ENCYCLOPEDIE -DE--LA--LANGUE -FRANCAISE
 

-ABBAYE
  -LES CISTERCIENS

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LA BIBLE
D'ETIENNE HARDING
ou
BIBLE DE CÎTEAUX

Bibliothèque municipale
de Dijon
Ms.12 à 15

270 x 380 mm

V. 1099 - 1109


La Bible dite d'Etienne Harding est la Bible latine de Jérôme, la Vulgate, corrigée et révisée au scriptorium de Cîteaux. Le spécialiste d'enluminure Carl Nordenfalk précisait à ce propos que cela n’avait pas été fait depuis Charlemagne. Il est fort probable que ce patient et onéreux ouvrage fut commencé au début de l'abbatiat d'Aubry (Albéric) en 1099 et qu'il fut dirigé dès ce moment par le prieur de Cîteaux, Etienne Harding. Mais si la participation intellectuelle de Harding à ce travail ne fait plus de doute, sa participation active n'est pas aisée à analyser. En effet, les "rapports du Premier Style avec l’art anglais sont généralement reconnus par les historiens d’art, et il est indiscutable qu’à plusieurs reprises les oeuvres de ce style manifestent une note anglaise, que ce soit dans l’iconographie, dans le traitement stylistique ou dans le parti chromatique. L’identification du Maître du style avec Etienne Harding est surtout le fait de Porcher. Comme on sait, Etienne Harding était anglais. Son apport intellectuel dans l’exécution de la Bible qui porte son nom est indiscutable, nous l’avons constaté en étudiant le monitum [voir ce mot plus loin]. A t’il pris aussi une part active dans la confection matérielle du manuscrit ? A la lumière de nos observations portant sur les scribes de la Bible, il est évidemment tentant d’identifier le scribe “A” avec l’abbé de Cîteaux. Mais dans l’état actuel de nos connaissances, la modernité de ce scribe, modernité qui se traduit par l’usage de la mine de plomb et des piqûres intérieures, paraît peu compatible avec ce que l’on sait d’Etienne Harding. D’un autre côté, le cycle de David, que nous étudierons plus tard, laisse entrevoir, dans le choix des sujets autant que dans la teneur des légendes une personnalité qui ressemble indiscutablement à l’idée que l’on se fait du second (ou troisième) abbé de Cîteaux. Mais tout ceci ne fait pas encore de lui le Maître du Premier Style."
extrait de :
L’enluminure et le scriptorium de Cîteaux au XIIe siècle, de Yolanta Zaluska, p. 76.

 
Il n'est pas du tout exclu que l'importance du rôle d'Aubry ait été gommée par les premiers rapporteurs Cisterciens, pour la simple raison que ces premiers moments de Cîteaux furent très peu glorieux, nous le verrons. En tout cas, c'est indiscutablement l'abbé Harding qui acheva cet ouvrage, à l'origine divisé en deux volumes et aujourd'hui en quatre (manuscrits n°12 à 15), car nous l'apprenons par son colophon (note finale de l'ouvrage) :

 Anno M° centesimo nono
ab Incarnatione Dni
liber iste finem sumpsit scribendi
gubernante Stephano
II° abbate
cenobium Cisterciense
 En l’année 1109
de l’Incarnation du Seigneur
la copie de ce livre a été terminée
alors qu’Etienne, le second abbé
gouvernait la Communauté de
Cîteaux.

A la suite de ce colophon était rédigé un avertissement d'Etienne Harding, sorte de prologue appelé monitum (ms. 13, fol. 150 v). Un prologue à la fin d'un ouvrage peut paraître étonnant, mais il faut savoir qu'à cette époque les livres étaient posés en général dos au-dessus : C'est alors l’avertissement d’Etienne qu'on lisait si on ouvrait le livre. C'est ce monitum qui nous précise que le scriptorium de Cîteaux avait fait appel aux rabbins [Sigebert (ou Siegbert) de Gembloux (1035-1112), avait fait de même à Metz vers 1070]. Coïncidence heureuse, le plus célèbre des savants juifs de l'époque, Rachi (ou Raschi), oeuvrait juste à côté des moines cisterciens, à Troyes, et plus tard, on sait qu'Harding a fait venir à Citeaux en 1115 un moine de l'Abbaye de la Chaise-Dieu très versé dans les textes hébreux.
 
 

 
RACHI (ou Rashi, Rasci, Jarchi. Troyes, 1040-1105)


"Acronyme de R'* Chélomo bèn Yitshaq de Troyes, père des commentateurs de la Tora et du Talmoud; selon la tradition, la lignée de Rachi remonterait à R' Yohanan Hassandelar et au roi David; il est le chef et le modèle de l'École française qui fleurit du 10ème au 14ème siècle. Sa clarté et sa concision sont incomparables. Le plus important des commentaires de Rachi est son commentaire sur le Talmoud, une brillante entreprise encyclopédique. Rien ne peut être comparé à l'impact qu'a ce commentaire sur tous ceux qui étudient le Talmoud. Le commentaire de Rachi a ouvert à tous ce qui, autrement, serait resté un livre hermétique. Sans son commentaire, personne n'aurait pu naviguer sur la Mer du Talmoud. Chaque mot est précis et chargé d'une signification intérieure. Les corrections de Rachi sur le texte du Talmoud ont été, pour la majorité d'entre elles, incluses dans les éditions courantes, et c'est ce texte qui fait autorité. Le commentaire de la Bible de Rachi a eu un impact similaire et, en fait, presque toutes les Bibles hébraïques imprimées contiennent ce texte qui se distingue par sa sobriété, sa clarté et sa fidélité à la lettre de l'Écriture. Les études bibliques et talmudiques traditionnelles n'omettent jamais l'explication de Rachi, base de toute exégèse. Humble il n'accepte aucune position rabbinique et continue à exercer son métier de marchand de vins. D'importants travaux ont été influencés par Rachi, tel Sèfèr ha-Pardès, , et le Mahzor de Vitry."

extrait de :http://www.rabbinat.qc.ca/nsite/biographies/bio_ccc.htm

* Rabbi (Schelomo Jizchaki, Shlomo Ytshaki = Salomon fils d’Isaac)

 
Etienne Harding fut parmi les premiers moines à établir ce qu'on appelle un correctoire (corectorium), outil de travail très utilisé ensuite par les Franciscains et les Dominicains. "Les correctoires sont des recueils de notes de critique textuelle sur la traduction latine de la Bible due à saint Jérôme. Ils utilisent un matériau important, à partir d'une collation de manuscrits latins et d'une confrontation avec les textes originaux, hébraïques et grecs." extrait de : http://aedilis.irht.cnrs.fr/jeudis0001/jeudi_trad.htm

On pourrait croire qu'Etienne Harding avait eu le souci d'obtenir des textes authentiques (veracior) pour cette nouvelle version de la Bible, mais ce n'est pas si simple. Il semblerait que l'abbé de Cîteaux ait voulu offrir un texte en droite ligne avec la Bible de saint Jérôme, sans pour cela être au plus près de l'original hébreu : Ne dit-il pas que les Livres des Rois sont ceux qui ont besoin d'être le plus expurgés ?

Il nous reste, en tout cas, un manuscrit aux miniatures des plus intéressantes, dont certaines annoncent déjà la bande dessinée, un style d'enluminure qui disparaîtra pourtant au XVIe siècle. Ce manuscrit permet d'évoquer un art cistercien très éloigné de celui qui s'imposera au temps de Bernard, austère, très dépouillé. Ici, au contraire, il y a beaucoup de vie, de mouvement, de couleurs et, consciemment ou non, Harding assume l'héritage carolingien (effigies royales) ou clunisien (statuaire, par exemple).
 


ms 12, f. 2

Initiale "D" zoomorphe


ms 14, f. 13

Episodes de la vie de David, exposés en cases, lisibles dans le même sens qu'une B.D. Le texte est inscrit dans des bandeaux sous les illustrations, à certains endroits légendées. On trouve aussi du texte dans les images, dans les marges, qui témoignent de la liberté prise par l'artiste. Remarquer aussi le géant Goliath, en haut, sortir du cadre.

cliquer sur les cases pour les agandir
- détail 1 : David et le lion - Onction de David par Samuel
- détail 2 : David et Goliath
- détail 3 : David joue de la harpe pour Saül qui veut le tuer - David reçoit le pain et l'épée de Goliath
- détail 4 : David fait l'insensé devant Akish (Akisch), roi philistin de Gat (Gath) - David et ses frères dans la grotte d'Adullam (Adoulâm, Adoullam)
- détail 5 : Saül, Doeg (Doëg ) l'Edomite décapite Abimélech (Ahimelech, Ahimélek) et les autres prêtres de Nob, incendiée.
- détail 6 : Abigaïl, femme de Nabal, intervient auprès de David pour stopper sa veangeance - David épargne Saül, endormi
- détail 7 : Mort de Saül et de son écuyer.
- détail 8 : David apprend la mort de Saül par l'Amalécite, exécuté ensuite - Le roi David à Hébron
- détail 9 : Achitophel (version Segond, Akhitophel pour la version Darby, Ahitophel pour la Bible de Jérusalem) Absalom et Huschaï (ou Husaï) l'Arkien (Archite) - Suicide d'Achitophel
- détail 10 : David pleurant Absalom - Mort d'Absalom - Joab s'adressant à David


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Ms. 14, fol 13v

De gauche à droite :
1) Folio entier des Psaumes. Le roi David entouré de ses musiciens
2) Reproduction stylisée et restaurée du détail des musiciens.
De gauche à droite :
- le carillon à clochettes (tintinnabulum : clochette) frappées avec des marteaux.
- la chalémie (calamus, roseau), instrument à vent ancêtre du hautbois, parent de la bombarde, à anche double .
- la vièle en huit (giga, trichordum giga : gigue) au centre, reconnaissable à son long archet, jouée "da gamba" (en position assise).
- l'orgue (organum), ici avec 2 fois 6 soufflets pour 8 notes visibles et 2 rangs.
3) détail des guerriers, en haut de la page.

 
Ms. 14, fol 13v, détail (voir au-dessus)

Guerriers sur les remparts, vêtus à la façon des Normands, contemporains du miniaturiste
 

 

 

 

 
 
 
Ms. 14, fol 44v, détail de l'initiale P (pour parabole). Onction de Salomon par le sacrificateur Tsadok (Sadoq = Juste)

 
Ms. 14, fol 158, détail

Festin d'Holopherne

  
Ms. 14, fol 158, détail

Judith et Holopherne

 

 

  
Ms. 14, fol 191, détail

Martyre des sept frères Macchabées (Maccabées)
  
ms 15, f. 3 v

Jérôme vêtu de la coule monastique et tonsuré, offre la traduction latine de la Bible (dite Vulgate) au pape Damase, tonsuré aussi et en habits d'évêque. Jérôme, c'est en latin Hieronimus (Hieronymus) : Remarquer l'initiale H, formée par les deux personnages (fûts ou hampes de la lettre) et l'ouvrage (traverse de la lettre).
 
 
  
ms 15, détails f. 11 v, 29v, 41, 56v

Incipit de chaque évangile avec symboles respectifs des quatre évangélistes : Matthieu, Marc, Luc et Jean.
 
 

 


Sources :

http://www.enluminures.culture.fr/documentation/enlumine/fr/rechguidee_00.htm
http://perso.wanadoo.fr/organ-au-logis/Pages/Winchester.htm (musiciens)
http://expositions.bnf.fr/bdavbd/images/3/1219_34.jpg (judith)
http://www.norman-world.com/angleterre/histoires/3/zoom/soldats.htm
 
 
 
 
 
 
    
ms 15, détail f. 56v (voir aussi ci-contre)

Initiale "h" minuscule en centaure soufflant dans une corne (cornea,) ou trompe (tuba), instrument à vent parent de la busine (bucina, très longue), de l'araine (arena : sable) ou de l'oliphant (olifantus : éléphant), long cor de guerre, comme celui qu'utilisa Roland.


 
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