses cours du
Collège et sur lequel il ne cessa de travailler avec sa
femme jusquà sa mort.
Indissociables des luttes doctrinales, indissociables des personnalités
qui pensent, il y a les
groupes de moines qui continuellement travaillent et prient,
et il y a les lieux où ils vivent,
dans ce qu'on appelait alors les « déserts ».
L'une des découvertes majeures d'Antoine
Guillaumont concerne aussi ces derniers.
L'étude des données topographiques fournies par
les textes anciens (Histoire des moines de
l'Égypte, Apophtegmes des Pères, Histoire Lausiaque
de Pallade, Conférences et Institutions
cénobitiques de Cassien) sur les centres monastiques de
la Basse-Égypte amènera Antoine
Guillaumont à identifier en mars 1964 lemplacement
exact des Kellia, ensemble monastique
complémentaire de celui de la « Montagne de Nitrie
» et fondé par Amoun à l'entrée du
désert
libyque, sur la route menant de Nitrie à Scété,
l'actuel Wadi Natrun et centre toujours vivant
avec quatre couvents coptes. « Nous avons suivi »,
raconte Guillaumont, « la route du Caire à
Alexandrie par le désert jusqu'au chemin qui, s'en détachant
à droite, mène aux vignobles
Gianaklis et par lequel nous avons pu atteindre le canal Noubariya
; tournant alors à droite,
nous avons longé le canal sur près de 20 km, jusqu'à
son intersection approximative avec
l'axe El Barnougi-Deir Baramous. Nous écartant alors du
canal en direction du Sud, nous
avons découvert, à 2 ou 3 km, un site jonché,
sur une très vaste étendue, de poterie copte et
formé de nombreux mamelons ; l'examen de deux d'entre
eux a montré qu'ils recouvrent des
constructions de briques, avec plafond voûté, enduit
de plâtre et peint ; parmi les débris
recueillis, plusieurs portent des traces de peinture rouge ou
ocre ; l'un d'eux conserve, peintes
en rouge, les lettres PIO, fragment, sans doute, du mot MAKAPIOC,
qui devait accompagner
un personnage. »
Les campagnes de fouilles menées sur le site de 1965 à
1969 par Antoine Guillaumont et
François Daumas, alors directeur de l'Institut Français
d'Archéologie Orientale, ainsi que par
une mission archéologique de l'Université de Genève,
révélèrent un imposant ensemble
monastique voué à cette pratique spécifique
du monachisme de la Basse-Égypte qu'a été
le
semi-anachorétisme, fait d'équilibre entre solitude
et communauté (six cents solitaires, raconte
Pallade, y vivaient vers la fin du IVe s. dans un habitat de
« cellules » dispersé dans les
vallonnements du désert). De la confrontation entre les
réalités du terrain et les récits de la
tradition littéraire, sont nées ces belles études
-réunies en deux volumes aux Éditions de
l'Abbaye de Bellefontaine, 1979 et 1996) -sur « La conception
du désert » (1977), « Histoire
des moines aux Kellia » (1977), « Le problème
de la prière continuelle » (1978), « Le travail
manuel » (1979), « Le rire, les larmes et l'humour
» (1986), « Les moines des Kellia » (1993),
ainsi que deux publications sur la « Prière de Jésus
» aux Kellia (1968 et 1974), technique de
prière analogue au dhikr des confréries soufies.
Ce site archéologique exceptionnel, où vécut
pendant quatorze ans jusquà sa mort (399) Évagre
le Pontique et où il composa ses traités de
synthèse entre philosophie savante et enseignement traditionnel
des maîtres du désert, a
aujourdhui disparu. Guillaumont assista impuissant à
cette destruction programmée. Lors de
sa découverte, en 1964, le site se trouvait déjà
amputé, au nord-est, dune surface importante
par lavancée des cultures. LorsquAntoine Guillaumont
revint visiter les lieux avec François
Daumas, Shafîq Mitri et moi-même en décembre
1976, quelques kôms dégagés par les
fouilleurs subsistaient encore intacts ça et là,
mais la plus grande partie des Kellia avait été
anéantie par l'irrigation et les bulldozers.
Je garde de ce collègue, qui fut l'un de mes maîtres,
le souvenir d'un homme ouvert, simple,
plein d'humour, profondément bon, tel les gens de ces
Apophtegmes dont il savait si bien
déchiffrer le langage : « Des anciens allèrent
trouver l'abba Poimen et lui dirent : Quand
nous voyons des frères sassoupir pendant la synaxe,
veux-tu qu'on les secoue pour qu'ils se
tiennent éveillés durant l'office ? Il leur répondit
: Moi, quand je vois un frère s'assoupir, je
mets sa tête sur mes genoux et je le laisse se reposer.
»